La Brigade du Suicide (T-Men)

La Brigade du Suicide (T-Men)

Synopsis : Deux agents du Secret Service infiltre une organisation mafieuse afin de mettre hors d’état de nuire un dangereux gang de faux-monnayeurs.

Critique : Anthony Mann commence sa prolifique carrière par… le théâtre en 1923. Acteur puis régisseur, il fonde la Stock Company où il  fait la connaissance de James Stewart avec qui il travaillera à six reprises, dont cinq westerns. En 1938, il est engagé par la société de production fondée par David O. Selznick comme superviseur d’essais d’acteurs (Autant en Emporte le Vent, Rebecca…). La Paramount Pictures l’embauche alors comme assistant réalisateur auprès de Preston Sturges. En 1942, le studio lui permet de réaliser son premier film, Dr. Broadway, une comédie dramatique. Les années suivantes, il travaille successivement pour la RKO Pictures et Universal où il signera nombre de série B, comédies et films noirs. En 1947, Mann tourne Desperate dont il écrit pour la première fois le scénario. 1947 est également l’année de réalisation de La Brigade du Suicide (T-Men) pour le compte de la Edward Small Productions. Il se fera ensuite définitivement un nom dans le western et le film de guerre. Mais ça, c’est une autre histoire.

Pour incarner les deux agents infiltrés, Anthony Mann s’attache les services de Dennis O’Keefe et Alfred Ryder. Fort d’une expérience de quinze ans dans le métier, Dennis O’Keefe est un solide second rôle qui parvient depuis deux ans à s’imposer comme tête d’affiche (Earl Carroll Vanities, La Femme Déshonorée), alors qu’Alfred Ryder n’en est qu’au début de sa carrière (un petit rôle dans Winged Victory). Sa carrière sera d’ailleurs plus importante à la télé que sur grand écran. Pour leur donner la réplique, on retrouve parmi le reste du casting, Charles McGraw, figure emblématique du film noir (Les Tueurs, Brute Force, Armored Car Robbery, L’Enigme du Chicago Express…) que l’on retrouvera également dans Les Ponts de Toko-Ri, Spartacus, Les Oiseaux ou Pendez-Les Haut et Court mais aussi Wallace Ford, vétéran vu dans Toute la Ville en Parle, Échec à la Gestapo, Nous Avons Gagné ce Soir ou Menaces dans la Nuit.

La Brigade du Suicide s’inscrit ici dans le genre semi-documentaire, genre à part entière principalement utilisé par Hollywood lors des conflits militaires (seconde guerre mondiale, Vietnam, Moyen-Orient…) dans lesquels les États-Unis sont engagés ou les crises politiques (Watergate, Pentagon Papers…) qui secouent le pays. Et c’est précisément le début de la Guerre Froide (1947) qui fera que ce film, commandé directement par le State Departement, intervenant sur le contenu des films depuis 1945, verra le jour. Car, outre le fait de dénoncer le crime organisé ici présenté sous les traits de faux-monnayeurs, le sujet principal du film est bien de suggérer que les agents gouvernementaux luttent pour la sauvegarde de la démocratie. Démocratie qui pourrait être mise à mal par des forces extérieures sous couvert de simples pratiques criminelles. La Brigade du Suicide devient alors une sorte de documentaire sur les méthodes de travail de ces agents, les T-Men du titre original (hommes des services secrets spécialisés dans le Trésor), pour contrer les agissements de ceux qu’ils traquent. Filatures, infiltrations, chantage, appui d’experts dans tous les domaines (chimiques, calligraphiques ou ici en fausse monnaie), c’est un véritable catalogue de savoir-faire qui nous est présenté par une voix off (Reed Hadley) professorale et par moment grandiloquente.

Mais La Brigade du Suicide n’est pas qu’un film de propagande. La grande force des série B des années 40-50 réside dans le fait, qu’en contrepartie d’un budget généralement très limité, les auteurs des films ont toute latitude pour innover. Ici, Anthony Mann va s’appuyer sur le travail ahurissant de John Alton pour signer un film visuellement superbe. Travaillant comme technicien pour la Metro-Goldwyn-Mayer et la Paramount, il devient pour les studios de Joinville en France directeur de la photographie sur Les Nuits de Port-Saïd. Il part ensuite en Argentine travailler sur une vingtaine de films comme chef-opérateur avant de retourner aux États-Unis où il officiera sur de nombreux westerns, comédies ou films noirs. Sur T-Men, John Alton portera l’expressionnisme propre aux films noirs à son paroxysme. Le noir et blanc chez Alton ne laisse aucune place aux autres nuances. Les noirs sont d’une opacité hallucinante alors que le blanc est la plupart du temps éclatant. La photographie sert le récit de manière flagrante comme dans cette scène où Alton plonge le visage de O’Keefe dans l’obscurité, dissimulant ainsi totalement son visage, alors que la voix off le compare à un fantôme. Le rythme imposé par Mann est également pour beaucoup dans la réussite du film. Car sa grande force est de garder la main sur ce dernier là où d’autres se seraient laissés porter par la prose de la voix off. Chaque scène est parfaitement découpé, dynamique, bien aidé en cela par l’interprétation de la totalité du casting. Dennis O’Keefe, Alfred Ryder sont parfaits dans leur rôle de fonctionnaires prêts au sacrifice ultime pour mener à bien leur mission, Wallace Ford en indicateur lâche mais surtout Charles McGraw en tueur implacable au visage taillé à la serpe marquent durablement les esprits.

La Brigade du Suicide démontre, une fois de plus, toute l’étendue du professionnalisme d’Anthony Mann. Loin d’être plombé par les directives du State Departement, le réalisateur parvient à livrer un film noir parfait bien ancré dans la société du moment. Le casting est à la hauteur du projet et rend cette histoire de lutte contre le crime organisé terriblement attrayante. Une très belle découverte!

Edition dvd :

Wild Side prévient en début de métrage que le film présente encore de nombreuses imperfections (notamment des images par moment tremblantes) malgré le soin apporté à la restauration de l’image. Effectivement, ces tremblements sont bel et bien présents, on remarque aussi de nombreux points blancs, griffures et autres accidents de pellicule. La bande-son n’est pas non plus parfaite avec un souffle sensible et parfois de la saturation. Mais à aucun moment, ces imperfections n’entachent le plaisir de découvrir cet excellent exercice de style.

Au rayon bonus, on notera un entretien avec Jean-Claude Missiaen (12mn31), une galerie de photos, 2 affiches du film…

Fiche technique :

  • Réalisation : Anthony Mann
  • Scénario : John C. Higgins d’après une histoire de Virginia Kellogg
  • Décors : Armor Marlowe
  • Photographie : John Alton
  • Montage : Fred Allen
  • Musique : Paul Sawtell
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Genre : Film Noir
  • Durée : 92 mn

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