Bigamie (The Bigamist)

Bigamie (The Bigamist)

Synopsis :

Dans le cadre d’une demande d’adoption, une enquête de moralité est déclenchée par les services sociaux afin d’établir si les époux Graham remplissent toutes les conditions requises pour accueillir un enfant. La bigamie de Harry Graham est alors découverte…

Critique :

Bigamie ou comment un film traitant finalement des difficultés à vivre en couple prend ses racines dans le vécu de ses créateurs.

A l’origine de l’histoire, Lawrence B. Marcus (qui signera sous le pseudonyme Larry Marcus) et Lou Schor, deux scénaristes alors en vogue à Hollywood. Mais loin de minimiser leur travail sur ce projet, force est de constater que le mérite en revient pour la plus grande partie à Collier Young tant son implication et ses répercussions sur sa vie privée sont importantes.

Collier Young est un producteur et scénariste de films à petit budget influencés par des questions sociétales et financés par sa société de production The Filmakers fondée de concert avec Ida Lupino. Pour mémoire, cette dernière a été mariée à Young de 1948 à 1951. Young qui épouse en troisième noce ni plus ni moins que Joan Fontaine… De là à dire que Harry Graham n’est rien d’autre que le pendant fictionnel de Collier Young il n’y a qu’un pas que je n’hésiterai pas à franchir. D’autant plus que les deux personnages féminins principaux sont interprétées par sa femme du moment et son ex-femme. Dès lors, Bigamie prend une tout autre saveur.

Pour Bigamie, Ida Lupino reste dans la lignée de son précédent long métrage, Le Voyage de la Peur, qui a fait d’elle la première femme à réaliser un film noir.

Parce que Bigamie est bel est bien un film noir. La présence de la police ou d’un détective privé n’est pas un élément obligatoire à la définition du genre. Ici, aucune trace de membres des forces de l’ordre ou d’une quelconque organisation criminelle, aucun crime (de sang), aucun chantage et encore moins de femme fatale. Seulement l’amour. Mais un amour interdit au regard de deux lois américaines, la Morrill Anti-Bigamy Act signée par Abraham Lincoln en 1862 et la Edmund Acts entérinée elle par Chester Arthur en 1882 et interdisant la bigamie au niveau fédéral et des états.

Pour illustrer son propos, Lupino puise dans les codes esthétiques du film noir et parvient même le temps d’une scène à créer des plans à la limite du fantastique. Ainsi, pour démontrer la solitude d’Harry Graham, elle le suit déambulant dans les rues désertes d’une grande ville conférant au lieu un goût post-apocalyptique angoissant (on pense notamment à Le Monde, la Chair et le Diable de Ranald MacDougall avec Harry Belafonte). De même, les éclairages prennent beaucoup d’importance dans les plans du meublé de Phyllis où les ombres projetées aux murs dénotent d’une crainte ressentie par les deux amoureux de s’engager plus avant (nous ne sommes pas loin des barreaux d’une prison). Mais c’est dans l’utilisation de longs flashbacks que la filiation avec le genre est la plus nette. Ces derniers, constituant le corps principal du film, permettent à la réalisatrice de créer une progression au sein de son intrigue et d’éviter des tunnels de dialogues inutiles entre Harry Graham et l’enquêteur des services sociaux. On y gagne en dynamisme mais surtout en didactisme.

Car là où d’autres auraient choisi le sensationnalisme d’un film à procès houleux, Ida Lupino cherche à nous convaincre qu’une loi, aussi bien élaborée soit-elle, est incapable de prendre en compte tous les cas de figure qui peuvent exister. Et elle le fait avec délicatesse. Loin d’être le criminel que la loi désigne, Harry Graham est seulement un homme amoureux de son épouse que les aléas de la vie quotidienne ont peu à peu éloigné l’un de l’autre. L’incapacité de Eve à enfanter, leur collaboration professionnelle et les déplacements de Harry concourent à une routine destructrice. Ce même Harry qui souffre de la solitude lors de ses voyages à travers le pays ne pouvait finalement que rencontrer un être aussi seul que lui, Phyllis Martin. Ida Lupino la dépeint à l’opposé de la sempiternelle femme fatale hantant les films noirs. Elle a la décence d’en faire une femme ne cherchant jamais à imposer quoi que ce soit à l’homme qu’elle aime, ne lui demandant rien en retour et ce même lorsqu’elle tombera enceinte de lui. Après tout, ne parle-t-elle pas de son amie Joan Fontaine? Un homme amoureux sincère de deux femmes. Deux femmes amoureuses du même homme. Seule la morale impose l’amour unique. Pas la nature humaine. Les efforts de Harry pour mettre fin à cette situation devenue pour lui inconcevable s’en trouveront sans cesse réduit à néant par le destin (là encore un code du film noir). Le film se clôturera sur le procès de Harry Graham présidé par un juge compréhensif. Les derniers plans sont pour les deux actrices. Regards amoureux pour le même homme, regards plein de compréhension et sans animosité aucune entre les deux femmes. Juste une histoire d’amour.

Les relations unissant ou ayant uni les différentes actrices et producteur du film étant ce qu’elles sont, Bigamie ne pouvait que jouir d’une crédibilité certaine. Le triangle amoureux formé par Joan Fontaine (Rebecca, Soupçons), Ida Lupino (Ici, Brigade Criminelle, La Maison dans l’Ombre) et Edmond O’Brien (Les Tueurs, Le Traquenard) respire le naturel d’une situation rencontrée par certains d’entre eux. La blonde Joan Fontaine prête ses traits à une épouse distante tombée dans une routine familiale quand la brune Ida Lupino incarne à la perfection une femme distante parce que craintive d’entamer une relation avec un nouvel homme. Edmond O’Brien est, une fois de plus, parfait dans son rôle d’homme aimant incapable de faire du mal à celles qu’il chérit. En responsable des adoptions recherchant la vérité, Edmund Gwenn (Mais qui a Tué Harry?) personnifie à lui seul le spectateur américain dont l’opinion se doit d’évoluer au fur et à mesure que l’intrigue se développe. Car le but ultime est là. Chercher à faire évoluer les mentalités.

Avec Bigamie, Ida Lupino prouve encore une fois qu’en plus d’être une très bonne actrice elle se révèle être une excellente réalisatrice. Se servant des codes propres aux films noirs, elle développe un drame conjugal d’une noirceur et d’une intensité qu’elle seule pouvait mettre en image au regard de sa vie privée, bien aidée en cela par un casting impeccable partie prenante de sa propre histoire.

Edition dvd :

Wild Side nous propose de (re)découvrir Bigamie dans des conditions somme toute honorables. L’image est bien définie, le grain parfaitement maîtrisé et le niveau de détail relativement élevé. En dehors d’un dernier plan légèrement flou durant quelques minutes et des traits verticaux apparaissant parfois ici et là, le master se révèle relativement propre. Uniquement proposée en VO, la bande-son est claire, puissante et sans souffle.

Fiche technique :

  • Réalisateur : Ida Lupino
  • Scénaristes : Collier Young
  • Musique : Leith Stevens
  • Photographie : George E. Diskant
  • Montage : Stanford Tischler
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Drame noir
  • Durée : 76 minutes

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