Bas les Masques (Deadline U.S.A.) Humphrey Bogart !

Bas les Masques (Deadline U.S.A.) Humphrey Bogart !

Synopsis :

Après l’annonce de la vente du quotidien The Day, ses journalistes décident de « fêter » l’évènement. Le passage à tabac de l’un des leurs par les hommes d’un parrain du crime vont les faire entrer en guerre contre ce dernier.

Critique :

Reuben Sax naît en 1912 à Philadelphie de parents immigrés russes. Il suit une scolarité normale jusqu’à l’université, période à laquelle il découvre que ses parents s’endettent lourdement pour lui payer ses études. Il quitte alors le domicile parental et part gagner sa vie. Après avoir notamment conduit des trains de marchandises à travers le pays, il revient à Philadelphie où il devient journaliste sportif. Après plusieurs piges dans la presse écrite et à la radio, il atterrit à Los Angeles où sa seconde épouse, Jeanne Kelly (La Septième Victime), lui ouvre les portes d’Universal Studio. Il commence sa carrière cinématographique comme dialoguiste, mais sans réelle perspective professionnelle, décide de s’engager dans l’armée en 1943. Il ne rejoint pas pour autant le front. Il est en effet affecté dans le Marine Corps Film Unit et se familiarise avec les techniques de tournage. C’est également en 1943 qu’il prend officiellement le nom de Richard Brooks. Durant ces deux années de service, il écrit un roman, The Brick Foxhole, qui se verra publié en 1945 et, face au succès, sera adapté au cinéma en 1947 par Edward Dmytryk sous le titre Feux Croisés. Par l’entremise du producteur indépendant Mark Hellinger, la carrière de Richard Brooks est définitivement lancée. Il passera par de nombreux studios prestigieux occupant généralement les postes de scénariste / réalisateur et finira même par devenir producteur indépendant (Elmer Gantry le Charlatan, Lord Jim, Les Professionnels…).

Pour Bas les Masques, Richard Brooks ne sera « que » scénariste et réalisateur, la production étant à mettre au crédit de Sol C. Siegel (La Proie) pour le compte du puissant patron de la 20th Century Fox, Darryl F. Zanuck (Le Jour le Plus Long). Le vétéran Milton R. Krasner (Nous Avons Gagné ce Soir) qui a travaillé pour les plus grands (Lang, Mankiewicz, Minnelli, Negulesco) comme directeur de la photographie et le monteur William B. Murphy (Meurtre Prémédité avec Joseph Cotten) rejoignent l’équipe technique.

Dès les premières minutes de Bas les Masques, le spectateur ne peut être que frappé par l’aspect quasi documentaire qu’adopte Richard Brooks. Après un passage obligé par le ventre de la bête et ses presses, le réalisateur s’attarde quelques instants sur les journalistes du quotidien qui auront leur importance dans l’intrigue. Chacun, de manière détournée, se présente rapidement avant que la caméra ne passe au suivant. La salle de rédaction est une fourmilière, la séquence se devait d’être frénétique. C’est une réussite. Mais un journal ne se limite pas à ses deux lieux emblématiques. Brooks nous fait alors participer à une réunion de travail entre le rédacteur en chef Hutcheson et ses collaborateurs. L’occasion pour lui de nous présenter un homme directif ne poursuivant qu’un seul but, informer le public par des articles de qualité basés uniquement sur des faits vérifiés. Le tableau peut paraître idyllique. Il ne l’est pas. Les propriétaires / actionnaires ont décidé, par rancœur familiale, de se séparer du journal et de le céder à un puissant concurrent. Concurrent qui, évidemment, ne se gênera pas de le faire disparaître à jamais. Le décor est posé. Place à l’intrigue, prétexte à un plaidoyer pour une presse indépendante.

Bas les Masques, en tant que film noir, se doit de présenter à son public une figure du Mal parfaitement identifiable. Ici, elle prend les traits d’un homme, Thomas Rienzi, qui sous couvert d’activités licites, est en fait le boss d’un puissant gang régnant sans partage sur la ville. Son armée d’avocats véreux lui a permis d’acheter le silence de nombreuses personnalités. Toutes les strates de l’administration semblent gangrénées, du simple policier au magistrat instructeur. La presse aussi a été arrosée avec pour résultat que les exactions commises par les hommes de main de Rienzi ne trouvent pas écho dans les journaux. Et ce que l’on ne voit pas, n’existe pas. N’a-t-il pas fallu que les médias décident de couvrir le massacre de la Saint Valentin en 1929 pour que la population prenne conscience que les malfrats n’avaient rien de romantiques ? The Day et Ed Hutcheson sont un cas à part. Ce dernier refuse tout article insuffisamment étayé, préservant le journal de toute tentative de corruption. Jusqu’au jour où l’un de ses journalistes, sur le point de trouver LA preuve qui ferait tomber Rienzi, est laissé pour mort par les hommes de main de celui-ci. « Tuer un flic en tenue, c’est signer son arrêt de mort. C’est pareil pour un journaliste« . Hutcheson et ses journalistes viennent d’entrer en guerre.

Guerre n’est pas le mot approprié. Croisade le serait plus. Pour Hutcheson, toucher à un journaliste c’est s’en prendre à la liberté de la presse. S’en prendre à la liberté de la presse c’est aller contre l’intérêt public. La mission d’un journaliste est d’informer le public par des articles où son indépendance ne saurait être remise en question. Par personne. Quel que soit son rang social, sa fonction. Hutcheson a une vision très vieille école de son métier. A ses yeux, The Day se doit de suivre une éthique stricte. Des faits, rien que des faits. Les allégations n’ont pas lieu d’être. Cette déontologie passe également par le refus systématique des jeux, des concours, des comics strips et autres joyeusetés. Hutcheson prendra la parole à plusieurs reprises pour défendre sa vision du journalisme. Devant les actionnaires, devant la Cour qui doit statuer sur le devenir de The Day, devant ses collègues, son ex-femme… Il est vent debout ! Et voit en Rienzi la possibilité d’illustrer son propos et peut-être sauver The Day.

S’il ne fait aucun doute que les actionnaires obtiendront gain de cause et donc la fermeture de The Day, il en est autrement pour Rienzi. La corruption ne sert qu’à tuer dans l’œuf les intentions belliqueuses de certains. Ainsi, le corrupteur se préserve de tout scandale. Mais lorsque vos activités répréhensibles sont mises en lumière et livrées en pâture au plus grand nombre, alors les corrompus ne vous sont plus d’aucune utilité. Et votre défense vole en éclat. Rienzi l’apprendra à ses dépends.

Richard Brooks s’y entend pour raconter une histoire. Et à l’instar d’un Samuel Fuller, il connaît le monde du journalisme et ses arcanes. De ces deux certitudes nait Bas les Masques qui, malgré l’absence notable de scènes mouvementées, accrochent durablement le spectateur à grands coups de dialogues sacrément fins et intelligents. Brooks ne s’embarrasse pas de scènes inutiles, il va à l’essentiel sans pour autant faire l’impasse sur les protagonistes de son intrigue. En un peu moins d’une heure et demie, Brooks nous aura démontré l’efficacité qui est la sienne. Car non content de trouver une épilogue à l’affaire Rienzi et au devenir de The Day, le réalisateur se permet le luxe de s’attacher à la vie privée de Hutcheson. Une vie amoureuse devant se plier aux aléas d’un métier prenant et passionnant.

Pour incarner Hutcheson, Richard Brooks s’appuie sur son ami Humphrey Bogart (Les Ruelles du Malheur, Le Violent, Sirocco, Plus Dure Sera la Chute) alors au sommet de sa gloire. Encore une fois, Bogart impose sa présence et tout son professionnalisme. Il est littéralement rédacteur en chef d’un grand journal et n’a pas son pareil pour déclamer les messages que le réalisateur a à lui faire passer. Si la star occupe beaucoup d’espace, il n’en demeure pas moins que les autres acteurs sont également au diapason de ce dernier. Ethel Barrymore (Le Fils du Pendu) en actionnaire regrettant le temps d’avant, Kim Hunter (La Septième Victime) en femme quelque peu délaissée, Martin Gabel (M) en chef de gang, Paul Stewart (Alfred Hitchcock Présente, Columbo, Perry Mason…) en reporter et bien d’autres sont tous parfaits.

Loin d’accumuler les codes les plus répandus dans le film noir, Bas les Masques est une charge contre tous ceux qui tenterait de museler la presse et l’empêcher d’informer coûte que coûte le public. Une prestation de qualité vient rehausser encore un peu plus le propos d’une réalisation sans fausse note.

Edition bluray :

Rimini Editions nous permet de (re)découvrir Bas les Masques dans des conditions optimales. Le master est magnifique, exempt de tout défaut. Le niveau de détail est particulièrement élevé, le noir et blanc parfaitement restitué. La bande-son est proposée soit en version originale sous-titrée français soit en version française. Si la VO est parfaitement claire et puissante, la VF présente un certain souffle voire quelques crachotements. Rien de bien ennuyeux puisqu’un film noir ne se regarde qu’en VO.

Bas les Masques est complété par une interview de Patrick Brion sur le réalisateur Richard Brooks (40′), d’un premier documentaire sur « Bogart, le détective d’Hollywood » (35′) et d’un second abordant la représentation de la presse au cinéma (39′).

Bas les Masques est disponible directement auprès de Esc Distributions en dvd ici et en bluray ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Richard Brooks
  • Scénario : Richard Brooks
  • Musique : Cyril J. Mockridge
  • Photographie : Milton R. Krasner
  • Montage : William B. Murphy
  • Pays : États-Unis
  • Durée : 87 minutes
close

Bienvenue Noiristas !

Inscrivez-vous vite pour recevoir les prochains articles à paraître chaque semaine

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

3 thoughts on “Bas les Masques (Deadline U.S.A.) Humphrey Bogart !

  1. Je ne l’ai jamais vu. Cette édition semble fort bien documentée avec notamment ce complément sur la presse au cinéma, vaste sujet.
    Brooks en était un des spécialistes incontestables et un des plus remarquables aussi. Je l’ajoute à ma pile à voir.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :