A Bout Portant (The Killers) – Don Siegel – 1964

A Bout Portant (The Killers) – Don Siegel – 1964

Synopsis :

Deux hommes pénètrent dans un institut pour non-voyants et abattent l’un des professeurs. Etonnés que ce dernier n’ait pas cherché à fuir, ils décident de remonter jusqu’à leur commanditaire.

Critique :

Don Siegel. Un nom on ne peut plus évocateur, intimement mêlé à celui de Clint Eastwood. J’ai déjà abordé certains de ses films La Ronde du Crime, Police dans la Ville ou L’Inspecteur Harry. D’autres suivront. Ici réalisateur mais aussi producteur, Siegel s’appuie sur le scénario de Gene L. Coon (Star Trek, la série) pour nous livrer sa propre version de Les Tueurs. A Bout Portant, étant initialement prévu pour une diffusion télévisée, il est fait appel à Richard L. Rawlings (Les Mystères de l’Ouest) comme directeur de la photographie et au monteur Richard Belding (Columbo, L’Homme qui Valait 3 Milliards) lui-aussi rompu aux exigences du petit écran.

Avec la liberté de ton qui est la sienne, Don Siegel prend très vite ses distances avec la nouvelle Les Tueurs écrite par Ernest Hemingway mais également avec l’adaptation éponyme réalisée par Robert Siodmak.

Violence hors champs contre violence graphique

S’il existait une échelle de mesure de la violence, Don Siegel se positionnerait volontiers, avec A Bout Portant, à l’opposé de celle proposée par Les Tueurs de Robert Siodmak. Alors que ce dernier faisait le choix d’une menace latente incarnée par le flegme des tueurs et une violence hors champs au moment du crime, Siegel choisit lui de tout montrer aux spectateurs, de leur asséner une violence empreinte de cruauté comme rarement vu jusque là au cinéma. Ici, ses tueurs, tout sourire, n’hésite pas une seconde et en toute décontraction à malmener physiquement une secrétaire aveugle pour la forcer à révéler où se trouve leur cible au sein de l’institut pour non-voyants dans laquelle il travaille. Entre handicap et panique, leur anonymat est sauf. Personne ne les voit sauf le spectateur, seul témoin privilégié des faits. Et la caméra de Siegel de s’attarder sur le corps agité de soubresauts sous l’impact des balles d’un John Cassavetes qui n’attendait que cela.

Chez Siegel le sang est rouge vif. Il coule et se répand au sol. Il souille les belles chemises blanches, virginales, des protagonistes. Ces derniers, à l’image de l’exécuté Cassavetes, n’hésitent pas à s’en barbouiller le visage. On est bien loin du noir et blanc qui amenuise la répulsion que peut provoquer chez certains la vue de l’hémoglobine.

L’enquête

L’idée générale de A Bout Portant reste la même que celle développée par Les Tueurs. Pourquoi un homme accepte-t-il de mourir sans esquisser le moindre geste ? Contrairement à Siodmak, Siegel évacue toute force de l’ordre de son récit et confie les clés de l’enquête aux deux tueurs à l’origine du meurtre. Leur intérêt est double. Récupérer un magot estimé à 1 millions de dollars et répondre à la question posée ci-dessus. Parce qu’un homme qui se laisse assassiner, cela n’a rien de naturel pour le plus ancien des deux tueurs à gages.

Là où A Bout Portant et Les Tueurs se rejoignent, c’est dans le déroulé de ladite enquête. Nos deux loustics vont aller de proches de leur victime à complices pour se rapprocher du but de leur quête. Conscient de sa filiation au film noir, Don Siegel utilisera de nombreux flashbacks pour permettre à son intrigue toujours aussi retorse d’évoluer.

Les tueurs

Les tueurs de Siodmak sont finalement peu présents à l’écran, ouvrant et clôturant le film. Chez Siegel, ils sont le moteur de l’intrigue. Leur rôle se devait donc d’être plus écrit, mieux fourni. A Bout Portant est le portrait d’un « couple » de tueurs tant leur proximité est flagrante. L’ancien se comporte comme un passeur, un guide pour celui qui prendra un jour sa relève. Son partenaire, toujours très attentif à l’image qu’il renvoie, prend soin de son aîné, le conseille régulièrement sur sa condition physique, sur sa nutrition. Ils sont également complémentaires l’un de l’autre. Dans l’action comme dans les dialogues. Les deux hommes sont toujours sur la même longueur d’onde. Plus d’une fois, le plus jeune termine les phrases du plus vieux. Un vrai couple au passé commun et à l’avenir également. Siegel reste flou sur leur véritable relation. Chacun reste libre d’en penser ce qu’il veut. Suivant sa propre sensibilité.

La femme

Chez Siodmak, la femme est fatale. C’est une garce, il faut bien se l’avouer. Elle est brune. On lui oppose une blonde, image de l’innocence, balayée sans difficulté par le regard plein de promesses de cette dernière. Ava Gardner, puisque c’est d’elle dont nous parlons, n’a pas besoin d’être de tout les plans. Elle peut se permettre de n’arriver que quarante minutes après le début du film. Elle a une présence et une vraie importance au sein de l’intrigue puisque finalement c’est elle qui tire les ficelles, en sous main.

Don Siegel se démarque des habitudes en choisissant une rousse. Une femme qui entre très tôt dans l’intrigue et qui n’est pas aussi garce que l’on pourrait l’espérer. Elle n’est qu’un pion au contre d’un échiquier, un des rouages essentiels d’une machination qui va condamner Cassavetes à renoncer à vivre. Mais elle n’est plus la garce ultime comme a pu l’être Kitty Collins ou comme le sera bien des années plus tard Bridget Gregory (Last Seduction). Preuve en est le traitement qui lui est réservé.

Si dans Les Tueurs personne n’osait s’en prendre physiquement au personnage incarné par Ava Gardner, il en est autrement devant la caméra de Don Siegel. Giflée par Ronald Reagan, frappée par Clu Gulager, elle portera les stigmates des coups qu’elle encaisse. Et je ne parle même pas de sa défenestration…

Le décor

Si le film noir se complait dans la nuit et les recoins sombres, le néo-noir préfère la lumière et les grands espaces urbains. Exit les salles de boxe et les vestiaires, les restaurants et les salons feutrés, A Bout Portant est écrasé par un soleil de plomb et respire le fric et la facilité. Les rues sont bondées, vivantes, tout comme les gradins de stock-cars. Les intérieurs sont richement décorés, les pelouses bien entretenues. Même les garages semblent moins miséreux que chez le glorieux aîné.

Écrit et réalisé pour la télévision, A Bout Portant n’avait pas sa place dans la petite lucarne de l’époque. La faute à une violence bien trop visuelle pour des ménages peu habitués à être agressés par de tels excès jusque chez eux. D’où sa diffusion exclusive au cinéma en double programme avec La Vie Privée d’Adam et Eve de Mickey Rooney. Les origines télévisuelles d’A Bout Portant sont encore visibles aujourd’hui dans son utilisation de nombreux gros plans et de coupes pour laisser place aux publicités. Don Siegel fait preuve une fois de plus de son efficacité de mise en scène et ne semble gêné à aucun moment par les impératifs d’un tournage prévu au départ pour la télévision.

A tout saigneur tout honneur ! Les années ’60 ont été pour Lee Marvin des années fastes. Durant cette décennie, nous pouvons mettre à son crédit des films tels que L’Homme qui Tua Liberty Valence, La Taverne de l’Irlandais, Les Professionnels, Les Douze Salopards et Le Point de Non-retour de John Boorman. J’en passe. Dans A Bout Portant, il trimballe sa grande carcasse avec classe et décontraction. Il incarne un dur et semble ne pas avoir à se forcer pour le faire croire. Tout comme son compère, Clu Gulager (Un Silencieux au Bout du Canon), dont c’est ici le premier rôle, tueur charmant à souhait mais sans état d’âme. John Cassavetes (L’Homme qui Tua la Peur), d’une intensité toujours aussi irrésistible, est parfait. Tout comme Angie Dickinson (Pulsions) en femme objet qui se voudrait fatale. Pour son dernier rôle au cinéma, le futur président des Etats-Unis Ronald Reagan (Crime sans Châtiment) apporte une dangerosité bienvenue à l’ensemble.

En l’état, A Bout Portant est bien plus qu’un simple polar nerveux. Il est une date dans l’histoire du film policier. Une transition entre un genre qui vient de s’éteindre et un autre qui bientôt verra le jour. Car A Bout Portant pose les bases de ce que sera le néo-noir avec cette violence sèche, ce refus catégorique de tout happy-end.

Edition dvd :

BQHL nous permet de (re)découvrir A Bout Portant dans de bonnes conditions. Si l’on peut regretter que le format original 1.33 n’ait pas été respecté et recadré en 1.85, force est de constater que le master est exempt de tout défaut majeur. On friserait même la perfection si la définition de quelques scènes n’était pas quelque peu en retrait.

BQHL prolonge A Bout Portant avec les suppléments Don Siegel, le dernier des géants : un entretien avec Jean-Baptiste Thoret, critique de cinéma (18′) et Compte à rebours : A Bout Portant ou la dernière vie des tueurs par Serge Chauvin maître de conférence (16′). Un livret de 19 pages signés Marc Toullec vient clôturer le tout.

A Bout Portant est disponible ici en bluray (que je n’ai pu visionner) et en dvd ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Don Siegel
  • Scénario : Gene L. Coon
  • Musique : John Williams
  • Photo : Richard L. Rawlings
  • Montage : Richard Belding
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Policier
  • Durée : 93 minutes

8 thoughts on “A Bout Portant (The Killers) – Don Siegel – 1964

  1. Encore une fois, excellente chronique ! J’ai toujours le dvd de Carlotta mais j’avoue que ce blu-ray fait envie (un entretien avec Thoret, un livret de Toullec : difficile de résister). Nerveux, sec, brutal et pas franchement aimable : « A Bout Portant » est une « tuerie » (avec des « killers » comme Siegel et Marvin, il ne peut en être autrement !).

    1. Sans oublier Ronald Reagan qui m’a ici franchement surpris, loin de certains de ses rôles insipides. Don Siegel est un grand et Lee Marvin, même s’il était difficile à diriger (cf. Les Professionnels), en imposait.

  2. Belle chronique pour cette version des « Killers » que je viens de découvrir. Elle est à la fois proche et terriblement différente de la version de Siodmak que cela en fait quasiment un remake parfait. Le changement de point de vue adopté par Siegel est une idée formidable qui amorce (comme l’explique très bien Thoret dans son commentaire) une tendance très Nouvel Hollywood à vouloir déchirer le rideau, à remonter la piste noire du crime.
    Lee Marvin est d’une classe folle, Clu Gulager (qui fait une apparition dans le dernier Tarantino) trouve aussi sa place. Angie est superbe, Cassavetes à fond la caisse et Reagan déjà prêt pour mars 81 (même si son agresseur se réclamait de « Taxi Driver » et pas de « The Killers »).
    Un mot sur la musique de Mancini (apparemment prévue initialement pour « la Soif du Mal » de Welles), elle dépote autant que le film.

    1. Le film est effectivement parfait à tout point de vue (et il obtient la majorité au sein de la famille après avoir vu les deux versions). J’aurais aimé le voir dans son format original. J’ai trouvé Gulager et Reagan vraiment très bon. Je me demande si Marvin était dans le même état que lors du tournage des Professionnels. Ça devait être quelque chose de diriger un acteur comme lui…

      1. D’après Siegel, il ne crachait pas sur un scotch ou une vodka durant le tournage. Le réalisateur finira par trinquer avec lui en lui faisant promettre de se calmer sur le goulot. « À partir de là, il n’a plus rien bu pendant le travail. Au cours d’une scène qui se passait dans un train, il devait boire avec un autre acteur. Pour le mettre à l’épreuve, j’ai versé devant lui un verre plein de scotch. Il n’y a pas touché. C’est sans doute la plus grande victoire que j’ai jamais remportée en dirigeant un acteur. » à raconté Siegel.
        On voit d’ailleurs ce dernier en caméo dans le rôle d’un cuistot dans le film (il était décidément, très à l’aise derrière un comptoir, ce que confirmera « Play misty for me »).

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