Anthony d’Amario / Edouard Rigaudière – Entretien

Anthony d’Amario / Edouard Rigaudière – Entretien

Quel serait l’impact d’un film privé de musique ? Imaginons un instant des films comme Les Dents de la Mer ou la saga Indiana Jones sans les partitions de John Williams ou Le Bon, La Brute et Le Truand sans le score d’Ennio Morricone. Personnellement, je n’y arrive pas. Pourtant certains mélomanes quelque peu rigides considèrent encore aujourd’hui les musiques de film comme de simples bandes sons au service du film. Il n’en ai rien. Une musique de film vit très bien sans les images. Le contraire me semble bien plus problématique. Il est donc temps de rendre à César ce qui est à César et de donner la parole à deux jeunes compositeurs, Anthony d’Amario et Edouard Rigaudière.

American-Cinéma : Bienvenue à tous pour le premier double entretien de l’histoire du site American-Cinéma. Nous délaissons aujourd’hui la puissance des images pour celle encore plus évocatrice de la musique de films. Pour cela, nous accueillons Anthony d’Amario et Edouard Rigaudière, deux jeunes compositeurs aux influences multiples.

American-Cinéma : Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous est venu votre amour de la musique et quel a été votre parcours pour arriver où vous en êtes aujourd’hui ?

Anthony : Mon amour de la musique m’a été transmis par mon père, qui était musicien et chanteur. J’ai donc été longtemps bercé dans cet univers. Ma sensibilité a fait le reste… J’ai toujours été attiré par l’ambiance qu’une musique pouvait suggérer et par l’impact qu’elle pouvait avoir sur notre ressenti et nos émotions. Mon père était également acteur et cinéphile, ce qui m’a permis de m’éveiller assez tôt au cinéma.

J’ai commencé à jouer du piano à huit ans. J’ai cependant très vite arrêté avant de reprendre la guitare à l’âge de 12 ans. Ce qui marquera mon vrai départ dans la musique.

Le métier de compositeur a été pour moi une révélation, un peu plus tard, à la découverte de films comme Les Sentiers de la Perdition, American Beauty, Les Evadés, Wall-E et j’en passe. Tant de films et de compositeurs, qui m’ont fait comprendre qu’une musique (même la plus simple qu’elle soit) pouvait sublimer et être sublimée par une image et une histoire. Un des meilleurs exemples est mon film préféré, Il Était une Fois l’Amérique de Sergio Leone.

Pour parler de ma formation : j’ai fait des études d’ingénieur du son à l’image à l’ISTS (Esra) puis à l’IMEP (anciennement American School of modern Music) où j’ai appris le Jazz et l’harmonie.

Edouard : J’ai commencé à écouter de la musique très jeune, et la guitare à l’âge de 6 ans, principalement grâce à mes parents. J’ai appris le classique jusqu’à mes 12 ans, avant de m’orienter vers le rock et le métal puis le jazz lors de mes études à l’American School en 2012. Étant cinéphile depuis ma plus tendre jeunesse j’hésitais entre devenir réalisateur et musicien, du coup la musique de film m’a toujours passionnée et c’était finalement évident que je m’oriente vers cette discipline.

American-Cinéma : Votre formation musicale est passée par l’apprentissage de plusieurs instruments ? Quel est votre préféré, celui avec lequel vous avez le plus d’affinités ?

Anthony : J’ai surtout appris la guitare et le piano. Aujourd’hui, l’instrument avec lequel j’ai le plus de facilité et le plus d’affinités pour composer est le piano. Il me permet de trouver des thèmes ou des motifs que je développerai ensuite sous différents arrangements. Je joue également plusieurs instruments comme la flûte, la basse et un peu de batterie… Mais soyons honnêtes, je joue globalement mal de tout et mon instrument principal reste l’ordinateur ! (rire)

Edouard : Mon instrument de cœur est la guitare, qui peut être un vrai orchestre à elle toute seule, mais j’affectionne particulièrement les synthétiseurs depuis quelques années. L’instrument que je rêverais de jouer à la perfection est le piano, que je pratique uniquement pour composer. C’est un peu le roi des instruments.

American-Cinéma : Afin de préparer notre entretien, je me suis plongé dans votre travail. J’ai pu constater que ce dernier était influencé par plusieurs styles musicaux comme le jazz, la musique électronique, la pop… Quel est celui que vous appréciez le plus ? Si vous ne deviez retenir qu’un album, quel serait-il et pourquoi ?

Anthony : Effectivement, j’aime quasiment tous les styles de musique mais j’ai une affection particulière pour la musique de films que j’écoute en permanence et aussi la musique classique. J’aime également (et énormément) le Jazz et le Rock. Si je devais citer un album (choix qui reste cornélien), je reviendrai très certainement à mes premiers amours : Led Zeppelin II ou IV. Le morceau « Stairway to heaven » est ma première « claque » musicale, j’avais 9 ans. Et je pense que je ne m’en suis encore jamais remis.

Edouard : Je ne saurais pas dire quel style je préfère, et c’est pour ça que j’aime autant pratiquer la musique de film, c’est cette possibilité de jongler entre différents styles. J’aime juste quand il y a de la recherche, même sans génie, mais dès qu’il y a du talent et de l’originalité, quel que soit le style ça me parle.

Si je n’avais qu’un album, ce serait peut-être le best-of de Pink Floyd, car il m’a plongé dans leur musique et m’a ouvert la voie vers les musiques planantes, ultra émotionnelles avant même que je m’intéresse à la musique de film.

American-Cinéma : Anthony, même si je reconnais que les courts-métrages, qu’ils soient d’animation ou « live », sur lesquels tu as travaillé sont de qualité (Eden, Rainbow Foots…), j’avoue avoir un faible pour le travail de Yann Danh, surtout sur A Tout Prix. La faute à mon penchant pour le polar et je men excuse. Peux-tu nous dévoiler comment s’est passée ta collaboration avec le réalisateur ?

Anthony : Ca a été ma toute première expérience en matière de composition. J’avais à peine 20 ans et ça a été pour moi à la fois extrêmement enrichissant et déterminant. Tout a été fait à l’instinct étant donné que j’avais une connaissance musicale très restreinte à l’époque.

Le fait d’avoir été au bout de ce film m’a permis de continuer dans cette voie et d’avoir la chance de travailler sur d’autres projets par la suite. Une chose importante : ce film m’a offert l’opportunité de rencontrer un réalisateur mais aussi un ami avec qui j’ai eu le plaisir et la chance de retravailler sur d’autres films.

American-Cinéma : Ed, dans un tout autre registre, tant au niveau du genre que du média, peux-tu revenir pour nous sur la série Loin de chez Nous ? Le cadre du récit étant l’Afghanistan, t’es tu plongé dans la musique de ce pays pour ton score ?

Edouard : C’était ma première expérience “sérieuse”, car après quelques courts-métrages, ce fut mon premier projet d’envergure “nationale” j’ai envie de dire.

J’ai composé les musiques originales, et le réalisateur Fred Scotlande a monté avec énormément de morceaux qu’il avait en tête depuis l’écriture. Et pour le coup, j’ai eu un peu de mal au début à trouver une ligne directrice, car le défi était de ne pas tomber dans une musique trop orientale (sauf sur certaines scènes, de tension notamment, où interviennent quelques instruments orientaux) mais plutôt de proposer un ton original et propre à la série, avec des musiques aussi bien contemplatives que presque pop. C’était en tout cas l’intention du réalisateur.

Car si son cadre est l’Afghanistan, c’est une série qui parle plus des liens entre les hommes et les femmes au sein d’un conflit, et d’amener de l’humanité aussi bien du côté français que des talibans. Et la musique devait avoir un côté presque universel pour raconter cette histoire. Ne pas se mettre “d’un côté ou de l’autre” mais transcender au mieux possible les émotions des personnages et des situations.

C’était une super première expérience, pour une belle série qui continue à vivre sur Salto et Amazon Prime aujourd’hui.

American-Cinéma : Vous avez travaillez ensemble à de nombreuses reprises, puis vint l’aventure Ghostland, long-métrage de Pascal Laugier avec Crystal Reed, Anastasia Phillips et Mylène Farmer. Pouvez-vous nous parler de votre contribution au score ?

Anthony : Je suis arrivé sur le film alors que le montage était très très avancé et une petite partie de la musique composée. J’ai travaillé sur la première partie du film avant qu’Edouard ne me rejoigne afin de terminer ensemble le score en lui donnant un côté plus hybride. Tout s’est fait très rapidement. Une partie des musiques existantes a été conservée et une autre ré-arrangée et ré-adaptée à l’image. Cette collaboration a scellé notre rencontre et le mélange de nos deux univers. Ce film reste à ce jour, l’élément le plus important de notre petite et jeune carrière. Je remercie d’ailleurs Pascal Laugier de nous avoir fait confiance. Ça a été pour nous une expérience incroyable car c’est un réalisateur dont nous connaissions et apprécions le travail avant de le rencontrer. Et cette dernière a marqué le début de notre partenariat car nous avons par la suite eu le plaisir de travailler sur l’adaptation des 10 Petits Nègres d’Agatha Christie pour M6.

Edouard : C’était assez incroyable de se retrouver sur un film de cette envergure du jour au lendemain, et comme le disait Anthony c’était assez speed. Quand je suis arrivé, il fallait scorer des scènes-clés compliquées à mettre en musique, et avec le temps qu’on avait on a vraiment composé toutes les scènes à l’image directement, sans morceaux ou recherches préalables.

On a voulu apporter un hybride orchestral / synthétique, et avec le temps qu’on avait, on a tenté de trouver un vrai son au film, de créer nous mêmes nos effets pour les jump-scare, de bidouiller nos banques de sons pour apporter quelque chose de poisseux, glauque et puissant dans la musique, pour qu’elle colle au mieux au film de Pascal.

American-Cinéma : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre score pour la série “Ils Étaient Dix” adaptée du roman d’Agatha Christie, diffusée sur Salto?

Anthony et Edouard : Pour le coup nous avions beaucoup plus de temps pour préparer le projet que Ghostland. Nous avons eu une préparation de quelques mois qui nous a permis d’envoyer 2h30 de maquettes au réalisateur et qui ont toutes fini dans la série.

On a bien évidemment dû composer de nombreuses scènes à l’image, mais le travail en amont, ajouté aux compétences des monteurs et du réalisateur, nous ont permis d’avoir une cohérence sur la musique de cette série, qui est très présente à l’image.

“Ils Étaient Dix” ayant lieu dans les Caraïbes, avec une présence vaudoue assumée, on est partis de ce postulat pour amener des éléments vaudous et tribaux à une musique mi-orchestrale, mi-synthétique.

On a beaucoup utilisé de voix et de respirations comme instruments, qu’on a produites de façon assez moderne, afin de signifier un peu “la voix des morts, la voix de la culpabilité”, qui est un thème central de la série.

Nous avons également essayé de mélanger plusieurs de nos influences afin d’essayer d’y mettre vraiment notre univers.

American-Cinéma : Outre ces deux titres que je viens de citer, avez-vous d’autres projet en solo ou en commun ?

Anthony : Lorsque je n’ai pas de projets de musiques de films en cours, je travaille la technique, l’orchestration et j’essaye de trouver de nouvelles choses pour les prochains scores.

Edouard : On compose quasiment tout ce qui est lié à l’image ensemble, et pour ma part j’ai un projet musical qui s’appelle DAYMARK, qui est une sorte d’électro-cinématique inspirée aussi bien par Radiohead et Bonobo que de la musique de film.

American-Cinéma : Comment composez-vous ? De quoi vous inspirez-vous en plus de l’image pour créer une bonne musique de film ?

Anthony : La plupart du temps, je démarre au piano pour essayer de trouver un thème que je vais ensuite développer de différentes manières. Il arrive même souvent que le piano disparaisse au profit d’une autre orchestration.
Il nous arrive aussi souvent d’improviser à deux, de “Jamer” pour essayer de trouver des idées que l’on développera ensuite. Parfois, nous essayons tout un tas d’expérimentations avec des synthés, des instruments, ou des enregistrements de sonorités afin de trouver un son. Dans certains cas, il n’y a pas de place pour un thème développé mais nous essayons toujours d’y apporter une sonorité ou une texture particulière.
Ce qui m’inspire personnellement, c’est d’écouter le réalisateur me parler de son film, de ses personnages, et surtout des émotions qu’il veut transmettre avec son histoire. Composer au scénario est également une chose que j’aime beaucoup.

Edouard : J’aime partir d’une nappe qui donne le « ton » du morceau, ou d’une scène, sombre ou magnifique, et je développe par-dessus que ce soit pour trouver un thème ou construire la structure la plus adaptée à l’image. Pour revenir à ce que disait Anthony, on improvise aussi beaucoup, et on aime beaucoup réutiliser les idées qui en sortent.

En plus de l’image, c’est vrai que le travail au scénario peut-être très inspirant, ou même aller sur le tournage quand c’est possible.

Je m’inspire aussi de choses personnelles pour essayer de sublimer une scène si je le peux, que ce soit via des souvenirs, la mélancolie, l’amour…

Réutiliser ses propres expériences et émotions pour les appliquer à la composition d’un score permet de s’approprier encore plus les scènes, de les rendre presque personnelles et donc d’y apporter des émotions encore plus sincères et fortes.

American-Cinéma : Quels seraient les conseils que vous pourriez donner à des jeunes désirant se lancer dans la musique et plus spécialement dans la composition de bandes originales de films ?

Anthony : Je ne suis pas certain d’être légitime pour donner ce genre de conseils étant en début de carrière. (rire) Cependant, si je devais me prêter à l’exercice, je pense qu’il est essentiel d’être cinéphile, de regarder différents genres (même ceux pour lesquels nous n’avons pas d’affinités) et surtout de ne pas hésiter à regarder « les maîtres ». Même si cela est parfois éprouvant pour le moral ! (rire) Il y a tant de compositeurs faisant le même métier de manière si différente, Bernard Herrmann, Jerry Goldsmith, Ennio Morricone, Thomas Newman, Les Gobelins, John Carpenter, Christopher Young et j’en passe… Je profite évidemment de cette question pour citer mes compositeurs préférés car je fais partie de ceux qui pensent que le cinéma a une histoire et une tradition qu’il faut respecter. Je pense que cette cinéphilie permet de mieux comprendre les intentions derrière les notes et références de certains cinéastes.

Edouard : Je pense qu’on est encore à un âge où on prend encore les conseils des autres, mais je dirais que la meilleure école est de regarder un maximum de films, d’écouter les maîtres du genre le plus possible.. Et surtout, d’être super ouvert et curieux en musique en général, écouter tout ce qui se fait, car la polyvalence est une grande qualité, plus que nécessaire dans la musique de film. Et essayer de se trouver “un son”.

American-Cinéma : Question qui revient toujours en fin d’entretien sur American-Cinéma, quel est votre film noir ou votre néo-noir préféré et votre actrice / acteur préféré du genre ?

Anthony : Cette question est pour moi très compliquée car il y a beaucoup de films que j’aime dans ce genre. Je ne peux me résigner à en citer qu’un seul, ce sera donc 2 ! Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder et Blow Out de Brian De Palma. Crois-moi, je me retiens de te faire une liste plus exhaustive et il est évident que si tu me reposes la même question la semaine prochaine, la réponse sera différente.

Edouard : Je suis pas un grand spécialiste du film noir, encore moins de son âge d’or pour honnêtement en choisir un favori, mais en néo noir, je dirais Heat de Michael Mann ou Dark City d’Alex Proyas.

American-Cinéma : Très bon choix, que ce soit en période classique ou néo-noir. Billy Wilder est un très grand réalisateur. Nous avons aussi beaucoup d’affection ici pour Brian de Palma et ses hommages à Hitchcock. Heat est un très grand néo-noir et a redéfini le genre en son temps. Et que dire de Dark City, un vrai tech-noir comme il en existe peu. Vraiment très bon choix.

Merci à vous deux d’avoir consacré un peu de votre temps pour répondre à nos questions. Vous êtes ici chez vous. N’hésitez pas à nous tenir informés de votre actualité.

On se retrouve bientôt pour d’autres chroniques de films noirs et néo-noirs voire de nouveaux entretiens.

Si vous souhaitez découvrir le travail d’Anthony et d’Edouard, suivez le guide :

close

Bienvenue Noiristas !

Inscrivez-vous vite pour recevoir les prochains articles à paraître chaque semaine

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :