Jean-Luc Herbulot – Part.1 « L’Entretien »

Jean-Luc Herbulot – Part.1 « L’Entretien »

Deux tueurs à gages qui monnayent une cible commune, trois parents inconsolables suite aux meurtres de leurs enfants cherchent à se venger, un dealer rangé des voitures qui accepte un dernier deal, Jean-Luc Herbulot c’est un peu tout ça à la fois mais pas seulement. Rencontre avec un self-made-man passionné et passionnant.

American-Cinéma : Bienvenue à tous à l’occasion de ce troisième entretien. Après Yann Danh et Fabrice Mathieu, nous accueillons aujourd’hui Jean-Luc Herbulot, réalisateur, scénariste et producteur qui m’a infligé quelques bonnes beignes (je suis demandeur) avec ses courts métrages Sick et Concurrence Loyale et son long métrage Dealer.

American-Cinéma : Salut Jean-Luc, sois le bienvenu. Avant de passer aux choses sérieuses, peux-tu évoquer avec nous ton passé de cinéphile et ce qui t’a poussé vers la réalisation ? En bref, comment en es-tu arrivé là ?

Jean-Luc Herbulot : Salut American-cinéma. La cinéphilie a commencé très tôt grâce à mon père. J’ai grandi au Congo Brazzaville, dans une petite ville qui s’appelle Pointe-Noire, et autant dire que pour accéder aux films qui sortaient c’était impossible. Pas de salle de cinéma. Le seul sanctuaire des cinéphiles c’était 2 ou 3 vidéoclubs tenus par des passionnés et à cette époque les films arrivaient 1 an après les sorties salles. Donc, quand mon père y allait chaque fin de semaine pour choisir les films du weekend, il m’embarquait avec lui et, instinctivement, il y avait 2 rayons favoris pour moi : les dessins animés et les films de genre. J’avais droit à 2 films. A 8 ou 9 ans, je crois que tous les weekends je récupérais Aliens (oui oui) au moins 1 fois s’il était dispo et Double Impact quelques fois. C’était aussi l’époque des VHS. Donc j’économisais le peu d’argent que j’avais pour acheter des VHS vierges et exercer mes talents de pirates, de préférence les 240mn pour y mettre 2 films d’affilés. J’ai épanché ma soif de cinéma dans ce temple, puis les jeux vidéos (la Family game, la nes etc…), les mangas, l’écriture, la musique, le dessin et enfin l’informatique, ont fini d’achever ma soif de créativité qui n‘a plus jamais tari depuis. Le cinéma en tant que vocation est arrivé très tard dans ma vie, à 20 ou 21 ans, quand en DUT réseaux et com, au détour d’un cours de montage, j’ai décidé en projet de fin d’année de faire un court métrage sur l’intégrisme, plutôt que des sites internet ou des CD ROM comme la plupart de mes potes. Ce court métrage a fait remporter à mon IUT un prix national. Du coup je me suis lancé dans le clip d’abord (vu mon background musical) et dans la pub plus tard. Mon IUT quant à lui a créé une section audiovisuelle à la suite des retombées du court métrage. Ensuite il s’en est suivi 10 ans de projets avortés, de boulots en parallèle, d’années à Hollywood à rencontrer les plus gros/grands et à essayer de monter des projets avant de finalement lâcher la branche de la sécurité financière et me lancer à 100% dans le métier.

American-Cinéma : Je crois savoir que tu es né à Pointe-Noire, capitale économique de la République du Congo. Tu as gardé des contacts avec la production cinématographique africaine?

Jean-Luc Herbulot : Oui j’ai grandi là-bas, mes meilleurs amis y sont toujours, et mon histoire personnelle aussi. J’ai eu une enfance particulière car j’ai grandi autant avec les enfants de la rue, que les enfants de riches expats ou encore les enfants de la classe moyenne. J’ai toujours eu la curiosité des personnalités/nationalités diverses et multiples. C’est peut-être dû au fait que j’ai une double culture avec des parents qui n’ont jamais rien sectorisé ou catégorisé. Toute culture, tous points de vue ont toujours été bienvenus à entendre comme à étudier. J’ai grandi avec les films de Kung Fu de la Shaw Brothers d’un côté et les films de la Cannon de l’autre, quand ce n’était pas les films de Sly et de Schwarzy. Ma cinéphilie a connu de nombreuses années d’errance du fait du peu de films dispos là-bas. Mais pour te répondre plus concrètement, le fait de grandir sans héros qui te ressemblent, créé obligatoirement un manque, une frustration. J’ai grandi avec ça, sans vraiment m’en rendre compte, et ce n’est que quand j’ai fait mes propres armes que j’ai compris ce qui me manquait. Du coup le but a toujours été de revenir au bercail et créer des histoires africaines avec des héros de là-bas. Mais avant ça j’avais besoin d’étudier avec et chez les meilleurs. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, je n’ai jamais voulu. J’ai toujours voulu être sur le terrain et me salir les mains. C’est toujours le cas, j’étudie encore et toujours, everyday, avec en ligne de mire mon continent, mon pays pour une fenêtre ouverte vers le monde.

American-Cinéma : As-tu souffert, au sein de la profession, de tes origines congolaises ?

Jean-Luc Herbulot : Non jamais.  En tout cas pas que je sache. Et comme je n’ai jamais attendu après les permissions, les avis ou les recommandations, j’ai fait mon chemin avec les gens qui ont bien voulu m’accompagner ou qui m’accompagnent encore (Jean Bernard Joseph un de mes frères de business est un de de ceux-là). Je ne me suis jamais retourné pour compter les crachats dans mon dos. Je t’avoue que ces considérations me dépassent. Quand j’entends les gens pleurer sur pourquoi certaines forces visibles ou invisibles les stigmatisent ou les ostracisent… Le temps est trop précieux pour demander l’aval, à qui que ce soit. Demander l’accord, le respect ou la validation et attendre au lieu de faire c’est une chose qui me dépasse. Il me semble qu’on est (pour la plupart) né avec deux mains et deux pieds, so…

American-Cinéma : Avant de réaliser Sick, quelle était ton expérience en terme de réalisation ?

Jean-Luc Herbulot : Sick est mon 4ème court métrage, avant ça il y a eu Concurrence Loyale, Stabat Mater et un court métrage que je n’ai pas sorti qui s’appelait 20. Il y en a eu d’autres que je n’ai pas sorti non plus, faute de moyens pour finir la post prod ou, tout simplement, de qualité tellement pourrie que ça n’aurait servi personne. Tous mes courts métrages sont auto produits et à ce jour je dois en avoir fait 7 ou 8 (dont certains encore en finition par manque de temps), je ne compte plus.

American-Cinéma : Comment t’es venu l’idée de Sick ?

Jean-Luc Herbulot : 2011. Je vivais à Los Angeles à cette période et il me semble que je revenais à Paris. Il me restait une semaine avant de partir pour un long moment et je me suis dit que ce serait dommage de ne rien avoir tourné en anglais à L.A. Du coup pendant l’anniversaire du pote qui m’hébergeait à l’époque, je rencontre le comédien qui allait jouer Isaac dans le court, Dino Antoniou. J’adorais sa gueule, son charisme son faux air de Mark Strong. Je lui ai pitché un peu à la va-vite cette histoire de vengeance dans les rues d’Hollywood Boulevard. Il a aimé. On était mercredi soir, j’ai écrit le script jeudi (mon 1er en anglais), casté vendredi, et on a tourné le film samedi, dimanche et lundi jusqu’à 2h du mat. Mon avion pour Paris était à 5h.

American-Cinéma : Le sujet de Sick est quand même sacrément lourd. Meurtres d’enfants, justice sommaire et twist final dérangeant. L’ambiance devait être particulière sur le plateau.

Jean-Luc Herbulot : Lol, oui et non ! On était très détaché de la violence du truc parce qu’on tournait tellement à l’arracheland qu’on a pas vraiment eu le temps de prendre du recul sur ce qu’on foutait. L’anecdote que je peux te donner et qui continue à me faire sourire, c’est la chambre d’hôtel ensanglanté dans le film. On avait pas les moyens de demander un décor ou d’en construire un, donc on a pris une chambre d’hôtel tout simplement (c’était un hôtel dans West Hollywood pas loin du Guitar Center pour ceux qui connaissent). On se retrouve làdedans, 8 personnes, avec un sac plein de couteaux, du sang fait avec du sirop de canne, des blouses de peintre et on plastifie tout, le sol, les murs, le lit etc… Le stress qui commence à me monter parce que je n’ai jamais dit au manager de l’hôtel qu’on tournait un film (je produisais le film et donc j’avais fait la résa). Du coup, je commence à psychoter tout seul : et si une femme de ménage débarque et nous voit avec nos blouses pleines de sang et les murs plastifiés ensanglantés de partout. Bref ça a été une grosse journée de stress… Et évidemment, la bonne idée de faire du faux sang avec du glucose, c’est que ça colle partout. Donc le plastique collait sur tout le monde, se barrait tout le temps… une horreur dans une chambre où il fait 30° puisqu’on était obligé de tout fermer/cacher. Et pour couronner le tout. Quand on a fini notre journée, on remballe, tous fiers de nous de n’avoir fait aucune tache de sang nulle part, et là je m’écroule de fatigue sur le lit, sans calculer que j’avais du sang sur le dos, je me relève et voilà : une grosse tâche de sang sur le pieu. On décide de se barrer, et en sortant je revois encore la tête du manager qui ne nous avait pas tous vu rentrer dans la chambre (ça aussi c’est une autre histoire commando) : 7 mecs et une fille (la comédienne Aurélie Meriel) qui sortent de sa chambre d’hôtel plein sourire et fiers d’eux.  Le type m’a regardé avec un air, j’ai dit à tout le monde d’accélérer le pas, et là je me suis rendu compte du détail : on vient de sortir de là en laissant une grosse tache de sang sur le pieu les mecs…! Bref voilà le type d’anecdotes débiles qui ont égayé ce tournage de 3 jours. Y a aussi l’épisode où on a oublié Cameron (McHarg) dans le coffre de voiture fermé pendant qu’on discutait de comment le tabasser mais ça c’est une autre histoire…

American-Cinéma : Je n’imagine même pas si les flics étaient intervenus ni même ce qui a dû passer par la tête du managerParle-nous de tes acteurs sur ce film. Comment se sont-ils retrouvés sur le projet ?

Jean-Luc Herbulot : Comme je le disais plus haut, un anniversaire, une rencontre avec Dino, qui a ramené Jim McCaffree. J’avais contacté Aurélie bien avant pour autre chose et Cameron McHarg avec qui je voulais tourner depuis un moment. Et tout ça s’est goupillé entre le jeudi et le vendredi avant de commencer à tourner le samedi. En plus, il faut savoir qu’aux US, surtout à L.A, l’industrie du court est bien moins «commando» qu’en France. Très peu acceptent de tourner gratuitement, donc le court métrage de pote à l’arrache, généralement tu oublies. Mais il y a eu une alchimie avec tout le monde et on a réussi à pondre ce court qui m’a couté pas plus de 500 dollars..

American-Cinéma : Où as-tu tourné Sick ? As-tu rencontré des difficultés avec les autorités locales ?

Jean-Luc Herbulot : LOS ANGELES, principalement Hollywood Boulevard et ses environs, et West Hollywood. Non pas de problème, j’ai choisi de tourner avec des DSLR, des boitiers d’appareil photo pour justement pallier à ça. Sans aucune lumière additionnelle. Tout le film est tourné en light naturelle. A savoir que c’est strictement interdit de tourner à. LA sans autorisation/sans payer etc… Donc on était toujours dans l’illégalité la plus totale, mais c’est ce qui fait le piment.

American-Cinéma : Le film emprunte des codes du film noir, notamment le flashback et le refus de tout happy end. Tu as une attirance particulière pour ce genre aujourd’hui disparu ?

Jean-Luc Herbulot : Pas consciemment je t’avoue. J’ai fait le film que je voulais faire avec tout au plus des références plus coréennes qu’occidentales. J’aime le film noir mais je crois que c’est surtout le L.A by night et le côté sans concession des personnages qui amènent cette ambiance-là. J’ai une appétence certaine pour Elmore Leonard, Ed bunker et James Ellroy, mais ça s’arrête là. Je dois être l’un des très rares cinéastes qui n’a pas grande fascination pour Chinatown par exemple !

 American-Cinéma : Changement de décor et direction Paris en compagnie de Thierry Frémont et Sagamore Stévenin pour Concurrence Loyale. Le sujet est plus « léger », toute proportion gardée, mais emprunt d’un vrai cynisme avec cette histoire de tueurs qui se tirent la bourre pour obtenir un contrat alors qu’ils ont la cible au bout de leur fusil.  Trois hommes qui discutent le prix d’une vie humaine, c’est un reflet de notre société actuelle pour toi ?

Jean-Luc Herbulot : Ah intéressant ! je trouve le sujet de Concurrence Loyale bien plus corrosif que Sick justement. Mais c’est intéressant de voir la différence d’impact sur ceux qui regardent. On a fait Concurrence Loyale en 2008, juste après la crise financière. A cette époque, on (Kristof Sagna et moi) on était passionné par le sujet de la globalisation économique, du tout capitalisable, de l’arrivée des SMP (société militaires privés), de la privatisation de la vie en général (et c’était bien avant l’arrivée des réseaux sociaux qui allaient ériger leur modèle sur la Data, qui est déjà un autre type de capitalisation de la vie à mon sens). J’ai toujours été un fan de la série vidéoludique Metal Gear de Kojima pour ces sujets géopolitico-militaro-philosophiques et c’était enfin le moyen de m’exprimer sur ces choses-là avec le peu de moyens qu’on avait. Tous le côté suspense, thriller, action, c’était la couverture, on voulait parler de bourse, de privatisation de la vie humaine, c’est pour ça que si vous tendez l’oreille vous entendrez qu’au moment où le couple se fait attaquer et agonise, on entend la courbe de la bourse remonter aux infos etc…

American-Cinéma : Ces deux courts métrages que sont Sick et Concurrence Loyale ont en commun la présence des médias. Dans ces cas bien précis, il s’agit d’une astuce scénaristique pour introduire ton sujet ou une dénonciation de l’omniprésence des médias ?

Jean-Luc Herbulot : Kristof et moi faisons partis (je pense) de la dernière « génération » télé. Cette génération qui a grandi dans les années 80 avec la télé allumée all day et qui au final l’a laissé tomber pour embrasser Internet au début des années 2000 avec les modems 56K, Caramail, MSN et les saloperies de sites rempli de GIF clignotants. Donc, les médias ont toujours eu une place prépondérante dans l’information et la désinformation, le désormais célèbre média mensonge qui a fait naitre la grande race conspuée des complotistes. J’ai vécu une guerre civile au Congo et j’ai appris très vite la différence entre la réalité du terrain et le mensonge du journal télévisé qui te vend une autre réalité. Donc je pense que quelque part un peu comme le nucléaire en thématique de fond pour certains grands créatifs nés dans les années 60, les médias et les dangers du capitalisme outrancier de l’économie mondialisée c’est un peu notre boulet à nous en terme d’antagonisme de façade. Un peu comme (et ce n’est pas un hasard qu’il ait trouvé énormément de résonance et de succès chez les gens de ma génération) Verhoeven sur Robocop ou Starship Troopers. Et clairement le point godwin de cet état de fait, c’est la crise de 2008. D’où Concurrence Loyale et non déloyale

American-Cinéma : J’ai particulièrement apprécié la photographie, très froide. Elle est l’œuvre de qui ?

Jean-Luc Herbulot : Vincent Vieillard Baron, Chef op de son état. Merci pour lui.

American-Cinéma : En 2014, tu réalises ton premier long métrage Dealer avec Dan Bronchinson. Réaliser un long métrage était pour toi la suite logique des choses ?

Jean-Luc Herbulot : Ça a toujours été le but, les courts métrages ont toujours été une école pour moi, tout comme les séries. Aujourd’hui, avec le recul et en préparant mon 3eme long métrage, je vois les choses encore plus nettement à ce sujet, et je suis heureux de ne pas avoir pris des années à attendre des financements pour faire mes courts. Après, pour Dealer à l’époque je ne me suis pas vraiment laissé le choix. Je sortais de 2 ans d’échecs répétés à essayer de monter des films à Hollywood qui au final se cassaient tout le temps la figure au moment du casting. J’ai mis du temps à comprendre qu’un comédien A,B ou même C list à Hollywood reçoit une pile de 15 à 20 scénarios par semaine. De là, le tri se fait très vite, en fonction de la qualité du scénario mais aussi du réalisateur. Quand tu es un jeune réalisateur franco/congolais qui arrive là-bas avec un court métrage, aussi bien représenté sois-tu (agents de Spielberg et Nolan chez CAA à l’époque) évidemment que tu ne restes pas dans la pile. Et j’ai vite compris que sans long métrage je n’arriverai à rien. Donc au départ c’était purement stratégique et presque un réflexe cathartique que de lancer Dealer. Comme un proof of concept grandeur nature pour épancher ma rage. Ce n’est qu’en le fabriquant et même après l’avoir fini, que je me suis rendu compte que c’était vendable à son niveau. Mais je ne l’ai jamais fait pour qu’il soit exploité comme il l’est devenu.

American-Cinéma : Le sujet est inspiré de la vie de Dan Bronchinson. C’est ce dernier qui est venu te trouver pour te proposer le sujet ? Quelles ont été tes relations avec ce dernier sur le plateau (on le sent très impliqué) ?

Jean-Luc Herbulot : C’est plus compliqué que ça. Je suis parti en vacances avec lui à l’époque, et en lui confiant mon désir de vouloir faire un long métrage. Je revenais ou repartais aux US à ce moment-là et je lui parle de mes frustrations, d’avoir autant de bons contacts autour de moi et de ne rien pouvoir transformer. Il me confie à son tour qu’il a une somme d’argent qu’il aimerait mettre dans un film où il aurait le rôle principal. Ces vacances m’ont permis de bien le connaitre et de me rendre compte aussi de la tragédie qu’a été sa vie dans son époque de Dealer, loin du bling-bling et du « j’ai fait ci / j’ai fait ça / ouais c’est ça » que prophétise le Duc de Boulogne quand on parle de culture bitume. A l’époque, j’avais déjà développé l’idée de ce type qui doit une somme d’argent monstrueuse et qui doit la rembourser en 24h. Quand Dan m’a raconté ses anecdotes, c’est devenu évident que le personnage devait être lui, le dealer et ses embrouilles, des embrouilles liés au deal. Donc inspiré de sa vie oui, mais commande ou biographie non. La relation plateau avec Dan était fluide, on avait passé des mois à s’étudier, se connaitre, et c’était un bébé commun, donc tournage plutôt simple et rapide.

American-Cinéma : Certains plans de ton film font penser à des prises de vue réalisées en caméras cachées. On pense d’ailleurs à L.627 de Tavernier. Comment tu t’y es pris ?

Jean-Luc Herbulot : Je n’ai pas vu le film de Tavernier dont je connais très mal l’œuvre d’ailleurs. Mais j’ai vraiment tourné à l’instinct. J’ai très peu storyboardé et shooté à l’adrénaline. On avait peu de temps, peu d’argent donc peu de figurants, donc on a fait avec ce qu’on avait et on a beaucoup volé. Si tu parles des visages floutés par exemple c’est surtout qu’on a casté des potes et qu’ils ne faisaient clairement pas dealers, donc j’ai décidé de flouter leur gueule pour avoir un côté plus docu et pris sur le vif.

American-Cinéma : Le sujet du film, un deal qui met en péril le héros et sa famille, a déjà été traité au cinéma avec plus ou moins de succès. Quelles ont été tes influences pour Dealer ?

Jean-Luc Herbulot : Franchement je n’ai pas eu de grandes références sur Dealer, si ce n’est Pusher pour le process de production (on m’a beaucoup reproché d’avoir pompé son film mais au final les films qui traitent le sujet du dernier deal sont toujours un peu dans le même sérail) et GTA pour l’adrénaline. C’est vraiment mon film le moins personnel, dans le sens où j’ai fait le sacrifice du style au profit du viscérale. Je me suis dis Ok, pas de photo clinquante, pas de beaux plans bien composés, pas de blocking de ouf. T’as 30 000 euros et 18 jours de tournage, démerde- toi. Je me suis démerdé pour que ça ressemble à quelque chose et que ce soit le plus fun et fou possible.

American-Cinéma : Puis en 2019 vient la série Sakho et Mangane tourné à Dakar. C’est la première fois que tu tournais en Afrique ? Quelles ont été tes impressions ?

Jean-Luc Herbulot : Non, ce n’était pas la première fois. J’ai tourné une série au Maroc 1 an avant. Par contre, c’était la première fois que je créais / «Showrunnais» une série, alors que j’avais été réalisateur sur les deux séries précédentes (FALCO / L’GHOUL) et graduellement de plus en plus impliqué dans la créa donc c’était une suite logique à mes expériences que de prendre plus de responsabilités sur S&M. Les impressions ? Une petite guerre psychologique et physique de 12 mois et plus, avec 8 mois de tournage et 4 de post-prod. Un régal autant qu’un cauchemar, car c’est quelque chose qui n’avait jamais été fait là-bas et comme ça, donc mathématiquement le standard requis pour mettre sur pied une série de ce type demande une énergie et un investissement qui ont secoué pas mal de monde.. Aujourd’hui, la série a gagné 2 fois le prix de meilleure série africaine, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, et 2 ans après sa diffusion, elle se vend encore et est officiellement la première série africaine francophone de l’histoire à être vendue en Europe, doublée en anglais et vue dans autant de continents différents etc… Nonobstant un matériau qui aurait nécessité plus de temps et de moyens en post prod/post synchro etc… Mais c’est le jeu des débuts.

Fier des comédiens qui ont été patients et généreux pendant tout ce process, des équipes locales sur la progression entre le 1er jour de dev et le dernier jour de post. Le jour et la nuit.

American-Cinéma : Peux-tu nous livrer le pitch de la série ? Il y a pour le moment une seule saison. D’autres sont-elles prévues ?

Jean-Luc Herbulot : C’est l’histoire de deux flics interprétés par Issaka Sawadogo (Sakho) et Yann Gaël (Mangane) aux méthodes radicalement différentes et de deux générations opposées, qui vont devoir faire équipe pour résoudre des enquêtes de plus en plus paranormales. On commence avec du Michael Mann et on finit avec du Shyamalan. Bandant non ? Humour mis de côté c’était l’occasion de créer et mettre en scène des flics africains loin du cliché misérabiliste habituel. Une manière de changer le regard et d’inspirer les gosses du continent, qui comme moi plus jeune, rêvent d’avoir « leur héros ».

American-Cinéma : Il s’agit d’une production Canal+ Afrique. Aura-t-on le droit un jour à une diffusion française ?

Jean-Luc Herbulot : Je ne sais pas du tout. Je ne suis pas dans la boucle des infos à ce sujet. Mais j’ai d’autres projets avec eux. So wait and see.

American-Cinéma : Quels sont tes projets actuellement. Je crois savoir qu’un second long métrage st en post production, Saloum, un western africain ? Tu peux nous en révéler le sujet et pour quand nous risquons de le voir débarquer sur nos écrans ?

Jean-Luc Herbulot : Je finis Saloum, mon deuxième long métrage, dont la post a pris un peu de retard avec le COVID. C’est complètement différent (je l’espère) de tout ce qu’on vient d’aborder. C’est un film d’action/terreur aux relents de western (parait-il). On suit un groupe de mercenaires légendaires venus se planquer dans la région mystique du Sine Saloum, au Sénégal. Je n’en dis pas plus mais ça reste un film assez «unique» dans la manière dont il a été fait et ce qu’il raconte, en espérant que ça plaira. Concernant la diffusion, par les temps qui courent mieux vaut être prudent sur comment on distribue un film et notamment un film de genre africain francophone, ce qui ne court pas les rues. Pour l’actualité, je finis le développement de mon troisième long qu’on devrait tourner sous peu, et qui sera encore totalement différent du reste (je l’espère). Et sinon des projets américains qui attendent de sortir du development hell.

American-Cinéma : Et pour finir, la sempiternelle question. Si je te dis Film Noir tu me dis ?

Jean-Luc Herbulot : Le Cercle Rouge, Signoret (dans L’Armée des Ombres), Chow Yun Fat (dans Hard Boiled et dans The Killer).

American-Cinéma : Merci à toi Jean-Luc de nous avoir accordé quelques instants de ton précieux temps et on se donne rendez-vous dès demain pour un retour sur tes deux courts, Sick et Concurrence Loyale, ainsi que sur ton premier long, Dealer.

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