La Clé de Verre (The Glass Key)

La Clé de Verre (The Glass Key)

Synopsis :

En pleine campagne électorale, Ed Beaumont enquête sur la mort du fils d’un sénateur, dont le principal suspect n’est autre que son ami et patron Paul Madvig.

Critique :

Dashiell Hammett, un nom connu de tous les amateurs de romans noirs qui le considèrent, à juste titre, comme l’un des pères du genre avec Raymond Chandler. Il suffit de citer l’un de ses écrits, Le Faucon Maltais, publié en 1931, pour se convaincre que cette réputation n’est pas usurpée. Il faut dire que le bonhomme à une sacré expérience en matière de criminalité. Ses six années passées comme détective privé au sein de la célèbre agence Pinkerton l’ont confronté plus d’une fois à la noirceur de l’âme humaine, et ce sans distinction de classes sociales. La Clé de Verre, titre qui nous intéresse aujourd’hui, paraîtra l’année suivante son titre phare, en 1932, et se verra adapté une première fois en 1935 par Frank Tuttle (Tueur à Gages) avec George Raft (Scarface) et Claire Dodd (Le Chat Noir). Mais son adaptation la plus fidèle reste à ce jour celle de Stuart Heisler avec le couple Veronica Lake / Alan Ladd qui sortira sur les écrans en 1942.

Encore une production Paramount. Et qui dit Paramount, dit Jonathan Latimer (La Grande Horloge) au scénario. Latimer n’a pas encore rejoint l’équipe de John Farrow (Les Yeux de la Nuit) et c’est donc avec Stuart Heisler, ancien monteur passé à la réalisation (Tokyo Joe), qu’il va être amené à travailler. Le réalisateur s’entoure du vétéran Theodor Sparkuhl à la photographie qui a connu pas moins de quatre carrières au grès de ces installations successives en Allemagne (Montmartre), en Grande-Bretagne (The Informer), en France (La Chienne) et finalement aux États-Unis (Queen of the Mob). Mais aussi du monteur Archie Marshek (Espions sur la Tamise, L’Emprise du Crime).

Le film noir en est encore à ses prémices. Le Faucon Maltais (1941) vient de définir les codes du genre et rencontre son public. Mais le film noir en est encore à ses prémices. Les réalisateurs ne sont pas tout à fait prêt à tenter certaines audaces scénaristiques ou plus simplement techniques. L’expressionnisme allemand commence tout juste à pointer le bout de son nez et, à quelques rares exceptions près, nous nous retrouvons en ce début des années ’40 devant des productions que l’on pourrait considérer comme classiques. Et La Clé de Verre fait preuve de ce même classicisme tout en tentant certaines choses sacrément osées pour l’époque.

Parce que si l’on met de côté une intrigue somme toute banale dans sa complexité et une réalisation académique, La Clé de Verre vaut surtout pour les relations qu’entretiennent les différents protagonistes. Un peu comme si tout cela n’était finalement qu’une histoire de couples. Trois couples pour être précis.

Alan Ladd et Brian Donlevy

Les relations qu’entretiennent Ed Beaumont (Alan Ladd) et Paul Madvig (Brian Donlevy) ne souffrent d’aucune ambigüité. Leur amitié semble s’affranchir de tout statut social et des pires épreuves qu’ils ont à traverser. Paul Madvig est un personnage suffisamment puissant pour que tous les regards se tournent vers lui lors d’une soirée et qu’il entraîne derrière lui une véritable cours de prétendant. Il semble être du bon côté de la loi, mais uniquement parce qu’il tient, par on ne sait trop quel biais, le district attorney. Sans cela, il ne serait qu’un malfrat de plus. Un seul homme est en capacité de lui tenir tête et lui dire ce qu’il pense de ses décisions et de sa manière de se comporter. Ed Beaumont, son ami d’enfance devenu son homme de main. Toujours à sa place, en retrait de Madvig, il n’hésite pas à faire obstacle de son corps pour le protéger lorsque la situation l’exige. C’est aussi lui qui interfère auprès des autorités ou même de la propre sœur de son « patron » pour faire passer les ordres ou les recommandations de ce dernier. Une relation basée sur la confiance et l’abnégation. Peut-être la meilleure définition de l’amitié qui puisse exister.

Alan Ladd et Veronica Lake

Un temps promise à Paul Madvig, plus par intérêt que pour tout autre sentiment, Janet Henry (Veronica Lake) se sent très vite attirée par Ed Beaumont. Blonde comme les blés, les traits fins et réguliers, Janet est l’archétype même de la virginité et de l’innocence. Mais que l’on ne s’y trompe pas. Elle se sait belle. Ses sourires et ses regards, qui feraient fondre de désir n’importe quel homme, cachent une froideur et une détermination sans faille. Et c’est tout naturellement que, jouant sur ses charmes, elle va demander à Ed Beaumont de prouver que Paul Madvig est bien l’assassin de son frère. Tour à tour froide et charmeuse, elle tient ici le rôle de femme qui pourrait s’avérer fatale si face à elle ne se dressait un homme fidèle à ses principes. Bien qu’il soit attiré par la belle Janet, il n’en reste pas moins loyal à son ami. Et même s’il cherche à découvrir la vérité sur le meurtre du frère de Janet, il le fait avant tout pour Madvig car, au fond de lui, il reste persuadé de son innocence. Encore une fois, l’abnégation semble être l’un de ses crédos. Son ami accusé, cela lui laisserait le champs libre pour aimer Janet. Mais ses principes l’obligent à rester droit dans ses bottes. Et, accessoirement, faire l’impasse sur une histoire d’amour.

Alan Ladd et William Bendix

Si les deux précédents couples font preuve d’une certaine moralité, il en est tout autrement de celui que forme Ed Beaumont et Jeff (William Bendix). Paul Madvig a pour adversaire le farouche Nick Varna (Joseph Calleia), propriétaire de bouges et de salles de jeux clandestines. Le suivant comme son ombre, Jeff, un brute épaisse bâtie pour la confrontation physique. L’intelligence n’est pas son fort. Au cours d’une entrevue entre les deux boss, Ed et Jeff vont se jauger. L’affrontement est inévitable et tournera à l’avantage de Jeff. Ce passage à tabac ordonné par Varna n’est pas qu’un travail pour Jeff. Sadique, il éprouve du plaisir à faire mal. Son sourire est béât. Il en baverait presque. Le spectacle est malaisant pour le spectateur d’autant plus quand Jeff désigne Ed comme son « bébé », son « punching-ball » et sous-entend que ce dernier aime ça. Du sadisme au sado-masochisme, il n’y a qu’un pas que franchit Stuart Heisler en faisant retourner Ed dans l’antre de la bête. Il y est accueilli par un Jeff tout heureux de partager un nouveau moment d’intimité avec son « ami ». Les mots doux pleuvent en attendant de passer à l’acte. Sourire en coin, Ed partage-t-il les mêmes plaisirs ? Ou a-t-il une idée derrière la tête ? je ne dévoilerai rien ici, mais la frontière entre les deux questions est ici sacrément ténues.

Alan Ladd (Le Dahlia Bleu, Lutte sans Merci) campe ici ce que l’on pourrait considérer être la copie conforme de Phillip Raven tant son jeu est avare en mouvements et monosyllabique. Si sa prestation sied bien au personnage incarné, force est de constater que cette réserve peut étonner pour qui n’est pas habitué à l’acteur. Face à lui, sa partenaire régulière à l’écran, Veronica Lake (Ma Femme est une Sorcière). Cette dernière incarne à la perfection la tentation et se sert de sa beauté comme d’une arme. Entre les deux, un Brian Donlevy (Le Carrefour de la Mort) au sourire carnassier, dangereux et impérial. William Bendix (L’Indésirable Mr Donovan), comme à son habitude, délivre une très bonne prestation et se sert de son physique pour figurer le danger mortel qu’il représente mais avec suffisamment de nuances pour sortir son personnage de toute banalité.

Le plus classique des films noirs sortis récemment par Elephant Films, La Clé de Verre reste néanmoins un très bon film qui a pour lui, au même titre que Tueur à Gages, de poser les solides bases d’un genre qui ne perdurera malheureusement (ou heureusement) que 18 ans.

Edition Bluray :

Elephant Films nous permet de (re)découvrir La Clé de Verre dans des conditions quasi optimales. Aucun défaut de pellicule n’est à déplorer, le noir et blanc est velouté juste ce qu’il faut et le grain parfaitement maîtrisé. On pourra regretter quelques baisses de définitions sur quelques plans sans que cela n’entache la qualité du travail fourni sur le présent master. La version française est datée et présente, ici et là, quelques crachotements. Rien de bien rédhibitoire, puisque la version originale sous-titrée français est elle parfaite. Eh oui ! Un film noir se regarde en VO !

La Clé de Verre est complété par une présentation signée Stéphane Du Mesnildot et une bande-annonce d’époque.

La Clé de Verre est disponible auprès d’Elephant Films ici et auprès de la boutique Potemkine ici.

Fiche Technique :

  • Réalisateur : Stuart Heisler
  • Scénario : Jonathan Latimer
  • Photographie : Theodor Sparkuhl
  • Montage : Archie Marshek
  • Musique : Victor Young
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film Noir
  • Durée : 85mn

2 thoughts on “La Clé de Verre (The Glass Key)

  1. Je n’ai pas vu « la clé de verre », mais j’ai vu « tueur à gages », très bon film qui annonce le futur Samouraï de Melville. Je ne suis pas fou non plus d’Alan Ladd que je trouve un peu fade (même si cela lui va bien dans « Shane »). Pourquoi pas à l’occasion.

    1. Tu as tout dit… Ladd n’a pas la félinité de Delon. Je le trouve trop étriqué dans son costume de dur à cuire. Je l’ai préféré dans Lutte sans Merci !

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