La Chaîne (The Defiant Ones)

La Chaîne (The Defiant Ones)

Synopsis :

Suite à l’accident du fourgon carcéral dans lequel ils se trouvent, deux prisonniers enchaînés, l’un noir et l’autre blanc, tentent d’échapper aux policiers et aux volontaires partis à leur recherche.

Critique :

Le jeune Nedrick Young ne se destinait pas à faire du cinéma. Mais la mort de son père l’obligera à abandonner ses études et à se tourner dans un premier temps vers les planches puis vers le cinéma. Petits rôles dans des séries B alternent avec l’écriture de scénarios. Sa carrière finit par décoller, un peu, lorsqu’il obtient un contrat auprès de la Warner. Mais les beaux jours sont de courtes durées. Comme beaucoup, il est blacklisté par la Commission sur les activités non-américaines pour ne pas avoir voulu répondre aux questions de ses membres. La Warner ne renouvelle pas son contrat. Young vit alors de petits boulots. Sombre période durant laquelle il écrit La Chaîne. Sous un pseudonyme. Son adaptation est écrite à quatre mains. Le scénariste Harold Jacob Smith s’y colle, aidé de Nathan E. Douglas, prête-nom derrière lequel se cache Nedrick Young. Et c’est sous cet alias qu’il ira chercher son Oscar du meilleur scénario adapté, avec son comparse, en 1959.

New-yorkais d’origine, Stanley Kramer a toujours fait face aux difficultés. S’orientant originellement vers le Droit, Kramer va finalement trouver sa voie grâce à la Grande Dépression. Il multiplie les petits jobs dans différents studios hollywoodiens avant d’être enrôlé dans l’armée et de tourner des docs sur l’entraînement des bidasses. De retour à la vie civile, il fonde sa propre société de production avant de travailler pour la Columbia. A compter de 1955, il passe à la réalisation et n’hésite pas à aborder des sujets jusque-là tabous. Le racisme avec La Chaîne et Devine qui vient Dîner… ou la reconstitution de faits historiques avec Le Procès de Nuremberg. Stanley Kramer n’a pas froid aux yeux. Quoi de plus normal pour un enfant de Hell’s Kitchen, patrie de l’homme sans peur. Habitué à travailler avec Stanley Kramer, c’est tout naturellement que le chef opérateur Sam Leavitt se retrouve sur le plateau. Et accessoirement remporter l’Oscar de la meilleure photographie. Ce qui est loin d’être volé. Le vétéran Frederic Knudtson, monteur de son état, rejoint l’équipe. Il sera nominé aux Oscars pour son travail sur La Chaîne.

Alors oui, La Chaîne est l’exemple typique d’un film estampillé Stanley Kramer. Le réalisateur y dépeint le racisme de manière frontale, sans détour. Il saisit l’Amérique profonde par la nuque et lui plonge la tête dans sa propre haine de l’autre. Nous sommes en 1958 et pourtant Kramer considère que son pays est toujours empêtré dans les années 1860. En pleine guerre de Sécession. Période où les noirs libérés de leurs chaînes rêvaient du Nord comme d’une terre promise. Comme Noah Cullen, tout aussi enchaîné que ses aïeux.

Alors oui, La Chaîne est une immense gifle à tous ces peigne-culs qui considèrent que la vie d’un noir ne vaut pas plus que celle d’un lapin, à tous ces culs-terreux qui accusent l’homme noir sans preuve, à ces « bons citoyens » qui se joignent à la traque comme l’on va à la foire, prêts à faire un carton. Au son d’un transistor diffusant une musique joyeuse et entraînante.

Alors oui, La Chaîne ne se gêne pas de critiquer la gente féminine prête à tout pour une nouvelle vie, quitte à sacrifier son prochain. Noir de préférence. Même l’enfant n’est pas aussi innocent qu’il n’y paraît.

Alors oui, La Chaîne n’est pas uniquement à charge. Stanley Kramer donne à son shérif des sentiments humanistes qui jurent avec ceux, impersonnels, de ses collègues. Il fait d’un ancien bagnard le seul être doué de pitié et de compassion, capable de s’opposer à ses voisins et amis mus par d’anciennes habitudes de justice. Comme le lynchage. D’un homme noir.

Alors oui, La Chaîne est un cri d’espoir. Où deux hommes que tout oppose finissent par se comprendre et s’entraider. Où un petit blanc suffisant comprend qu’au regard de la société il n’est jamais que l’égal de celui qu’il pense supplanter.

Alors oui, La Chaîne se termine bien. Car si les deux hommes finissent par se faire rattraper, au moins, ils sont toujours en vie.

La Chaîne, c’est tout cela à la fois. Et si l’on s’arrête uniquement à ce que l’on voit à l’écran, alors cette œuvre est une grande réussite. Mais Stanley Kramer y va de sa petite touche, fait référence à la religion de façon subtile et symbolique, référence que le spectateur perçoit inconsciemment, bien malgré lui.

Tout est une question de placement dans La Chaîne. Dès les premières images, Joker, le Blanc, et Cullen, le Noir occupent leur propre partie d’espace, sans jamais interchanger. Joker, le Blanc, à gauche. Cullen, le Noir, à droite. Le blanc, couleur de l’innocence, de la pureté, à gauche. Le noir, couleur de la mort, du danger, à droite. Sauf que… Sauf que Stanley Kramer contredit cet état de fait considéré comme acquis depuis notre plus tendre enfance. Pour cela, il convoque le symbolisme des termes voie de la main gauche et voie de la main droite pour appuyer son propos sur les préjugés, comme en son temps Charles Laughton avec La Nuit du Chasseur (souvenez-vous les mains tatouées Love / Hate de Robert Mitchum). La main droite, Cullen, ne représente-t-elle pas le Bien tandis que la main gauche, Joker, n’évoque-t-elle pas le Mal ? Inversion des rôles. Tempête sous un crâne.

Ce n’est qu’une fois la chaîne brisée que la place de chacun évoluera, n’aura finalement plus d’importance. Cullen et Joker, à force de se découvrir et de s’accepter l’un l’autre, retrouverons une certaine forme de liberté. Celle de ne pas être enfermés dans un stéréotype que la société voudrait nous faire accepter.

Dire que Sidney Poitier (Dans la Chaleur de la Nuit) et Tony Curtis (Rendez-vous avec une Ombre) sont parfaits est un doux euphémisme. Leur « couple » est crédible tout au long du film. L’évolution de leur personnage d’un naturel confondant. Face à eux, Theodore Bikel (Je Veux Vivre !) incarne un shérif humain et attachant, Charles McGraw (The Killers) même s’il a un petit rôle est le parfait contrepoint du shérif, Lon Chaney Jr. (Le Fils de Dracula) a une sacrée présence, Cara Williams (Laura) dans sa représentation de la femme prête à croquer dans la pomme est impeccable.

Débutant et se terminant par la belle voix de Sidney Poitier interprétant Long Gone, La Chaîne est un film indispensable, important et profondément humain.

Edition dvd :

L’Atelier d’Images nous propose de (re)découvrir La Chaîne dans des conditions optimales. Après un générique peu défini laissant présager du pire, le miracle se produit. Sans crier gare, le master se stabilise, les noirs deviennent profonds, les blancs lumineux, le niveau de détail s’élève. Aucun accident de pellicule à l’horizon. La bande-son, proposée en version originale sous-titrée français et en version française, est sans souffle, parfaitement audible. C’est parfait.

En bonus, une analyse de séquence, une bande-annonce et « Stanley Kramer, L’éveil de la conscience » par Sylvain Lefort.

La Chaîne est disponible sur le site de L’Atelier d’Images en blu-ray et dvd ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Stanley Kramer
  • Scénario : Harold Jacob Smith d’après l’histoire de Nedrick Young
  • Photographie : Sam Leavitt
  • Montage : Frederic Knudtson
  • Musique : Ernest Gold
  • Pays  États-Unis
  • Genre : Drame
  • Durée : 97 minutes
close

Bienvenue Noiristas !

Inscrivez-vous vite pour recevoir les prochains articles à paraître chaque semaine

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :