Jean Gabin et ses Chiens Perdus sans Collier

Jean Gabin et ses Chiens Perdus sans Collier

Synopsis :

Le Destin croisé de trois jeunes délinquants que tente de ramener dans le droit chemin le Juge des Enfants, Julien Lamy.

Critique :

En 1954, sort aux éditions Robert Laffont Chiens Perdus sans Collier de Gilbert Cesbron. Homme de radio et romancier, ce dernier débute sa carrière par un recueil de poèmes avant de voir son premier roman édité en 1944, Les Innocents de Paris. Roman sur l’enfance et plus précisément sur la vie quotidienne des titis parisiens et autres Poulbots, dont l’auteur se fera la spécialité. L’année suivant la parution de son plus gros succès littéraire, Chiens Perdus sans Collier a été vendu à plus de 4 millions d’exemplaires à ce jour, les studios français Franco London Film (Un Témoin dans la Ville, Mourir d’Aimer) et Les Films Gibé (Le Roi et l’Oiseau) et italien Continentale Produzione (La Traversée de Paris) s’associent pour l’adapter au cinéma.

Toujours en 1954, un jeune critique des Cahiers du Cinéma lance un pavé dans la mare. Disons plutôt un rocher. François Truffaut, 22 ans, écrit un véritable pamphlet contre « la tradition de qualité française » et s’en prend directement à plusieurs personnalités du monde du cinéma. Ses cibles privilégiées ? Jean Delannoy (Maigret Tend un Piège, Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre, Le Soleil des Voyous), Jean Aurenche (L’Horloger de Saint-Paul), Pierre Bost (L’Auberge Rouge), à qui il reproche de se contenter d’adapter des romans et de ne livrer aucun scénario original, et bien d’autres. C’est dans cette ambiance quelque peu délétère que le premier se verra confier la réalisation de Chiens Perdus sans Collier et que les deux autres s’associeront à François Boyer (La Guerre des Boutons) pour tirer une digne adaptation du roman. Le monteur Borys Lewin (French Cancan) et le directeur de la photographie Pierre Montazel (Touchez pas au Grisbi) viennent renforcer l’équipe technique.

Truffaut avait-il raison ou tort de s’en prendre de façon si véhémente à un certain cinéma d’avant la Nouvelle Vague ? Je me garderai bien de donner mon avis tant il faudrait analyser chaque film de ce début des années ’50. Mais s’il est une chose indéniable ici, c’est l’absence de prise de risque de la part de Jean Delannoy et de ses trois scénaristes. Comme si le but de l’entreprise était de ne froisser les susceptibilités de personne. Voire de faire l’éloge d’une certaine justice à la française. Les remerciements au début de Chiens Perdus sans Collier ne laissent planer aucun doute à ce sujet…

Dans Chiens Perdus sans Collier, Delannoy s’emploie donc à dresser le portrait d’un juge emplie d’empathie pour les jeunes mineurs délinquants qui passent par son bureau. S’il sait se montrer dur mais juste avec ces derniers, ils cherchent surtout à comprendre les raisons pour lesquelles ces enfants ont basculé du mauvais côté de la loi. Il sait pouvoir s’appuyer dans sa quête sur des assistantes sociales dévouées et des bonnes sœurs pleine d’indulgence membres d’association caritatives, des organismes d’Etat comme les centres d’observation et les membres des forces de l’ordre. Et le constat que dresse le magistrat est clair. La déchéance des enfants est de la seule faute de parents issus de basse extraction portés sur la boisson et habités de mœurs dissolues. Et si le Juge échoue dans sa mission de protection, cela ne peut être que du fait d’un puissant Destin ou du refus des adolescents de se soumettre aux règles sociétales. La Société ne peut en aucun cas être tenue pour responsable de ses échecs.

