La Grande Horloge (The Big Clock)

La Grande Horloge (The Big Clock)

Synopsis :

En délicatesse avec son patron, le journaliste George Stroud est chargé d’enquêter sur le meurtre d’une jeune femme qu’il a fréquenté le temps d’une soirée. Mais toutes les preuves semblent l’accuser.

Critique :

En juillet dernier, je m’étais fendu d’un article sur Sens Unique de Roger Donaldson avec Kevin Costner. J’étais revenu brièvement sur les origines de ce film tiré d’un roman, The Big Clock, de Kenneth Fearing, journaliste devenu écrivain. Si beaucoup se souviennent de cette adaptation de par le nom de son interprète principal, il est bon de rappeler que la première adaptation, titrée La Grande Horloge, date de 1948 et qu’elle est à ce jour la version la plus fidèle du roman. Hormis celle non officielle d’Alain Corneau de 1976, Police Python 357, le livre fut adapté pour la radio en 1973 sous le titre Desperate Witness.

Mais revenons en 1943. Riche héritière d’une famille sur laquelle le malheur s’abattait très régulièrement, Patricia Burton Lonergan est retrouvée assassinée dans son appartement. Son mari, William, est immédiatement soupçonné d’avoir battu à mort son épouse. Il reconnaît les faits avant de se rétracter. Au terme d’un procès houleux, il se voit condamné à perpétuité, mais est libéré après 20 ans à clamer son innocence. Il faut dire que son dossier est vide, que l’accusation ne disposait d’aucune preuve matérielle, seulement ses aveux obtenus après cinq jours de détention dans un hôtel sans avocat, battu et affamé par des inspecteurs très scrupuleux. Kenneth Fearing s’inspirera de cette histoire, mais aussi du roman The Dark Page de Samuel Fuller, pour écrire sa Grande Horloge.

La Paramount acquiert les droits du roman auprès de l’écrivain pour la coquette somme de 50 000 dollars, somme qu’il boira rapidement. Son penchant pour l’alcool le mènera d’ailleurs au divorce. Un autre défaut de Fearing, il est meilleur écrivain qu’homme d’affaires. En effet, il tourne définitivement le dos à ses droits sur les diffusions cinéma et renonce à ceux de la télé jusqu’en ’52 faisant ainsi une croix sur de rondelettes rentrées d’argent, le Studio diffusant régulièrement en seconde partie de soirée La Grande Horloge. L’adaptation est confiée à l’écrivain et scénariste Jonathan Latimer dont nous retrouverons très prochainement son excellent travail d’écriture sur La Clé de Verre et Les Yeux de la Nuit. Réalisateur depuis le début des années ’30 et ayant travaillé pour les plus grand studios, John Farrow, alors sous contrat avec la Paramount, est chargé de mettre en image le script de Latimer. Les directeurs de la photographie Daniel L. Fapp (Midi, Gare Centrale) et John F. Seitz (Assurance sur la Mort) et les monteurs LeRoy Stone (Enquête à Chicago) et Eda Warren (Ma Femme est une Sorcière) sont associés au tournage.

On sait le film noir extrêmement codifié. Entre flashbacks, femme fatale, criminels retors, inspecteurs et détectives à la main leste, urbanisme menaçant, la règle est immuable. Il est une autre constante qu’il serait dommageable d’ignorer tant elle est au centre de nombreuses intrigues : le Temps. Si de nombreux films noirs y font allusion dans la quête éperdue de l’innocence, John Farrow, à l’occasion de La Grande Horloge, en fait l’un des personnages principaux de son histoire.

George Stroud se glisse discrètement dans les entrailles de la grande horloge trônant au centre du hall du quotidien qui l’emploie. Aucun bruit si ce n’est cette voix off, celle de Stroud, qui s’interroge sur les circonstances dans lesquelles il en est arrivé là. La caméra de John Farrow s’éloigne pour nous révéler la date et l’heure données par l’immense machinerie. Le temps se brouille. Nous voilà 36 heures plus tôt, en pleine effervescence d’un début de journée. En quelques minutes, le réalisateur vient de planter le décor de son drame et lancer son compte à rebours mortel.

36 minutes. Il faudra attendre exactement 36 minutes avant que le crime ne soit commis. Durant ce laps de temps, notre malheureux héros aura maille à partir avec un patron, Earl Janoth, qui n’a de cesse de consulter sa montre en prônant l’immédiateté du travail de la presse. Avec sa femme tellement pressée de partir en vacances qu’elle s’évertue à lui répéter l’heure à laquelle ils doivent monter dans le train, direction un endroit où le temps s’écoulera plus lentement. Sans oublier cette blonde qui tente de convaincre Stroud qu’il est temps de faire payer à Janoth ses erreurs passées. Farrow prend son temps jusqu’au moment où le meurtrier, accablé une fois de plus de reproches, perdra son sang-froid et frappera sa victime à l’aide d’un cadran solaire, la tuant sur le coup. Le réalisateur met ainsi fin de façon violente et rapide à une première partie au tempo bucolique.

Dès lors, Farrow, bien aidé par ses deux monteurs, va imprimer à son film un rythme frisant l’agitation figurant ainsi l’état d’urgence dans lequel se trouve la rédaction du journal chargée par Janoth d’identifier à tout prix, et avant d’être dans l’obligation de prévenir la police, l’assassin de celle qui n’était autre que sa maîtresse. Les ordres fusent. Les corps, en perpétuel mouvement. Stroud se démène comme un beau diable pour éloigner les menaces qui se rapprochent inexorablement de lui. Il est dans la réaction plus que dans l’action. Ce qui lui rend la tâche encore plus ardue. Car plus les minutes passent, plus l’étau se resserre et plus le temps lui manque pour confondre le vrai coupable. Cette véritable course contre-la-montre est d’autant plus efficace qu’elle se déroule en quasi huis-clos entre les murs du journal.

Si le temps laisse peu de temps aux autres protagonistes, il consent à laisser de la place aux différends codes du film noir. Les ombres d’un immeuble labyrinthique, plongé en partie dans le noir, sont toujours aussi dangereuses. La future victime, une fois n’est pas coutume, se comporte comme une véritable femme fatale manipulant un Stroud, sous le coup de la colère, afin d’assouvir une vengeance personnelle. L’intrigue demeure tortueuse, les coups bas pleuvent, les péripéties s’enchaînent sans aucun temps mort jusqu’à un final parfaitement maîtrisé. Tout comme l’interprétation.

Ray Milland (Un Pacte avec le Diable) est parfait dans ce rôle d’homme traqué traquant. Le voir se démener tout en distillant ici ou là de nombreux bons mots est un véritable plaisir. Face à lui, deux hommes. Tout d’abord, un Charles Laughton (La Taverne de la Jamaïque, Témoin à Charge) toujours aussi impressionnant, supérieur. Et enfin son âme damné, George Macready (Gilda, Les Sentiers de la Gloire) prêt à tout pour satisfaire son supérieur qu’il souhaite pourtant remplacer. Si les rôles féminins sont ici moins importants que dans certaines autres productions du genre, il est indéniable qu’ils sont parfaitement tenus à l’image de Maureen O’Sullivan, la Jane de Tarzan et madame Farrow à la ville, et de Rita Johnson (Uniformes et Jupons Courts). Mais s’il y en a une qui tire son épingle du jeu, et qui m’a amusé à chacune de ses apparitions, c’est bien Elsa « La Fiancée de Frankenstein » Lanchester, pétillante à souhait.

Entre une réalisation enlevée et une interprétation de grande qualité, La Grande Horloge est un pur bonheur de cinéma. Et une réussite du genre. L’édition proposée par Elephant Films étant de qualité, il serait dommage de passer à côté de ce très bon film.

Edition bluray :

Elephant Films nous présente La Grande Horloge dans un master sans défaut notable, au noir et blanc tranché et au niveau de détail élevé. Certaines scènes présentent un léger fourmillement sur les aplats sans que cela soit réellement rédhibitoire. La piste sonore, uniquement proposée en version originale sous-titrée français, est elle parfaite.

La Grande Horloge est complété par une présentation par Eddy Moine, une analyse de séquences par Stéphane du Mesnildot et une bande-annonce d’époque.

La Grande Horloge est disponible en dvd ici et en bluray ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : John Farrow
  • Scénario : Jonathan Latimer
  • Production : John Farrow et Richard Maibaum
  • Musique : Victor Young
  • Photographie : Daniel L. Fapp et John F. Seitz
  • Montage : LeRoy Stone et Eda Warren
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Thriller
  • Durée : 95 minutes

6 thoughts on “La Grande Horloge (The Big Clock)

  1. J’ignorais le lien entre « Sens unique », « Police Python 357 » et cette « grande horloge »… Pour ma part, j’ai découvert le film de John Farrow au cinéma (celui cathodique et diffusé à minuit sur France 3). Je me souviens d’un suspense enlevé, truculent, ludique et, surtout, de la prestation de la grande Elsa. Sinon, encore une très chouette chronique !

    1. J’ai véritablement apprécié pour les raisons que tu évoques et l’article de Les yeux de la Nuit du même Farrow ira dans le même sens. Merci pour ton retour !

  2. Un Farrow que j’ai vu mais il y a un bail. Je me souviens d’une formidable fluidité de mise en scène. J’ignorais totalement sa parenté avec « Police Python 357 ».
    Deux films à revoir en parallèle tiens.

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