Forfaiture (1937) – The Cheat (1915)

Forfaiture (1937) – The Cheat (1915)

Synopsis :

Une femme du monde, endettée après avoir perdu au jeu, demande une aide financière à un riche prince mongol. Ce dernier n’accepte de lui prêter l’argent qu’à la seule condition qu’elle se donne à lui. Elle n’honorera pas sa part du « contrat » après avoir réussi à récupérer par un autre biais la somme due. Se sentant trompé, le prince n’aura de cesse de se venger.

Critique :

Contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, Hector Turnbull n’a jamais écrit de roman intitulé The Cheat dont il aurait tiré une adaptation pour le compte de Cecil B. DeMille en 1915. Il a bel et bien écrit l’histoire originale, en compagnie de Jeanie Macpherson, et fut crédité au générique comme scénariste. Son histoire connue seulement une parution sous forme de novélisation, signée Russell Holman, en 1931 à la suite de la sortie sur les écrans du second remake de The Cheat réalisé par George Abbott avec Tallulah Bankhead (Lifeboat). C’est la version de 1937, Forfaiture, signé Marcel L’Herbier que nous permet de découvrir aujourd’hui Rimini Editions.

Forfaiture :

Pour nombre de cinéphiles, Marcel L’herbier est considéré comme l’un des fondateurs du cinéma d’avant-garde grâce aux films muets qu’il a réalisé au cours des années 20 (L’Inhumaine, L’Argent). Si l’opéra ou le théâtre avaient été ses terrains de jeux de prédilection personne ne se serait ému de sa propension à styliser, à outrance pour certains, ses films. Mais voilà, L’Herbier était un cinéaste qui aimait le beau et considérait qu’il fallait s’entourer des meilleurs dans chaque domaine pour faire un bon film. Sa ligne de conduite n’a pas changé lorsqu’il est passé au parlant. Et sa version de Forfaiture en est le parfait exemple tant les décors, les lumières et les cadrages sont étudiés au plus juste.

Son attrait pour l’Art Déco rend son film tout simplement beau. Chacun des cadrages, parfaitement mis en lumière, de L’Herbier laissent la possibilité aux spectateurs d’admirer le soin avec lequel les décors ont été conçus et agencés. Dès lors, c’est avec un réel plaisir que l’on suit les mésaventures de la belle Denise Moret. Dans un pays qu’elle ne connaît pas et dont les convenances sociales lui échappent, elle est la proie parfaite d’individus sans scrupule. D’autant plus qu’elle est attirée par l’argent, trait commun à toute femme comme il était d’usage de le penser à cette époque. Quelque peu écervelée, elle joue sans compter, donne sa confiance au premier venu pour peu qu’il soit puissant ou fortuné et ne se rend compte de la portée de ses actes qu’à l’instant où elle se retrouve face aux pires difficultés. Si ces actions étaient réfléchies, on pourrait être amener à penser que ce personnage est l’esquisse même de la femme fatale qui verra le jour quelques années plus tard.

Cette vision surannée de la femme fonctionne de la même manière pour les hommes avec ce petit plus qui pourrait faire dire à certains de nos contemporains que le film véhicule une idéologie raciste et esclavagiste. C’est effectivement le cas si l’on ne contextualise pas Forfaiture. Le seul qui trouve grâce aux yeux du réalisateur est le mari de Denise Moret, Pierre. Français, il est représenté comme un homme amoureux, capable de pardonner toutes les erreurs de sa femme. Franc, droit, il ne ment pas, ne louvoie pas. Il est un patron respectée par ses hommes, européen comme autochtone, car il est travailleur et respectueux. Tout le contraire de ses antagonistes.

Antagonistes évidemment autochtones voire d’origine indéfinissable. Le prince Lee-Lang règne en seigneur sur ses propriétés et sur les hommes qui travaillent pour lui. Hommes qu’il marque au fer rouge comme du bétail. Alors pourquoi se comporter autrement avec la femme d’un autre ? Collectionneur d’art, il emploie comme conseiller un homme dont le visage et le nom, Valfar, ne permettent pas d’identifier clairement les origines. Mais son attitude faussement respectueuse ne laisse aucune place au doute. Il ne peut être français. Et que dire du patron du tripot où se rendent européens et riches habitants pour jouer. Donnant d’une main, reprenant le double de l’autre, cet asiatique caricatural manie le mensonge et le chantage en expert.

Même si cela peut paraître quelque peu déplacé de nos jours, il en était tout autrement à l’époque. Le péril jaune, idée selon laquelle les peuples asiatiques cherchaient à surpasser les occidentaux et dominer le monde, est toujours dans les esprits. La seconde guerre mondiale approche à grand pas. La peur de l’ennemi intérieur est elle bien présente. Les femmes n’ont pas encore le droit de vote. Il leur faudra attendre avril 1945 et un premier tour des municipales. Mais cette vision d’un autre temps de notre société qu’il nous est donné de voir ici ne doit en aucun cas occulter le fait que Forfaiture est une franche réussite. Marcel l’Herbier en esthète soigne chacun de ses plans, joue avec la lumière, gère son intrigue sans jamais faillir et se permet de clôturer cette dernière par des séquences de procès de haute volée.

En terme d’interprétation, on sent chez certains acteurs et actrices un jeu hérité du cinéma muet. On pense notamment à Lise Delamare (Le Capitan) à l’expressivité parfois outrée mais surtout à Sessue Hayakawa (La Maison de Bambou) qui semble bien emprunté, très raide et déclamant ses dialogues phonétiquement. Louis Jouvet (Quai des Orfèvres) est égal à lui-même avec une prestance et un aplomb sans faille. Mais celui qui tire véritablement son épingle du jeu reste Victor Francen (Le Masque de Dimitrios), parfait en mari confiant et en chef de chantier humain et volontaire.

The Cheat :

Si l’on fait abstraction du discours ouvertement raciste et anti asiatique qui habite le film, The Cheat reste encore à ce jour la preuve éclatante que Cecil B. DeMille était un formidable réalisateur. Sa propension a utilisé le gros plan dans la plupart de ses scènes, technique encore peu usitée, et a éclairer uniquement le sujet central en plongeant le reste du cadre dans l’obscurité rapprochent chacun des plans de son film d’un tableau de Rembrandt. The Cheat est aussi une prise de risque immense de la part de DeMille de par les thèmes abordés. La femme vénale, le viol, les relations inter-ethniques. Un sacré pari en ce milieu des années 10 qui aurait pu valoir au réalisateur une fin de carrière tonitruante. Les acteurs sont fantastiques dans l’expressivité. Il est d’ailleurs ironique de voir DeMille confier le rôle du retors Aka Arakau au japonais Sessue Hayakawa (Le Pont de la Rivière Kwaï) faisant de lui une star auprès de la gente féminine blanche. Pour Fannie Ward c’est là l’occasion de relancer sa carrière, la scène lui tournant petit à petit le dos. Son interprétation sera saluée par la critique.

Edition bluray :

Rimini Editions nous permet de découvrir Forfaiture (1937) dans des conditions fort honorables eu égard à l’âge du film. Si l’on peut trouver que le noir et blanc n’est pas assez tranché, force est de constater que l’image est propre et très peu bruitée. Elle se permet même le luxe d’être très belle lors des plans en intérieur. Plans un peu en retrait sur les images prises sur le vif. La bande-son est également de qualité avec des dialogues parfaitement clairs. Pas de souffle à déplorer.

En supplément, Rimini Editions nous gâte en nous proposant donc The Cheat (1915) de Cecil B. DeMille dont Forfaiture est le remake ainsi que le documentaire « Marcel L’Herbier, poète de l’art silencieux » de Laurent Véray. Là encore, on ne peut que saluer le travail de l’éditeur.

Forfaiture est disponible en dvd ici et en bluray ici.

Fiche technique :

The Cheat :
  • Réalisation: Cecil B. DeMille
  • Scénario : Hector Turnbull, Jeanie Macpherson
  • Photo : Alvin Wyckoff
  • Pays : États-Unis
  • Genre : mélodrame
  • Durée : 59 minutes
Forfaiture :
  • Réalisation : Marcel L’Herbier
  • Scénario: Jacques Companeez, Jean-Georges Auriol, Herbert Juttke
  • Photographie : Eugène Schüfftan
  • Musique : Michel Levine
  • Montage : Pierre de Hérain
  • Pays : France
  • Genre : Drame psychologique
  • Durée : 100 min

5 thoughts on “Forfaiture (1937) – The Cheat (1915)

  1. Une double forfaiture qui vaut son pesant de bluray dis-moi !
    J’avais lu grand bien du DeMille (souvent cité dans les écrits de Luc Moulet, spécialiste es CBDM) savoir que notre l’Herbier s’en était emparé à son tour. Voilà qui ne peut qu’ exciter ma glande cinéphile.

    1. J’ai été bluffé par The Cheat de DeMille et sa maîtrise technique. Et son audace en abordant des thèmes tabous à l’époque. Forfaiture est du même acabit. Très bon techniquement et très beau visuellement. Un très bon moment de cinéma.

      1. On a souvent tendance à associer De Mille uniquement à ses grandes fresques, ses péplums impressionnants alors qu’il était plus que cela. Moulet montre bien qu’avant d’être ce grand chantre de la Bible au cinéma, il était un réalisateur sulfureux, voire sadique. J’aime beaucoup notamment « le signe de la croix ».

        1. Je l’ai vu à l’occasion d’une rétrospective il y a pas mal de temps. J’avais beaucoup aimé mais je ne suis jamais objectif avec un film lorsqu’il y a Charles Laughton au générique…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :