L.627, la police vue par Bertrand Tavernier

L.627, la police vue par Bertrand Tavernier

Synopsis :

Bertrand Tavernier est mort. Au sein d’une filmographie de très grande qualité, il est un de ses films qui me touche plus particulièrement. L.627. Un film coup de poing toujours autant d’actualité.

Critique :

Le film policier a de tout temps était considéré comme le miroir de la société. C’est pour cette raison principale que le public n’a jamais tourné le dos à ce genre, contrairement à d’autres tombés en désuétude avant de connaître un regain d’intérêt la plupart du temps éphémère. Les protagonistes du polar ont de fait suivi l’évolution des mœurs. Et, personnage incontournable, le flic n’y a pas échappé.

Durant l’ère du pré-code, les policiers sont supplantés par les gangsters alors considérés comme des « héros » romantiques aux yeux du public, des individus en rupture avec une société privative de droits (la prohibition bat alors son plein). Les flics ne sont que des silhouettes au milieu de la foule et servent au mieux d’antagonistes lors du final apocalyptique qui vient clôturer généralement le film. Citons le Scarface d’Howard Hawks avec Paul Muni dans le rôle titre pour illustrer le propos.

La donne va néanmoins changer au tout début des années 40. Le public découvre le vrai visage des organisations criminelles au travers des médias. Les Administrations d’État vont collaborer avec Hollywood pour prévenir le public du danger intérieur que représentent ces gangsters tout en mettant en avant les nouvelles techniques d’enquêtes. Cette période durera un peu moins de vingt ans. Durant ce temps, le flic va prendre de l’importance. Si l’agent en tenue reste relégué à des rôles secondaires tout en étant bien plus présent à l’écran (Les Ruelles du Malheur), l’inspecteur prend lui une tout autre envergure et fait même parfois jeu égal avec le détective privé, personnage propre aux films noirs, qui a les faveurs du public. Les semi-documentaires (La Brigade du Suicide) renforcent la présence policières à l’écran et des stars en devenir prêtent leurs traits à ces flics durs qui ne reculent devant rien pour faire respecter les lois et mettre hors d’état de nuire ceux qui les enfreignent.

Les années ’60 vont connaître une période de flottement et serviront de transition entre le film noir et le néo-noir. Les détectives privés perdent petit à petit de leur aura, les flics retombent quelque peu dans l’anonymat. Le polar se politise et va devenir carrément contestataire lors de la décennie suivante.

1970. Le néo-noir frappe à la porte ou plutôt la défonce. Le flicard n’en peut plus d’être pris pour un con par une population qui lui tourne le dos, une hiérarchie qui l’abandonne et une Justice qui ne le suit pas dans ses décisions. Jimmy « Popeye » Doyle, Harry Callahan, Buddy « Cloudy » Russo et bien d’autres, suivant les traces de Frank Bullitt, vont ruer dans les brancards. Borderlines, violents, les flics enfreignent régulièrement la loi pour mieux la faire respecter, envoient paître leurs supérieurs et se retrouvent régulièrement pointés du doigts par les magistrats et la presse. Durant cette période, certains cinéastes vont s’intéresser de près à la Police et s’apercevoir que sous la tenue, il y a des hommes avec leur force et leur faiblesse. Richard Fleischer livrera aux spectateurs un plaidoyer plein d’humanité avec son Les Flics ne Dorment pas la Nuit dès 1972.

La recette du néo-noir va se perdre au cours des années 80, le buddy-movie (48 Heures, L’arme Fatale, La Manière Forte) aura sa part de responsabilité. La tendance se confirmera lors des décennies suivantes même si des éclairs de génie verront le jour (Seven).

En France, c’est peu ou prou la même chose. Le film policier va suivre la même ligne évolutive à cette différence près qu’il deviendra plus politique et social bien avant son pendant américain. Une autre caractéristique que l’on ne peut passer sous silence, c’est la présence sur notre territoire de deux forces de police bien distinctes, la police et la gendarmerie. Le traitement par le cinéma de ces deux institutions s’avère sacrément différent. Si la police est souvent décriée pour ses méthodes et sa violence, la gendarmerie est presque toujours considérée avec bienveillance et humour (Les Gendarmes de St Tropez et ses suites). Pourquoi une telle différence de traitement ? Longtemps, la gendarmerie a entretenu dans les campagnes des liens très forts avec la population. Chargés du seul maintien de l’ordre en province, ils passaient la main aux inspecteurs de la police nationale, dont les antennes PJ étaient disséminés en quelques points du territoire, lorsqu’un crime ou un délit grave était commis. Cette « invasion » du pays par des « étrangers » ne devait pas être du goût de tout le monde, les autochtones préférant avoir à faire à leurs gendarmes…

Mais en ’92, sort sur les écrans L.627, film somme, nourri des différents codes inhérents à chaque sous-genre du polar, ancré dans son époque tout en étant visionnaire et emprunt d’un humanisme qui le place bien au-dessus des autres productions policières voire, plus largement, à un niveau peu atteint jusque là dans le cinéma.

Pour le scénario de L.627, Bertrand Tavernier fait appel à un ancien flic d’élite, Michel Alexandre, passé par des unités aussi prestigieuses que le Groupe de Répression du Banditisme (GRB) ou les « stups » auprès de la Direction Centrale de la Police Judiciaire de Paris. Il change d’orientation professionnelle au début des années ’90 et devient scénariste / dialoguiste. Son premier scénario, L.627, lui vaut d’être nominé aux César en 1993. Tout comme celui écrit pour Le Cousin qui le mène aux César en 1998.

Je ne reviendrais pas sur la carrière tant critique, littéraire que cinématographique de Bertrand Tavernier. D’autres l’ont fait et certainement mieux que je ne saurais le faire.

Article L.627 du Code de la Santé Publique

Le titre du film est tiré du Code de la Santé Publique et plus précisément de l’article L.627. Je vous laisse en lien ici l’intégralité du texte de loi en vigueur au moment de la sortie du film. Le flic que l’on suit, Lucien « Lulu » Marguet, y fait allusion en expliquant que cet article l’oblige à faire visiter par un médecin toute personne placée en garde-à-vue. Nous sommes clairement ici en présence d’une pirouette scénaristique qui amène un supplément dramatique à une scène qui n’en manquait déjà pas. Parce que le L.627 ne parle à aucun moment de visite médicale. Pour preuve, le dernier paragraphe qui intéresse véritablement les enquêteurs : « Les visites, perquisitions et saisies ne pourront se faire que pour la recherche et la constatation des délits prévus au présent article. Elles devront être précédées d’une autorisation écrite du procureur de la République lorsqu’il s’agira de les effectuer dans une maison d’habitation ou un appartement, à moins qu’elles ne soient ordonnées par le juge d’instruction. Tout procès-verbal dressé pour un autre objet sera frappé de nullité« . Bien évidemment, le Code de Procédure Pénale apporte d’autres prérogatives aux forces de l’ordre pour mener à bien leurs missions.

Là où se démarque L.627 du commun des polars, c’est dans sa volonté de coller au plus près de la réalité du terrain. Jamais dans le sensationnel, Bertrand Tavernier s’attache aux hommes qui composent sa brigade des « stups ». Dans un style quasi-documentaire (caméra à l’épaule ou dissimulée mais toujours très proche des personnages) dont nombre de séries et de docus s’inspirent, il immerge le spectateur dans le quotidien de flics confrontés au lourdeur de l’administration, au manque de moyens, à la misère humaine, aux doutes mais aussi aux errements de leurs propres collègues. Ici, point de sensationnalisme. Rien n’est exagéré. Tout est réel. Le spectateur rit de ces situations ubuesques. Ces mêmes situations qui ravivent des souvenirs plus ou moins anciens aux flics et aux gendarmes devant leur télévision. Parce que chacun à ses anecdotes qui lui sont propres et qui font que ce métier n’est à nul autre pareil. Et qui ancrent définitivement L.627 dans le réel.

On notera également qu’à aucun moment Tavernier ne donne la parole aux magistrats, aux acteurs sociaux sensés être sur le terrain. Le désir de ne pas se disperser ? Peut-être. Mais il souligne surtout leur absence, les flics de terrain n’ayant au final que peu de rapports directs avec la magistrature et aucune emprise sur l’aspect social des situations. Il en fait par contre, les premiers témoins de la misère humaine, de l’abandon par notre société des classes les plus basses. Le terrain de jeux de nos flics ? Des squats, des taudis où les habitants vivent sans eau courante ni électricité, où pour survivre il faut se prostituer, voler et où la seule évasion possible est la drogue. Et de se demander sérieusement si les débordements de certains ne sont pas en partie due à cette promiscuité jamais prise en compte par leurs propres supérieurs, confortablement installés dans des bureaux à cent lieues du terrain et qui sont pourtant décisionnaires.

Pour son casting, Tavernier fait l’impasse sur les grands noms du cinéma français. Prendre des stars eut été préjudiciable à toute forme d’immersion pour le spectateur. Didier Bezace (Ca Commence Aujourd’hui), Jean-Paul Comart (Mortelle Randonnée), Charlotte Kady (L’Année des Méduses), Jean-Roger Milo (La Femme Flic), Nils Tavernier (Une Affaire de Femmes), Philippe Torreton (L’Appât) incarnent avec brio ces flics, ces hommes qui constituent la brigade des stups de L.627. Chacun avec ses qualités et ses faiblesses. Chacun avec sa propre vision du job. Pour compléter cette équipe de « bras cassés attachants », Lara Guirao en prostituée toxico amoureuse de Lulu, Claude Brosset en commissaire à qui on ne la fait pas et tous ces acteurs peu connus ou sans nom apportent un supplément de véracité à l’ensemble.

Et puis, il y a Paris. Personnage à part entière. Le Paris qui a bercé mon enfance puisque Tavernier a choisi de poser ses caméras dans le 18ème et le 19ème. L’occasion pour moi de revoir l’ancien commissariat de police du 18ème, juste en face de chez moi, rue Doudeauville, et où se présente Lulu après une énième altercation avec son supérieur, le pont où les flics interpellent le dealer que j’empruntais chaque week-end pour aller aux scouts, la rue Myrha que je traversais pour rejoindre mon école de La Goutte d’Or… J’ai eu la chance d’en parler avec Tavernier, d’échanger avec lui, pour ce qui restera une de mes plus belles rencontres cinématographiques.

L.627 restera gravé en moi jusqu’à la fin. Cet article, qui part un peu en tout sens, sera mon hommage à Tavernier, cinéaste que j’adule et homme que je respectais.

Fiche technique :

  • Réalisation : Bertrand Tavernier
  • Scénario : Michel Alexandre et Bertrand Tavernier
  • Musique : Philippe Sarde
  • Photographie : Alain Choquart
  • Montage : Ariane Bœglin
  • Pays : France
  • Genre : Drame
  • Durée : 145 minutes
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4 thoughts on “L.627, la police vue par Bertrand Tavernier

  1. Merci pour cet article ô combien érudit ! Évolution du genre, transition noir/néo-noir, différences entre approche française et hollywoodienne, et même entre police et gendarmerie : pas de doute, tu maîtrise parfaitement ton sujet ! Ton dernier paragraphe est particulièrement touchant et constitue un magnifique hommage à l’immense Tavernier…

    1. J’essaie dans la mesure du possible de toujours remettre un film dans son contexte de l’époque, persuadé que le cinéma n’est que le reflet, parfois déformé, de notre société. Merci à toi pour ton retour.

  2. On sent l’émotion et les souvenirs vibrer à travers cette chronique. Elle rend formidablement hommage au cinéaste, et à ce film en particulier que je n’ai découvert qu’à la télévision. Je me rappelle avoir été saisi par le réalisme transmis par la mise en scène, une vision inédite d’un genre alors essentiellement marqué par les prestations viriles de Delon et Belmondo.

    1. Oui, un réalisme sans faille et toujours autant d’actualité. C’est la grande force de L.627, d’être toujours en phase avec l’époque à laquelle il est diffusé ou simplement visionné. Je le regarde très régulièrement depuis sa sortie. Il n’a pas pris une ride et nous parle du futur d’une profession qui ne changera jamais. Merci pour ton retour !

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