Pourtant, la réalité est tout autre. Comment croire un seul instant que la Justice de l’époque pouvait être entièrement vouée à la protection de la jeunesse alors que les Juges des Enfants d’alors ont placé près de 9000 garçons et filles pour vagabondage, homosexualité ou simplement au regard de leurs origines ? Comment croire en la bonté des directeurs et surveillants des centres d’accueil et d’observation alors que la discipline y était menée d’une main de fer, qu’aucun véritable dialogue n’existait entre « spécialistes » et enfants ? Comment croire en l’empathie d’un juge alors que sa seule mission était d’éloigner les brebis galeuses de la bonne société ? Comment croire en ce tableau idyllique nous dépeignant une ambiance de colonie de vacances au sein même des foyers et en la bonté des employé(e)s, notamment celles et ceux de l’Assistance Publique (ma mère, orpheline placée, m’en a dressé un constat tout autre au centre duquel la violence était omniprésente) ? Il est compréhensible que les spectateurs de l’époque aient pu se laisser berner par le propos de Chiens Perdus sans Collier. Il est plus difficile aujourd’hui d’accepter cette vision tronquée de notre Société, tentant d’oublier les maux de la seconde guerre mondiale.

D’autant plus que sur le simple plan cinématographique, Jean Delannoy se montre incapable de mettre du rythme dans un récit qui s’avère finalement relativement plan-plan. Un récit qui finit par ressembler à une promenade dominicale dans la campagne ensoleillée au cours de laquelle le cinéaste détourne les yeux de la violence faite aux enfants. Aux stigmates du jeune Alain Robert, la seule réponse donnée sera un commentaire laconique qui restera sans suite ni effet. Le réalisateur semble se contenter de mettre en image un scénario qui ne lui laisserait aucune marge de manœuvre. L’ensemble demeure néanmoins agréable à suivre même si un peu plus d’audace aurait été le bienvenu. François Truffaut aurait-il eu raison ?

S’il est sympathique de découvrir un Jean Gabin (Le Chat, La Horse) moins bourru que d’habitude voire plus tendre dans le rôle du juge Lamy, ce sont bien les jeunes acteurs qui marquent les esprits. Anne Doat (Marie-Antoinette Reine de France), Serge Lecointe (Le Rouge est Mis), Jacky Moulière (L’Affaire des Poisons), Jimmy Urbain (Les Diaboliques) sont tous parfaits amenant la fraîcheur nécessaire à leur personnage dont certains s’avèrent bien plus matures que les grandes personnes ne veulent bien l’admettre. Petits rôles pour Robert Dalban (Les Tontons Flingueurs) et Dora Doll (125, Rue Montmartre).

Chiens Perdus sans Collier, même s’il a pour lui le charme désuet des films d’antan, manque de force, de recul et de prise de position dans son époque. Il y avait pourtant la place pour une diatribe contre une Justice pas si aveugle que cela.

Edition bluray :

Une fois encore, Coin de Mire Cinéma fait preuve de respect pour l’œuvre qu’ils éditent mais également pour les cinéphiles que nous sommes. Chiens Perdus sans Collier nous est présenté dans une copie sublime, issue d’une restauration 4K, excusez du peu, vierge de tout défaut, au niveau de détail élevé et au noir et blanc tout bonnement magnifique. La piste sonore est du même acabit, sans souffle, aux dialogues parfaitement intelligibles et à la belle mise en avant de la musique signée Paul Misraki (Le Doulos).

Comme à son habitude, Coin de Mire Cinéma accompagne le film par un journal d’actualité d’époque, des réclames d’époque, des bandes annonces d’époque, 10 reproductions de photos, une affiche et un livret dans un très beau mediabook limité à 3000 exemplaires.

Chiens Perdus sans Collier est disponible directement auprès de Coin de Mire Cinéma par ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Jean Delannoy
  • Scénario : Jean Aurenche, Pierre Bost, François Boyer
  • Photographie: Pierre Montazel
  • Montage : Borys Lewin, James Cuenet
  • Musique : Paul Misraki
  • Pays  France
  • Genre : Drame
  • Durée : 98 minutes
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2 thoughts on “Jean Gabin et ses Chiens Perdus sans Collier

  1. Je ne l’ai jamais vu mais voilà qui confirme une « certaine tendance du cinéma français » telle que dénoncée en effet par Truffaut. « chiens perdus sans collier », c’est un peu l’anti « 400 coups » j’ai l’impression. En tout cas, très belle édition d’après ce que tu décris.

    1. C’est exactement ça. La Société qui est décrite dans ce film est trop parfaite pour que l’on y croit. C’est dommage. Par contre, l’édition relève effectivement le niveau. Mais l’éditeur Coin de Mire Cinéma nous a-t-il déjà déçu ? Je ne les possède pas tous mais de la trentaine que j’ai, je répondrai que non…

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