Appelez Nord 777 (Call Northside 777)

Appelez Nord 777 (Call Northside 777)

Synopsis :

Un journaliste d’investigations cherchent à faire toute la lumière sur la mort d’un officier de police et sur la réelle implication des deux jeunes hommes condamnés dans le cadre de cette affaire.

Critique :

Chicago, 9 décembre 1932. Deux individus tentent de braquer un bar clandestin sur South Ashland Avenue. L’officier de police William D. Lundy intervient mais est abattu. Cinq autres meurtres sont commis la même semaines. Une pression politique énorme pèse sur les épaules du CPD (Chicago Police Department), sommé d’élucider l’affaire Lundy. Deux jeunes hommes, Theodore Marcinkiewicz et Joseph Majczek, sont très vite interpellés sur les seules informations d’une serveuse, renseignements plus ou moins extorqués au terme de nombreuses heures d’interrogatoires. Ils sont condamnés à 99 ans de détention.

Le policier William Lundy se fait abattre au cours d'un braquage

9 ans plus tard. La mère de Majczek fait paraître une petite annonce dans le Chicago Times promettant 5.000 dollars à qui démasquera les vrais coupables de l’officier Lundy. James McGuire, journaliste chevronné et spécialiste des affaires criminelles pour le Times City, est chargé par sa rédactrice en chef de mener sa propre contre-enquête. Il relève immédiatement des incohérences dans le dossier dont le fait que les deux hommes n’aient pas été condamné à mort, peine normalement dévolue aux tueurs de flics laissant supposer que le Président du Tribunal n’était pas convaincu de la culpabilité des deux prévenus. Le 15 août 1945, Majczek est « pardonné » par le gouverneur de l’Etat. Marcinkiewicz, lui, est définitivement disculpé en 1950.

1948. La Twentieth Century Fox charge Quentin Reynolds et Leonard Hoffman d’adapter ce fait divers à rebondissements pour le grand écran et les scénaristes Jerome Cady (L’Implacable) et Jay Dratler (Laura, L’Impasse Tragique) d’en tirer un scénario qui fera la part belle au personnage du journaliste reprenant l’enquête et à celui de l’innocent injustement emprisonné. L’histoire de Marcinkiewicz sera quant à elle quelque peu mise à l’écart. Ainsi Appelez Nord 777 voit le jour sous la direction d’Henry Hathaway, de son vrai nom Henry Leopold de Fiennes, à qui l’on doit quelques très bons films noirs comme Le Carrefour de la Mort ou A 23 Pas du Mystère. Celui qui sera longtemps considéré à tort par les critiques français comme un simple yesman, mais défendu par Bertrand Tavernier et Patrick Brion, nous livre ici un solide thriller géré de main de maître.

James Stewart interroge la femme qui a fait passer une annonce dans son journal alors qu'elle lave un escalier

Car si Appelez Nord 777 bénéficie d’une intrigue peu ou prou identique à celle du film Boomerang ! réalisé l’année précédente par Elia Kazan, et également produit par la Twentieth Century Fox, il n’en demeure pas moins une franche réussite. Ici, la grande force d’Henry Hathaway est de refuser toute espèce de facilité scénaristique. Là où d’autres seraient immédiatement entrés dans le vif du sujet, Hathaway prend le temps de rappeler dans quel contexte historique, les années 30 et la prohibition, se produisit le drame. Il pousse le souci du détail jusqu’à mêler images d’archives et de fiction pour illustrer son propos, allant jusqu’à prendre pour décor les lieux mêmes où se sont déroulés les évènements contés. Il s’appuie également sur une voix-off (Truman Bradley) didactique mais jamais rébarbative qui a l’avantage d’impliquer encore plus le spectateur dans cette histoire d’erreur judiciaire. Dès lors, Appelez Nord 777 baigne dans une atmosphère extrêmement crédible et plaisante qui va servir les nombreux moments de suspense dont il est parsemé. Parce qu’en plus d’être un solide thriller où les actes de ses protagonistes ne sont jamais superflus, Appelez Nord 777 est aussi le témoin d’une époque que l’on voudrait aujourd’hui révolue mais dont les répercussions se font encore aujourd’hui ressentir.

Richard Conte passe au détecteur de mensonges avec son inventeur Leonard Keeler

Parce que Henry Hathaway a là encore l’intelligence de ne pas faire d’Appelez Nord 777 une banale course contre la montre. Il réserve cette approche pour le tout dernier acte où son héros devra trouver LA preuve avant que la commission des grâces ne rejettent le dossier Wiecek. Il préfère s’attarder sur les arcanes du journalisme de l’époque et des rapports conflictuels qui peuvent exister entre un rédacteur en chef et ses journalistes. Mais surtout sur les atermoiements de son héros et de sa prise de conscience progressive du bien-fondé de sa démarche. Puis, une fois cette dernière acquise, le réalisateur oblique sur une dénonciation des méthodes policières de l’époque et de l’ingérence de la politique dans les diverses strates de la société et ce, au mépris même de la défense du citoyen. Une politique et une Justice préférant soutenir, quel que soit les circonstances, les forces de police. Ce qui est toujours le cas de nos jours aux États-Unis avec les conséquences dramatiques que l’on connaît.

James Stewart se rend à la prison de Joliet

C’est là que le film prend une toute autre dimension tant il reste malheureusement d’actualité. Le choix d’un fait divers impliquant des émigrés, en l’occurrence des polonais, par la Twentieth Century Fox n’a rien d’innocent. Elle permet de mettre en opposition la pauvreté de cette communauté (qui aurait pu être afro ou hispanique) et la richesse des hommes sensés les représenter et le cas échéant les défendre. Cette mission, dévolue aux services de police, se fait dans la brutalité pour répondre à une violence d’un nouveau genre perpétrée par des gangs bien plus organisés depuis le début de la prohibition (365 meurtres pour la seule ville de Chicago en 1932). Cette réponse policière s’explique également par le manque flagrant de moyens mis à la disposition d’agents à la formation plus que discutable. Mais tout n’est pas négatif dans le tableau dressé par Hathaway. Le fait de se baser sur un crime vieux de plus de 10 ans lui permet de constater que les mœurs policières ont quelque peu changé grâce aux progrès technologiques. La photo est mise en exergue mais aussi le détecteur de mensonges dont il lui consacre une formidable scène au suspense étouffant en compagnie de l’un de ses inventeurs, Leonard Keeler. Mais tout cela n’est qu’un vœu pieu imposé par les studios de l’époque afin de ne pas s’attirer les foudres de la censure. L’une des dernières lignes de dialogue de James Stewart à Richard Conte n’est elle pas :  » Franck, c’est une grande chose quand un état souverain avoue une erreur. Rappelez-vous bien, il y a beacoup de gouvernement dans le monde qui ne le ferait pas !« .

A une réalisation sans fausse note vient s’ajouter une interprétation majeure de la part de l’ensemble du casting. James Stewart (Autopsie d’un Meurtre) incarne avec justesse ce journaliste ayant toute les peines du monde à s’investir dans le travail qui lui est confié. Il parvient à rendre crédible son cheminement intellectuel passant du scepticisme à une froide volonté de sauver un homme de la prison à vie. Dans un rôle ne lui permettant pas d’être souvent à l’écran, Richard Conte (Les Bas-fonds de Frisco) livre lui aussi une prestation de très grande qualité déclenchant pour son personnage une réelle empathie de la part du public. Dans des seconds rôles là encore formidablement bien écrits, Lee J. Cobb (Sirocco), Helen Walker (Impact), Betty Garde (La Proie) et E.G. Marshall (La Poursuite Impitoyable) marquent durablement les esprits.

Retrouvaille en famille après la libération de Richard Conte dans le film Appelez Nord 777

De par ses qualités factuelles, Appelez Nord 777 est une formidable réussite. Henry Hathaway parvient avec intelligence à mêler divertissement et critique sociale sans jamais perdre ses spectateurs, bien aidé en cela par un scénario béton et une interprétation sans fausse note. Scénario et réalisation justement récompensés en 1949 par le prix Edgar-Allan-Poe pour Hathaway et ses différents scénaristes.

Edition dvd :

Meni du dvd de Appelez Nord 777 aux éditions Esc

Tiré de la collection Hollywood Legends parue chez Esc Editions, Appelez Nord 777 jouit d’un master honorable que de légères crasses et baisse de luminosité viennent par moment gangréner. Rien de rédhibitoire mais au regard de l’œuvre proposée, un restauration aurait été la bienvenue. La bande-son, proposée en version originale sous-titrée et en version française, sont tout à fait honorable.

Aucun bonus disponible sur cette édition signée Esc.

Appelez Nord 777 n’est actuellement plus disponible auprès de Esc Editions mais il se trouve aisément sur le net comme ici chez Disc’King VI à tout petit prix.

Fiche technique :

  • Réalisation : Henry Hathaway
  • Scénario : Jérôme Cady et Jay Dratler (scénario), Leonard Hoffman et Quentin Reynolds (adaptation)
  • Musique : Alfred Newman
  • Photographie : Joseph MacDonald
  • Montage : J. Watson Webb Jr.
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film noir
  • Durée : 106 minutes

2 thoughts on “Appelez Nord 777 (Call Northside 777)

  1. Un film que j’aime beaucoup et dont tu soulignes parfaitement les nombreuses qualités formelles et techniques : l’époque était à ce style très documentaire dont Hathaway s’empare avec brio, avec une appétence particulière pour l’usage des technologies nouvelles pour confondre le crime. Un film avec un excellent James Stewart, palpitant, que je reverrais avec grand plaisir. Tu m’as bien donné envie.

    1. Mission accomplie ! Donner envie de voir ou revoir ce genre de film ! Je dois avouer qu’il s’agit là d’un des films noirs que j’apprécie le plus tant il est parfait sur bien des points.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :