Blue Steel

Blue Steel

Synopsis :

Après avoir abattu un braqueur, Megan Turner, jeune recrue de la police new-yorkaise, est suspendue de ses fonctions. Bientôt, des douilles gravées à son nom sont retrouvées sur les lieux de meurtres.

Critique :

En 1987, sort sur les écrans Aux Frontières de l’Aube (Near Dark) qui fera l’effet d’une petite bombe dans le monde du cinéma d’horreur. Au casting, Lance Henriksen, Bill Paxton et Jenette Goldstein, tous trois fraîchement échappés de l’Aliens réalisé l’année précédente par James Cameron. Mais c’est surtout du côté de la réalisation que les regards se tournent. Cet habile mélange entre western et film de vampires revisité, signé Kathryn Bigelow, marque les esprits par la capacité de cette dernière à s’approprier les codes d’un genre pour mieux les détourner. Trois ans plus tard, elle réitère l’expérience avec le polar Blue Steel. La réception de ce film sera quelque peu glaciale, mais dans l’Amérique Reaganienne de l’époque, il ne pouvait en être autrement.

Comme à son habitude en début de carrière, Kathryn Bigelow s’associe une fois de plus, après Near Dark, à Eric Red, à qui l’on doit le non moins cultissime Hitcher avec C. Thomas Howell et Rutger Hauer, pour écrire le scénario de Blue Steel. Bénéficiant pour parti du soutien financier d’Oliver Stone, elle s’entoure d’Amir Mokri à la photographie, qui vient de travailler sur Fenêtre sur Pacifique de John Schlesinger, et Lee Percy (JF Partagerait Appartement, Kiss of Death…) au montage. Une équipe technique rompue au néo-noir, un script tourné vers le Noir, Blue Steel n’aurait pu être qu’un énième polar urbain. C’était sans compter sur une Kathryn Bigelow bien décidée à nous bousculer en érotisant son sujet et en menant une charge féroce contre la politique américaine de l’époque.

En cette période charnière, entre les années 80 et 90, la mode est encore et toujours aux gros bras hollywoodiens. Et le polar n’échappe pas à la règle. L’Arme Fatale 2, Road House, Pink Cadillac, Tango & Cash, Black Rain, 58 Minutes pour Vivre, La Relève font la part belle aux stars tout en minimisant leur casting féminin. Dans ce paysage cinématographique pour le moins unisexe, Kathryn Bigelow prend tout son monde à contre-pied en confiant le rôle principal à une Jamie Lee Curtis au physique encore frêle mais qui a démontré dans ses précédents films (Fog, Halloween…) qu’elle possédait en elle des ressources insoupçonnées. La réalisatrice ne va pas en faire pour autant une représentation idéalisée de la féminité mais au contraire un être androgyne (cheveux coupés courts, quasi absence de poitrine) dont l’uniforme de policier finit de gommer toute notion de genre. Dans ces conditions, difficile pour l’américain moyen de s’identifier à un tel personnage d’autant plus qu’il s’avèrera très vite beaucoup plus trouble qu’il n’y paraît.

Si l’on regarde de plus près la filmographie de Kathryn Bigelow, la première chose que l’on constate est sa propension à considérablement réduire l’écart qui sépare le Bien du Mal, les héros des salauds. Blue Steel n’échappe évidemment pas à la règle. Pour se faire, elle balaye d’un revers de main toute notion de suspense en désignant très rapidement le meurtrier pour installer entre le chasseur (la flic) et sa proie (le tueur) un jeu du chat et de la souris dont les règles sont flouées dès le début. Les rôles étant ici insidieusement inversés, c’est l’assassin qui mène la danse. Mais quoi de plus normal lorsque l’on s’appelle Eugene Hunt (chasser en français)?

Mais là encore, Kathryn Bigelow va tourner le dos aux usages. Le face-à-face entre flic et tueur sera fort avare en courses-poursuites et autres fusillades, exception faite lors d’un dernier acte riche en hémoglobine. Les rares explosions de violence seront sèches et rapides, plus en phase avec la réalité. Décrivant en sous-texte une relation amoureuse voué à l’échec entre deux êtres, elle fait le choix d’érotiser son film par petites touches comme ce générique où la caméra caresse littéralement l’acier froid d’une arme de poing ou lorsque Jamie Lee Curtis braquant son arme sur son amant, à sa demande, est proche de l’extase et de basculer du côté du Mal (mâle). Parce qu’outre ces deux acteurs, il en est un troisième qui, même s’il n’est pas de chair et de sang, est tout aussi important dans Blue Steel. Je veux bien sur parler de l’arme à feu, traitée ici sous deux angles différents suivant qui en est le porteur.

Pour la fliquette, l’arme à feu n’est qu’un élément constitutif, parmi d’autres, de son uniforme au même titre qu’un bâton de défense, une casquette ou un stylo. Mais aussi le prolongement de son bras dans le cas où elle doive s’en servir. C’est sa fonction qui l’a armée, après une formation et une validation de ses aptitudes. Et non un droit émanant d’une loi d’un autre âge, plus précisément du second amendement écrit et voté le 15 décembre 1791. Deuxième amendement cher aux républicains auxquels appartient, nous l’imaginons sans peine, Eugene Hunt, trader à Wall Street et qui par un concours de circonstances se voit « confier » par une « puissance divine » (l’arme tombe littéralement du ciel) un pistolet, en l’occurrence un 44 Magnum, arme communément associée au célèbre inspecteur Harry Callahan. La relation qu’entretient Hunt avec son arme se veut charnelle, érotique. Bigelow fait le choix d’un revolver et non d’un pistolet pour armer son tueur car cela lui donne l’occasion de filmer Hunt recharger le barillet de son arme, balle après balle, comme autant de pénétrations. Mais cette arme possède une autre fonction entre les mains du trader. Jonglant avec l’argent des autres, son métier lui donne le pouvoir de vie et de mort, financière, sur les autres. L’arme ne fait que rendre réelle cette mort et lui permet de mettre réellement en pratique ce qu’il fait virtuellement chaque jour.

En terme de réalisation, Blue Steel est construit en deux parties bien distinctes. Si la première partie se veut psychologique et ménage une vraie part de suspense, la seconde partie verse plus dans le convenu lorsque Hunt, jusqu’ici digne aïeul de Patrick Bateman, se mue en animal traqué au fur et à mesure qu’il perd l’avantage sur sa supposée proie. Et comme dans toute chasse à l’homme cinématographique qui se respecte, cette dernière prendra fin dans la tanière même de la bête, en pleine cœur de Wall Street où les corps des deux protagonistes seront mis à rude épreuve, clôturant ainsi un film plus personnel qu’il n’y paraît.

Pour que ce genre d’histoire tienne la route, il est impératif que le casting soit de qualité. En jeune policière manipulée et finalement combattive, Jamie Lee Curtis (Un Poisson Nommé Wanda) est tout simplement parfaite. Elle parvient à faire évoluer son personnage de manière convaincante et sait provoquer chez le spectateur une certaine empathie pour son personnage. Sa beauté et son charme y sont également pour beaucoup… Dans son registre, Ron Silver (L’Emprise) se montre tout à fait convaincant en trader sombrant dans la folie et réussit à plusieurs reprises à susciter l’effroi préfigurant ainsi . Clancy Brown qui a laissé de côté les épingles à nourrice (Highlander) et le chapeau de cowboy (Extrême Préjudice) est également parfaitement à son aise en détective et prouve une fois de plus qu’il est un excellent second couteau.

Sous des dehors de série B bien troussée, Blue Steel est un charge féroce contre la politique intérieure reaganienne, la toute puissance des armes mais également un film éminemment féministe.

Fiche technique :

  • Réalisation : Kathryn Bigelow
  • Scénario : Kathryn Bigelow et Eric Red
  • Photographie : Amir Mokri
  • Montage : Lee Percy
  • Musique : Brad Fiedel
  • Pays  États-Unis
  • Genre : Thriller
  • Durée : 101 minutes

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