Extrême Préjudice (Extreme Prejudice) par Walter Hill

Extrême Préjudice (Extreme Prejudice) par Walter Hill

Synopsis :

L’un est flic et l’autre trafiquant de drogues. Deux amis d’enfance se livrent une guerre sans merci alors qu’un commando de la DEA entre dans la danse.

Critique :

John Milius se fait un nom dans le milieu du cinéma dès 1971 comme scénariste en signant le script de L’Inspecteur Harry de Don Siegel avec Clint Eastwood puis, deux ans plus tard, celui du second opus, Magnum Force de Ted Post. N’en restant pas là, il voit son nom crédité au générique de succès tels que Jeremiah Johnson de Sydney Pollack avec Robert Redford, Apocalypse Now de Francis Ford Coppola avec Marlon Brando ou encore Conan le Barbare qui propulsera Arnold Schwarzenegger star internationale. On lui doit également, en tant que script doctor, l’une des scènes les plus intéressantes de Les Dents de la Mer, celle où Quint (Robert Shaw) conte à ses compagnons le naufrage de L’USS Indianapolis. Les modifications apportées par les Studios sur ses scripts le feront finalement se tourner vers la réalisation (Dillinger, L’Aube Rouge, L’Adieu au Roi) dans l’espoir de garder une certaine mainmise sur le résultat final. C’est dans ce contexte que Milius écrit et entreprend de réaliser Extrême Préjudice, néo-western mâtiné de polar. Projet qu’il ne mènera jamais à son terme et qui finira par prendre la poussière dans un tiroir. Jusqu’à ce qu’un autre scénariste de la même génération ne s’en empare au milieu des années 80 et nous délivre un hommage non dissimulé au grand Sam Peckinpah et à tout un pan de la culture américaine.

Walter Hill est un scénariste de talent. C’est un fait. Et en ce début de carrière, c’est le néo-noir qui a ses faveurs. Guet-apens réalisé par Sam Peckinpah (tiens donc !) avec le couple on ne peut plus glamour Steve McQueen / Ali MacGraw et La Toile d’Araignée de Stuart Rosenberg avec Paul Newman en sont la preuve. Un style très visuel, très cinématographique, défini par une efficacité et des personnages très bien écrit. Mais Hill, lui aussi friand de liberté, passe très vite derrière la caméra pour mettre en image des histoires nées sous sa plume mixant des thèmes chers à son cœur, le polar urbain et le western. Le Bagarreur, Driver, Les Guerriers de la Nuit, Le Gang des Frères James, Sans Retour, 48 Heures autant de titres qui feront les beaux jours des cinémas de quartiers et des vidéoclubs entre la moitié des années 70 et le début des années 80. Il n’en oublie pas pour autant d’écrire pour les autres. Ridley Scott (Alien, le Huitième Passager), James Cameron (Aliens, le Retour), David Fincher (Alien 3) et Roger Donaldson (Guet-apens, remake de … avec les sulfureux Alec Baldwin et Kim Bassinger) profiteront de ses qualités d’écriture. Les années 90 seront plus compliquées pour Walter Hill. 48 Heures de Plus ne tiendra pas toutes ses promesses et si l’on excepte Geronimo avec Wes Studi, Wild Bill avec Jeff Bridges et Dernier Recours d’après Kurosawa avec Bruce Willis qui est à réhabiliter, ses réalisations suivantes fleurent bon le navet… Mais revenons en 1987 et au film qui nous intéresse aujourd’hui, Extrême Préjudice.

On connait la propension de Walter Hill pour la violence. Son équipe technique se devait d’être à la hauteur pour qu’Extrême Préjudice tienne la route. Nous retrouvons donc à la photographie un Matthew F. Leonetti passé par Poltergeist de Tobe Hooper, A Double Tranchant de Richard Marquand, Commando de Mark L. Lester. Après leur sanglante aventure texane, les deux hommes se retrouveront à trois reprises. Leonetti travaillera également avec Kenneth Brannagh (Dead Again), Kathryn Bigelow (Strange Days) ou encore Zack Snyder (L’Armée des Morts). Au montage, un trio ayant déjà sévit avec Hill sur The Warriors, Billy Weber, David Holden et Freeman A. Davies. Et pour chapeauter le tout des producteurs qui n’ont pas froids aux yeux et ne font pas dans la dentelle, Mario Kassar et Andrew G. Vajna via Carolco Pictures. Direction donc le Texas et la frontière mexicaine pour ce qui devrait, du moins sur le papier, valoir son pesant de téquila, d’hémoglobine et de gueules cassées.

Je me souviens ado avoir été scotché par la scène pré-générique d’Extrême Préjudice. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. Là où d’autres donnent dans le tout spectaculaire avec pour unique but de faire prendre conscience aux spectateurs des capacités physiques et professionnelles du personnage principal – n’est-ce pas James Bond -, Walter Hill fait le choix de la simplicité en présentant les membres d’un commando gouvernemental, présentation alternant avis de décès de militaires et retrouvailles de ces mêmes soldats, désormais consultants, dans un aéroport / gare routière du fin fond du Texas. Des retrouvailles franches et viriles où les bons mots (entendons des références sexistes) et les bravades sans conséquence sont de mises, arbitrées par leur supérieur hiérarchique, le major Paul Hackett aka Michael Ironside (Scanners), qui a la tronche du mec qu’il faut éviter de contrarier. La pellicule transpire déjà la testostérone par tous ses pores. Et ce n’est que le début…

Car ce hors-d’œuvre que vient de nous servir Walter Hill n’est finalement qu’un amuse-bouche au sein de cette histoire d’hommes sévèrement burnés. La séquence suivante verra un Nick Nolte, Texas Ranger au regard bleu acier, Stetson vissé sur la tête, poncho dégoulinant, pénétrer dans un bouge à la manière de John Wayne dans Rio Bravo et faire feu sans sourciller sur un trafiquant de drogue, agriculteur reconverti histoire d’arrondir ses fins de mois. Mais avant que les armes ne parlent, un nom a été lâché. Celui de l’ami d’enfance de notre Ranger Jack Benteen. Cash Bailey. Baron de la drogue à la tête d’une armée privée de l’autre côté du fleuve frontière ne se déplaçant jamais sans ses deux gardes du corps, un ancien joueur de football américain dont l’intelligence n’est pas la première qualité et un mexicain ersatz de Pancho Villa. Powers Boothe, qui sort tout juste de La Forêt d’Émeraude de John Boorman et qui prête ici ses traits à Bailey, apparaît transpirant dans la chaleur moite du Mexique, buvant au goulot de la Tequila frelaté. Il joue négligemment avec un scorpion qu’il saisit avant de l’écraser entre ses doigts au risque de se faire mortellement piquer. On l’aura compris, si la Mort accompagne Benteen, elle n’effraie pas Bailey !

Très vite, il apparaît que ces deux hommes se connaissent depuis leur plus tendre enfance. Ils ont fait les quatre cents coups ensemble. Au nez à à la barbe de leurs pères et du shérif, toujours en activité, incarné par Rip Torn (Le Kid de Cincinnati). Benteen / Bailey deux faces d’une même pièce que le Destin a décidé de séparer par des choix de vie diamétralement opposés. Walter Hill s’amuse à brouiller les références inconscientes des spectateurs. Il fait du noir (la tenue de Benteen) la couleur du Bien et du blanc (le complet de Bailey) celle du Mal. Une façon, peut-être, de montrer à tous que personne ne trouve grâce à ses yeux dans Extrême Préjudice. En effet, les différents personnages qui ensanglantent les bobines du film sont tous aussi antipathiques les uns que les autres et ne provoquent la moindre trace d’empathie. Aucune véritable identification n’est possible. Même l’inévitable figure féminine, Maria Conchita Alonso qui rejoindra quelques années plus tard les rangs de la police dans Predator 2, peu présente à l’écran et pourtant omniprésente entre Jack et Cash, n’emporte pas les suffrages. Au final, les seuls à légèrement tirer leur épingle du jeu sont les soldats, véritables marionnettes condamnées au sacrifice. Car toute cette histoire ne peut connaître de happy end.

Les présentations ainsi faites, il est grand temps pour Walter Hill d’enchaîner des évènements de plus en plus violents qui mèneront les différents protagonistes vers un final apocalyptique digne de celui de La Horde Sauvage du mentor Peckinpah. Benteen et Hackett, s’ils ont comme point commun la chute de Bailey, adoptent des méthodes radicalement opposées. De part sa fonction, le premier, droit dans ses bottes, agit en pleine lumière et applique stricto sensu les lois mises à sa disposition. Force reste à la loi est son credo. De fait, toute résistance est brisée avec violence. Le second présente lui deux visages, l’un affable pour ses interlocuteurs officiels – même si son sourire tient plus de la grimace -, l’autre fermé, sans émotion aucune. Comme l’on peut s’y attendre, chacun ira de son bain de sang avant que leurs chemins ne se croisent et qu’un pacte ne soit signé entre les deux hommes. Pour le meilleur et pour le pire. Car Paul Hackett est une salope et joue un double jeu. S’il souhaite détruire Cash Bailey, c’est pour sauver son cul, lui qui a investi dans la petite entreprise de ce dernier, avant que les fédéraux ne lui tombent sur le râble ! Et il est prêt à toutes les saloperies pour arriver à ses fins. La pire de toutes étant de sacrifier ses propres hommes. Mais est-ce si grave puisque ces derniers sont déjà déclarés morts ?

La grande force d’Extrême Préjudice vient du fait que Walter Hill n’oublie jamais que son film est un monstre hybride puisant dans le polar pour l’histoire et le western pour son cadre. Et ces deux genres si représentatifs de l’Histoire américaine vont violemment se télescoper dans un village mexicain tenu par Cash Bailey et son armée de péons. Le déclencheur de la tuerie ? La femme. Encore ! Celle qui est écartelée entre ses deux amours qui ne le lui rendent que très peu. Si Jack Benteen pénètre en territoire ennemi c’est pour mettre fin aux agissements de son ami Cash Bailey mais aussi pour récupérer celle qu’il aime. Les soldats s’infiltrent pour faire place nette et sans le savoir créer une diversion permettant à Paul Hackett de récupérer des preuves gênantes. Mais au dernier moment les masques tombent et les armes dispensent morts et jugements. Les ombres de Pike Bishop, Dutch Engstrom, Lyle Gorch, Tector Gorch et Angel planent sur ce sanglant hommage. Les bad guys, de tous bords, vont mordre la poussière au cours d’une fusillade d’anthologie et ainsi laisser la place au passage obligé qui vient clôturer nombre de westerns, le fameux duel. Un duel orchestré par une Maria Conchita Alonso atterrée par le désir morbide qui habite Bailey et Benteen.

Extrême Préjudice est un grand film d’action aux personnages fouillés, à la réalisation d’une efficacité absolue. Revoir ce film qui m’avait tant marqué a été un réel plaisir.

Edition bluray :

Extrême Préjudice nous est présenté dans une très belle copie au grain idéalement géré, au niveau de détail élevé et à la définition affûtée. La bande-son proposée en version originale sous-titrée français et en version française délivre une stéréo puissante aux dialogues parfaitement intelligibles.

Un film à voir en version originale, la version française étant un poil caricaturale.

Studiocanal complète Extrême Préjudice par une préface de Jean-Baptiste Thoret, le film revu par Walter Hill himself (51′), le documentaire Walter Hill, un cowboy à Hollywood (21′) et la bande-originale du film.

Extrême Préjudice est disponible directement auprès de la boutique Potemkine ici et chez Metaluna Store ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Walter Hill
  • Scénario : Deric Washburn et Harry Kleiner
  • Photographie : Matthew F. Leonetti
  • Montage : Freeman A. Davies, David Holden et Billy Weber
  • Musique : Jerry Goldsmith
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Action, policier, néo-western
  • Durée : 104 minutes
close

Bienvenue Noiristas !

Inscrivez-vous vite pour recevoir les prochains articles à paraître chaque semaine

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

4 thoughts on “Extrême Préjudice (Extreme Prejudice) par Walter Hill

  1. En te lisant, je ressens cette euphorie qui s’empare de moi à chaque fois que je m’embarque dans ce putain de western hard-boiled ! Gueules de porte-bonheur, atmosphère suintante comme l’Enfer, images domptant le feu et provoquant le chaos : « Extrême Préjudice », c’est mille fois la puissance de la bombe atomique ! De Hill et Milius, j’ai par ailleurs récemment revu leur très beau, et sous-estimé, « Geronimo »…

    1. J’avais vu Geronimo lors de sa sortie au cinéma. Un western aux antipodes de ce qui se faisait alors. Wes Studi y est grandiose. Ton commentaire me donnerait presque envie de le revoir, tiens. Et comme je l’écris dans l’article, je réhabilite sans difficulté Dernier Recours qui n’est pas aussi catastrophique que les critiques ont bien voulu le dire.

      1. Bien d’accord avec toi en ce qui concerne « Dernier Recours ». Ses gunfights à la John Woo défouraillent sec. Sans parler de Chris Walken, impérial en bad guy… « Geronimo » est un film injustement oublié, alors qu’il s’inscrit dans la lignée de « Danse avec les loups ». Milius et Hill se montrent très critiques à l’égard de l’Histoire américaine et dénoncent (sans schématisme) le sort réservé aux « natifs »… Le temps d’une séquence mémorable (un discours épique devant un panorama à couper le souffle), John Milius rendait déjà hommage à la tribu des Arapahos dans le magnifique « L’Aube Rouge »… Après ça, comment peut-on encore réduire cet immense cinéaste à ses préférences politiques ?

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :