Jean Gabin fait le plein de Gas-oil pour Gilles Grangier

Jean Gabin fait le plein de Gas-oil pour Gilles Grangier

Synopsis :

Pensant avoir accidentellement tué un homme étendu sur la route, le routier Jean Chappe se rend compte qu’il est suivi par une voiture occupée par trois inquiétants individus.

Critique :

A l’origine du film Gas-oil, un roman écrit par le romancier Georges Bayle paru dans la Série Noire en 1954 sous le titre Du Raisin dans le Gazoil et dédié à un autre écrivain, Jacques Perret, les deux hommes ayant été internés dans le même stalag en Allemagne lors de la seconde guerre mondiale. Si l’amitié est au centre du roman, il en sera de même pour son adaptation cinématographique.

La société de production française Intermondia Films (Maigret Tend un Piège, Les Grandes Familles, Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre, Rue des Prairies, Le Baron de l’Ecluse, Le Bateau d’Emile) confie l’adaptation du roman de Georges Bayle au déjà expérimenté Michel Audiard. Son entrée dans le monde du cinéma, il la doit à André Hunebelle qui lui confie l’écriture de ce qui sera son premier scénario, Mission à Tanger. Ses adaptations, ses scénarios originaux et surtout ses dialogues ô combien savoureux feront le bonheur de très nombreux cinéphiles et traverseront sans dommage les décennies (Les Tontons Flingueurs). Il fera même l’acteur pour notamment Philippe de Broca à l’occasion de Tendre Poulet et passera également derrière la caméra (Faut pas Prendre les Enfants du Bon Dieu pour des Canards Sauvages, Elle Boit Pas, Elle Fume Pas, Elle Drague pas, mais… elle Cause ! , Comment Réussir quand on est Con et Pleurnichard – quels titres ! ). Les soupçons de collaborationnisme durant les débuts de l’Occupation qui pèseront un temps sur lui n’égratigneront jamais véritablement son image.

Gilles Grangier (Train d’Enfer) commence dans le métier comme figurant puis occupe les postes d’assistant régisseur puis de régisseur avant de passer à la réalisation grâce à Noël-Noël, acteur lui ayant présenté de nombreux producteurs. S’entourant d’auteurs et d’acteurs qu’il apprécie tout particulièrement, il sera celui qui jouera les entremetteurs entre Jean Gabin et Michel Audiard (Le Rouge est Mis, Le Cave se Rebiffe) à l’occasion de…. Gas-oil. Le directeur de la photographie Pierre Montazel (Touchez pas au Grisbi, Razzia sur la Chnouf) et la monteuse Jacqueline Thiédot (La Bande à Bonnot, Le Gitan) se joignent au reste de l’équipe technique.

Gas-oil présente toutes les caractéristiques du film noir. En l’espèce un homme, accusé à tort par la Justice de la mort d’un inconnu, se retrouve traqué par les complices du macchabé. En jeu, une très forte somme d’argent volée au cours d’un braquage sanglant et désormais introuvable. Et pour couronner le tout, une veuve toute de noire vêtue présentant les atours de la femme fatale. Gilles Grangier instille à cette traque, cette mise sous pression de Jean Chappe, un faux rythme qui n’appartient qu’à elle. Là où d’autres scénaristes auraient opté pour une violence sèche, Grangier préfère la psychologie. Ses truands usent et abusent de l’attente, de la menace latente. Dans l’unique espoir de faire craquer leur proie, de l’obliger à leur révéler où se trouve le magot sans avoir à faire parler les armes. Dès lors, la voiture des gangsters devient un personnage à part entière dont la seule présence illustre le danger que courre Jean Chappe. D’où le conducteur et ses passagers ne s’extirpent finalement que très peu. Mais pourquoi une approche si inhabituelle de la part de ces criminels endurcis ? Souffrent-ils d’un complexe de supériorité par rapport à un provincial, un simple auvergnat, un bouseux ? Sûrement ! Pourtant la veuve joyeuse de service les avait prévenu que le gaillard n’était pas du style à s’en laisser compter…

Parce que ce ne sont pas trois margoulins de la capitale et une croqueuse de diamants qui vont faire peur à notre routier, d’autant plus quand c’est Jean Gabin qui l’incarne ! C’est qu’on ne l’intimide pas comme ça le Gabin, on ne l’enchriste pas aussi facilement ! Jean Chappe a beau être l’amoureux transi d’une institutrice de Retournac, commune de Haute-Loire, et n’être qu’un simple routier du Puy-de-Dôme, cela n’en fait pas pour autant une chiffe molle. Bien au contraire. Son quotidien est rude. Un logement minimaliste, un travail usant aux horaires astreignant, une forte somme d’argent injectée dans un camion l’obligeant à rouler coûte que coûte pour rembourser ses traites. Autant de caractéristiques qui forgent le caractère. Mais il y a une contrepartie à cette existence éprouvante. Jean Chappe travaille avec deux autres chauffeurs, le vétéran Lucien et le jeune Pierrot. Une vraie famille. Gilles Grangier capture de petits moments de bonheur comme lorsque Chappe prépare le petit dej’ chez lui pour ses deux collègues. Ou lorsque la femme de Lucien fait à manger pour toute l’équipe et l’institutrice toujours plus sous le charme de son camionneur. Les bons mots fusent, les plaisanteries également. On mange, on boit. Plus que de raisons. Mais c’est là ce qui définit le bon vivre. Et cette famille est plus grande qu’il n’y paraît. La route rapproche les êtres plus qu’elle ne les éloigne. Les relais routiers sont les points de convergence de ces anges de la route. Là aussi on y mange et boit dans la bonne humeur.

Mais lorsque l’un des leurs est en difficulté, les routiers se serrent les coudes. Car dans la profession, l’entraide est de mise. Un chauffeur digne de ce nom ne laisse pas un collègue en carafe. Que ce soit sur le bord de la route ou lorsqu’il se retrouve face à de sales individus venus les envahir. Alors, ils montent à bord de leurs monstres mécaniques et traquent sans pitié cette voiture et ses occupants étrangers à la région. La scène finale renvoie à plus d’un titre au Convoi de Sam Peckinpah dans sa description d’une corporation soudée. Il y a aussi, à un moindre degré certes, du Duel dans Gas-oil, la peur étant la même dans les deux habitacles occupés par les pourchassés. La victoire reviendra aux hommes droits et justes, les perdants seront livrés aux gendarmes prévenus en amont. Jean Chappe lavé de toutes accusations. La veuve peu éplorée confondue magot à la main. Chacun remontera dans son camion tandis que les malandrins seront définitivement avalés par le panier à salade.

L’autre intérêt de Gas-oil (encore un !) est que l’action se voit délocalisée dans le centre de la France. Il y a bien quelques séquences à Paris et en région parisienne mais elles se comptent sur les doigts d’une main incomplète. Hormis le braquage initial perpétré par nos trois lascars et une rapide livraison par Jean et Pierrot, l’intégralité du film se déroule dans le département du Puy-de-Dôme et censément en Haute-Loire. Il est agréable pour qui connait la région de tenter d’identifier les différents lieux de tournage avec prêt de 70 ans de recul. Gilles Grangier oppose avec bonheur le Paris des gangsters aux ruelles étroites et aux boulevard déserts à une campagne ensoleillée aux rues vivantes et au brouhaha des écoles de campagne. Un vrai dépaysement salutaire dans un genre généralement cloisonné au paysage urbain.

Au générique, nous retrouvons l’indéboulonnable Jean Gabin (Le Chat) qui nous livre ici une de ses meilleures interprétations, doux avec ceux qu’il aime et dur avec ces adversaires. Un vrai régal. Il est idéalement soutenu par une jeune et belle Jeanne Moreau (Ascenseur pour l’Echafaud). Leur couple fonctionne à merveille. Marcel Bozzuffi (French Connection) et Camille Guérini (La Peau d’un Homme) sont parfaits. Face à eux, un Roger Hanin, qui ne s’est pas encore glissé dans le costume du gorille, est dangereux à souhait. Tout comme Ginette Leclerc (Le Corbeau), femme fatale détestable. Et puis, il y a les seconds couteaux qu’il est toujours agréable de retrouver comme Jean Lefebvre censément en conducteur de bus (Ces Quelques Messieurs Trop Tranquilles), Robert Dalban en chef d’entreprise (Chiens Perdus sans Collier), Henri Crémieux en juge d’instruction (Le Gorille vous Salue Bien) ou bien Jacques Marin en gradé de gendarmerie (Jo, Shaft contre les Trafiquants d’Hommes).

Hymne à la camaraderie déguisé en film noir, Gas-oil est parfaitement maîtrisé de bout en bout par un Gilles Grangier très inspiré. Porté par un excellent casting, le film est une réussite à ne manquer sous aucun prétexte d’autant plus que l’édition Coin de Mire Cinéma est splendide.

Edition bluray :

Fort d’une restauration 4K de tout première ordre, Gas-oil nous est présenté dans une copie magnifique au niveau de détail très élevé, au noir et blanc tranché et au grain parfaitement géré. La bande-son, claire et puissante, rend hommage à la belle musique d’Henri Crolla (Le Monde sans Soleil).

Coin de Mire Cinéma nous propose de revivre une séance ciné d’antan en accompagnant Gas-oil de ses réclames, journal, bandes annonces, photos et affiches d’époque et en y joignant un livret riche en documents.

Gas-oil est disponible directement auprès de Coin de Mire Cinéma par ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Gilles Grangier.
  • Adaptation : Michel Audiard, Jacques Marcerou
  • Dialogue : Michel Audiard
  • Photographie : Pierre Montazel
  • Montage : Jacqueline Thiedot
  • Musique : Henri Crolla
  • Pays : France
  • Durée : 92 minutes
  • Genre : Policier
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3 thoughts on “Jean Gabin fait le plein de Gas-oil pour Gilles Grangier

  1. Je ne sais pas si ces routiers sont sympas, mais il m’ont l’air de rouler des mécaniques pareilles à celles qui font miroiter cent mille dollars au soleil. Ça me donne bien envie de faire le plein de Gabin tiens.

    1. Une fois le double embrayage maîtrisé, plus rien ne peut arrêter un routier d’autant plus quand il s’agit Jean Gabin. Et un Gabin en appelle toujours un autre. C’est scientifique.

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