Héros ou Salopards (Breaker Morant)

Héros ou Salopards (Breaker Morant)

Synopsis :

Trois officiers subordonnés des Bushveldt Carabineers, unité spéciale de l’armée britannique, sont jugés par une cour martial pour les meurtres de plusieurs prisonniers boers et d’un missionnaire allemand.

Critique :

Afin de profiter pleinement de ce Héros et Salopards, ressortons les livres d’Histoire et penchons-nous quelques instants sur le contexte historique des faits.

Désireuse détendre son Empire en Afrique, la Grande-Bretagne décide dès 1878 d’entamer des actions politiques et militaires dans le sud du continent. Et plus précisément en s’opposant frontalement aux royaumes zoulous, au nord du Natal, et aux différents états indépendants du Transvaal fondées par les boers, des immigrants hollandais, allemands et français… Lord Bartle Frere, alors haut-commissaire, emprunte la voie diplomatique avec les boers et choisit la manière forte avec les zoulous en envoyant ses troupes envahir le Zoulouland avec l’espoir affiché d’en finir rapidement. Après tout, l’armée britannique est l’une des plus puissantes au monde. Voire la plus puissante. Mais ce qui devait être une guerre éclair se transforme très vite en terrible fiasco. Le roi Cetewayo, surnommé le Napoléon noir, capable de lever rapidement une immense armée composée de guerriers aguerris, lance toutes ses forces dans la défense de son pays. Le premier véritable choc aura lieu à Isandlwana et verra une colonne anglaise de 1.700 soldats littéralement balayée par plus de 20.000 zoulous. Cette défaite, la première d’une armée dite moderne face à des « sauvages », obligera le gouvernement britannique en place à démissionner et son successeur a revoir sa copie en envoyant des renforts venant de toutes ses colonies, et notamment d’Inde, avec de fâcheuses conséquences sur le long terme. En juillet 1879, après sept mois d’âpres combats, la Grande-Bretagne sort vainqueur du conflit au terme d’une dernière bataille fort peu glorieuse à Ulundi.

Un an et demi après la guerre anglo-zouloue, la pression anglaise se fait de plus en plus forte sur les états indépendants boers. Ces derniers, n’ayant jamais accepté l’annexion en 1877 du Transvaal, se rebellent le 16 décembre 1880 et détruisent une colonne irlandaise marchant sur Pretoria. Là encore, les anglais sont surpris par leur adversaire dépourvu d’armée régulière et pratiquant une guerre d’embuscades. Les boers tiennent la dragée haute à leurs ennemis commandés par des officiers pas franchement à la hauteur, allant même jusqu’à assiéger les forts tenus par les tuniques rouges. En difficulté, le gouvernement britannique convient d’une trêve avec les boers et sauve même quelque peu la face lorsque ces derniers acceptent une tutelle britannique toute théorique. Trois ans plus tard, le Transvaal revient aux mains des boers. Mais le sous-sol de cet état ainsi que de celui d’Orange recèle de quoi attiser le désir d’expansion de l’Empire britannique.

1887. Le plus gros gisement aurifère est découvert non loin de Pretoria. Des milliers de prospecteurs anglais s’installent dans le Transvaal. Ce qui n’est pas du goût des boers qui leur interdisent le droit de vote et les taxent lourdement. 1895. Un coup d’état visant à renverser le pouvoir en place échoue. Le meurtre d’un prospecteur par un membre de la police du Transvaal va définitivement mettre le feu aux poudres. De menaces en ultimatum, la guerre est déclarée en octobre 1899 et va connaître trois phases au cours desquelles les forces anglaises vont se heurter à des cavaliers émérites connaissant parfaitement le terrain et à des tireurs d’exceptions. En 1901, les britanniques franchissent un cap en pratiquant la stratégie de la terre brûlée. Les fermes et villages sont systématiquement incendiés, les familles enfermées dans des camps de concentration appelés outre-manche « camps de réfugiés ». Les conditions de vie sont effroyables et plusieurs milliers d’individus, dont des femmes et des enfants, y mourront. La paix est signée en 1902 avec la défaite des boers. Les états du Transvaal et d’Orange passent sous contrôle britannique mais conservent leur propre gouvernement civil. Et finiront par devenir indépendants dans les cinq années qui suivirent. Tout ça pour ça.

Un an avant la fin des hostilités, en 1901, le Bushveldt Carbineers, régiment d’infanterie montée est créé. Ce dernier est composé de soldats de diverses nationalités mais les australiens y sont majoritaires (40%). Une quarantaine de soldats boers sortis des camps en font également partie. Considéré par certains comme la première unité spéciale, les hommes du Bushveldt Carbineers « œuvreront » dans les régions du nord du Transvaal. Harry « Breaker » Harbord Morant était de cette unité. Accusé du meurtre de civils et de prisonniers boers, il sera jugé et exécuté en 1902, avec d’autres de ses camarades, par des membres du Cameron Highlanders. Cette affaire fera couler beaucoup d’encre, certains considérant les accusés comme les victimes de la raison d’état. De nombreux ouvrages seront consacrés à cette histoire dont ceux de Kenneth Ross (Breaker Morant) et de Kit Denton (The Breaker). Deux livres dont s’inspirera Bruce Beresford pour son film Héros ou Salopards.

Né en Nouvelle-Zélande, Jonathan Hardy passe dix ans de sa vie en Grande-Bretagne durant lesquels il suit les cours de la London Academy of Music and Dramatic Art avant de rentrer au bercail et de tourner dans diverses productions néo-zélandaises et australiennes – il sera Labatouche dans Mad Max. Touchant à l’écriture, il est nominé aux Academy Awards dans la catégorie « Meilleur scénario adapté » pour Héros ou Salopards. L’adaptation d’un tel sujet ne pouvait qu’être mise entre les mains d’un australien. Bruce Beresford (Miss Daisy et son Chauffeur), qui a fait ses études en Angleterre et travaillé au Nigeria, est tout désigné. Le succès du film lui ouvrira les portes d’Hollywood. Le toujours en activité directeur de la photographie Donald McAlpine (Patrick, Predator, Jeux de Guerre) et le monteur William M. Anderson (Gallipoli, Razorback, Juste Cause), se joignent à une équipe technique très « commonwealth ».

La grande force de Héros ou Salopards réside dans le fait que Bruce Beresford laisse de côté sa casquette de réalisateur pour vêtir la robe noire d’un président des assises. C’est lui qui mène les débats. Se plaçant au-dessus du procès auquel il nous est donné d’assister, il énumère les faits de façon clinique au cours de scènes découpées (procès) et les illustre de flashbacks toujours pertinents (les faits). Mais contrairement à un magistrat du Ministère Public ou à un avocat de la défense, Beresford ne cherche pas à gagner la partie, à convaincre le jury. Il interroge ce jury composé des spectateurs venus voir son film. Et à qui ils posent des questions simples. Ces trois officiers sont-ils coupables de meurtres, en temps de guerre ? Ou sont-ils automatiquement innocentés puisqu’ils ne faisaient qu’obéir à leurs supérieurs hiérarchiques ? Sont-ils des héros ou des salopards ? Chacun se forgera sa propre intime conviction.

Parce qu’on ne connaîtra pas son avis. Bruce Beresford ne nous le livrera pas. Par contre, on connaît sa cible. Ou plutôt ses cibles. Des cibles en forme d’Etats. Le gouvernement anglais désireux de ne pas se mettre à dos le puissant empire allemand, désireux de mettre rapidement un terme à une guerre coûteuse. Le gouvernement australien désireux de conserver sa place récemment acquise au sein du Commonwealth. Et si pour cela, trois hommes, seulement trois hommes après tout, doivent être sacrifiés sur l’autel de la raison d’état alors qu’il en soit ainsi. Mais à l’image d’un Ponce Pilate anglo-saxon, la politique détourne les yeux. Habituée à laver son linge sale en famille, c’est à l’Armée de sortir d’embarras les grands de ce monde. Place à la cour martiale et à son simulacre de justice.

La cour composée d’officiers de haut rang siègent sur l’estrade les plaçant ainsi au-dessus du commun des mortels. Le procureur, et ses belles moustaches, fait face aux accusés et à leur avocat qui n’a pu prendre connaissance du dossier que la veille au soir. Le greffier noir est appliqué. La scène est fixée, les débats, ou plutôt la comédie, peuvent débuter. Une comédie fort peu drôle. Bruce Beresford fixe sa caméra sur les visages des protagonistes, captent la moindre de leur réaction. Le résultat est aberrant. Dès les premiers plans, on connait le dénouement de toute cette mascarade. Les officiers supérieurs et autre gouverneur vont se défausser, se renier. Oui, les officiers subalternes avaient l’ordre de faire exécuter les prisonniers boers. Mais un ordre n’existe que s’il est couché sur le papier. Pas d’bol Anatole ! Rien n’a été signé. L’état et l’armée se rend coupable de détruire par le feu les maisons et les cultures des boers avant de les déporter dans des camps ? Ca tousse sur l’estrade, on est gêné aux entournures. Alors on dégaine l’arme ultime : « objection rejetée ! ». Et la Défense s’en prend des pleins seaux. Une fois encore, Bruce Beresford ne juge pas ces hommes sous les ordres. Eux aussi ne font que leur métier après tout. Comme l’ont fait les accusés. N’est-ce pas ?

A l’image des Bushveldt Carabineers, le casting de Héros ou Salopards est composé d’un très fort pourcentage d’acteurs australiens. Jack Thompson (La Chair et le Sang, Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal), Bryan Brown (F/X, Effets de Choc), Lewis Fitz-Gerald (Pitch Black), John Waters (Force de Frappe), Rod Mullinar (Ryan), Charles « Bud » Tingwell (Shotgun Wedding), Terence Donovan (Consider your Wedding), Alan Cassell (The Big Hurt), Vincent Ball (A Main Armée) apportent toute la rudesse d’un pays qui ne l’est pas moins. Parce que Héros ou Salopards c’est aussi deux pays, deux mondes qui se percutent et ne s’apprécient que poliment. Politique oblige. Edward Woodward (The Wicker Man) complète ce casting de Aussie tout droit sorti du bush australien.

Héros Salopards ne répond jamais à la question que semble nous poser Bruce Beresford. Peut-être parce qu’ils sont les deux à la fois. Mais aussi parce que le réalisateur se pose finalement une autre question : Comment un homme du monde, poète à ses heures, peut-il devenir un tueur ? Là non plus, pas de réponse. La spectateur est laissé seul face à sa conscience. D’aucuns disent que Héros ou Salopards se rapprochent des Sentiers de la Gloire de Stanley Kubrick. Je ne suis pas tout à fait d’accord. D’accord, le sujet est similaire mais le final du film de Kubrick possède une très légère note d’espoir absente du film de Beresford.

Doté d’une réalisation efficace, Héros ou Salopards jouit en outre d’un montage parfait évitant aux scènes de procès un côté trop scolaire et d’une photographie remarquable. Bruce Beresford nous livre là une reconstitution intelligente et à hauteur d’hommes d’évènements peu flatteurs pour la Grande-Bretagne.

Un conseil. Regardez Héros ou Salopards dans la continuité de la série Shaka Zulu et des films L’Ultime Attaque et Zoulou histoire de s’immerger totalement dans la période coloniale de la Grande-Bretagne en Afrique du Sud.

Edition dvd :

Rimini Editions se fend une fois de plus d’une sortie en tout point excellente. C’est aujourd’hui à Héros ou Salopards, inédit jusque là sur le support, de jouir d’un master propre et sans défaut notable. L’image, très « cinéma », est un régal pour les yeux alors que la bande-son, sans souffle et estampillée année ’80, sait se montrer puissante quand il le faut.

En guise de bonus, un livret de 24 pages et deux documents, London Holyday, une interview de Bruce Beresford de 18’15 », et I Remember , une interview de Bryan Brown d’une durée de 25’36”, ainsi qu’une bande-annonce.

Héros ou Salopards est disponible chez Metaluna Store directement ici et chez Potemkine ici, sans parler des grandes enseignes…

Fiche technique :

  • Réalisation : Bruce Beresford
  • Scénario : Jonathan Hardy, David Stevens et Bruce Beresford
  • Montage : William Anderson
  • Photographie : Donald MacAlpine
  • Pays : Australie
  • Genre : Guerre / Film de procès
  • Durée : 107 min
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