La Griffe du Passé (Out of the Past)

La Griffe du Passé (Out of the Past)

Synopsis :

Jeff Bailey, pompiste dans la petite ville de Bridgeport en Californie, coule des jours heureux entre romance et parties de pêche. L’arrivée d’un homme qui semble tout connaître de son passé va remettre en question son existence.

Critique :

Daniel Mainwaring, né en 1902, est engagé, à l’issue de ses études et de divers petits boulots, comme journaliste au sein du San Francisco Chronicle. En parallèle, il se lance dans l’écriture et publie en 1933 One Against the Earth, seul roman qu’il signera de son nom. Dès 1936, il s’efface au profit de Geoffrey Homes, pseudonyme qu’il conservera jusqu’à la fin de sa carrière littéraire. Son dernier roman, Build My Gallows High, paraît en 1946. Les droits du livre sont immédiatement acquis par la RKO. Mais depuis 1942, Daniel Mainwaring est également scénariste pour le cinéma. C’est donc le plus naturellement du monde que le studio le charge de l’adaptation de son propre roman. Son script sera révisé par Frank Fenton (La Brigade des Stupéfiants) et par l’écrivain James M. Cain (Le Facteur Sonne Toujours Deux Fois) et deviendra la version finale de La Griffe du Passé également exploitée sous le titre Pendez-Moi Haut et Court.

Le Destin est parfois taquin. Daniel Mainwaring, un temps blacklisté pour ses accointances communistes, fut accusé d’être anti-communiste suite à son scénario ayant servi de base à L’Invasion des Profanateurs de Sépultures de Don Siegel.

Virginia Huston dans les bras de Robert Mitchum

La RKO confie la réalisation de La Griffe du Passé à Jacques Tourneur, réalisateur qui a signé quelques uns des plus grands succès du studio et qui restent encore aujourd’hui une des références du genre. On pense notamment à La Féline, Vaudou, L’Homme-léopard ou bien encore Jours de Gloire avec Gregory Peck. A la photographie, nous retrouvons le vétéran Nicholas Musuraca (La Septième Victime) et au montage Samuel E. Beetley qui se verra nominé par deux fois aux Oscars pour Le Jour le Plus Long et L’Extravagant Docteur Dolittle. Le film noir étant alors plébiscité par le public, c’est l’occasion pour la RKO de réunir un casting de jeunes premiers prometteurs, Robert Mitchum, Kirk Douglas, Jane Greer, Rhonda Fleming, Richard Webb, qui feront les beaux jours du genre et connaîtront une carrière, pour certains, exceptionnelle.

Kirk Douglas blessé et assis

Pas plus tard que la semaine dernière, je me suis fendu d’un article sur Contre Toute Attente, remake de La Griffe du Passé, réalisé en 1984 par Taylord Hackford et interprété par Jeff Bridges, Rachel Ward, James Woods (La Manière Forte, Coupable Ressemblance), Jane Greer et Richard Widmark (Dans la Souricière), récemment sorti aux éditions Sidonis Calysta. Si votre mémoire ne vous fait pas défaut, vous devez vous souvenir que je l’avais trouvé insipide et sans intérêt. Sans intérêt, pas tout à fait, puisqu’il m’a donné une furieuse envie de me replonger dans ce classique du film noir qu’est La Griffe du Passé. J’ai donc mis hors ligne l’article que j’avais écrit il y a maintenant plus de deux ans pour mon premier blog, je me suis assis devant mon écran et j’en ai pris plein les yeux avant de me lancer dans ce petit papier numérique.

Robert Mitchum et Jane Greer assis à un bar

Générique et scène d’ouverture

Là où Taylor Hackford fait le choix de rentrer immédiatement dans son sujet, à savoir suivre Jeff Bridges arpentant les rues et les plages d’une station balnéaire mexicaine à la recherche de Rachel Ward et ce avant de nous balancer au visage un long flashback, Jacques Tourneur préfère poser son intrigue et prendre le temps de nous présenter certains de ses personnages.

Ainsi, il filme l’arrivée d’un inconnu dans une petite ville américaine comme il en existe tant. Ce dernier se stationne directement devant une station essence puis après avoir appris que le patron, un certain Bailey, est absent, se dirige vers le restaurant situé de l’autre côté de la rue. Cela ne vous rappelle rien ? C’est ça, Les Tueurs de Robert Siodmak, sorti l’année précédente ! Et si l’on fait fi de son accoutrement qui renvoie irrémédiablement à l’image que l’on se fait du tueur à gages des années ’40, on perçoit très vite que ce dernier n’est pas du bon côté de la loi. Et il ne faut à Tourneur qu’un plan et une scène pour nous le faire comprendre. Tout d’abord, à la façon dont cet étranger suit du coin de l’œil le passage d’une voiture de police dans la rue. Puis, sa capacité à se faire oublier dans le restaurant lorsqu’un membre des forces de l’ordre entre et discute avec la serveuse puis la facilité avec laquelle il parvient à obtenir des renseignement sur Bailey. Ce même Bailey, que l’on découvre sous les traits de Robert Mitchum, en compagnie de son amie, Ann Miller, au milieu d’un paysage bucolique. Les liens qui les unissent sont forts. Mais dès l’instant où Bailey est informé de la venue de son « pote », une chape funeste s’abat sur le pompiste. Là encore pas besoin de long discours pour le comprendre. Il suffit du détournement subtil d’une expression et le tour est joué.

Kirk Douglas et Robert Mitchum

Flashback et idylle

Pour Contre Toute Attente, Taylor Hackford choisissait de faire de son flashback une succession de séquences didactiques sur le pourquoi du comment Jeff Bridges se retrouvait à mouiller la chemise. Il se perdait alors en de longs tunnels de dialogues sans grand intérêt et en plans vantant les attraits touristiques du Mexique. Il nous assénait ensuite une idylle entre les deux tourtereaux du même acabit. A savoir longue et pénible.

Jacques Tourneur, encore une fois, fait preuve de finesse. Son flashback est une confession signée Bailey faite à celle qu’il aime et respecte. Confession, car au plus profond de lui Bailey / Markham sait qu’il a très peu de chance de s’en tirer vivant. Respect parce que le flashback donne ici au personnage d’Ann Miller, interprétée par Virginia Huston, une réelle existence dont l’importance s’avérera plus tard non négligeable. Pour mettre en image ce flashback, Tourneur va utiliser la voix off, afin de ne pas se perdre en dialogues interminables, illustré par des plans et des scènes courtes, instillant à l’ensemble un sentiment d’urgence. Un sentiment d’urgence compréhensible puisque cette confession / flashback ne doit durer que le temps d’un trajet en voiture vers la demeure de celui par qui tout a commencé.

Jane Greer une arme à la main face à Robert Mitchum

Retour de bâton

Whit Sterling (Kirk Douglas) est un homme dangereux qui, sous couvert de respectabilité, use et abuse de malversations et de coups tordus dont le meurtre n’est pas exclu. Vivre une idylle avec celle qu’il aime et qu’il vous a chargé de retrouver implique une dette à rembourser.

Tourneur a la bonne idée de ne pas chercher à tout expliquer. On sait que Sterling est un bad guy aux activités répréhensibles. Pourquoi en dire plus en décrivant son mode de fonctionnement, par exemple, au risque de perdre le spectateur en multipliant des personnages secondaires finalement sans importance ? Hackford a commis cette erreur en compliquant à outrance son propos. Pour Tourneur, la dette à payer est d’une simplicité absolue. Récupérer des papiers compromettants pour Sterling. Point. Bien sûr, nous sommes dans un film noir et le sentiment de vengeance n’est jamais très loin. Bailey va l’apprendre à ses dépends, tout comme Sterling d’ailleurs. Parce qu’entre les deux hommes, il y a une femme.

Robert Mitchum

Femme fatale

Quelle joie d’être mis en présence d’une vraie femme fatale comme on en voit si rarement au cinéma. Brune, bien mise, d’apparence frêle, Kathie Moffett ne paye absolument pas de mine ! Et pourtant ! C’est elle qui domine les débats autant que les hommes. Manipulatrice, elle parvient à chaque déconvenue à retomber sur ses pattes, comme une chatte. Tour à tour victime, aimante, froide, elle brouille les pistes sans aucune difficulté, pratiquant le chantage affectif comme personne. Face à elle, les hommes n’ont que très peu de chance. Sûrs de leur masculinité et de leur supériorité sur la gente féminine, ils s’avèrent incapables de voir clair dans son jeu. Il y a bien Bailey qui semble lui résister mais une sorte d’attirance masochiste l’empêche de prendre ses distances. Et même lorsqu’il aura la preuve éclatante de sa malignité il voudra se mesurer à elle pour finalement se laisser berner une fois de plus. Une fois de trop.

La puissance de Kathie Moffett est ici renforcée par la présence de son antithèse, Ann Miller. Bien que jamais mise en présence, les deux femmes sont en compétition. Elles sont la représentation du Mal et du Bien. L’égoïsme contre l’altruisme. Mais encore une fois, nous sommes dans un film noir et le bien gagne rarement.

On est très loin de la version victimisante de Taylor Hackford et sa fausse femme fatale subissant plus qu’elle ne provoque, Jessie Wyler. Dès lors, plus besoin de second personnage féminin si ce n’est une secrétaire qui aurait pu tenir un rôle équivalent à celui de Miller mais que le réalisateur choisit, sans aucun respect pour son matériau de base, de transformer en épave dans un bar.

Un tueur tombe de la falaise

Refus de tout Happy end et résignation

Le soleil donne en plein, les visages sont souriants. Face-à-face entre Bridges et Widmark. Ce dernier s’en est finalement tiré, c’est Woods qui a morflé. Bridges va bien. Merci pour lui. Il a retrouvé un emploi et sait que tôt ou tard Rachel Ward lui tombera dans les bras et ça Widmark peut l’ignorer. Que demander de plus ?

Chez Tourneur, et comme je l’ai dit plus haut, le Destin a frappé à la porte de Bailey. Et malgré tout ses efforts, il ne peut s’en tirer. Délaissant une dernière fois son amoureuse, il va tenter un dernier rush. Mais il est trop tard. Sterling a été éliminé par la belle, ou la bête, c’est selon. Il fait nuit. Les deux faux tourtereaux sont en voiture et Bailey se sachant perdu dans les bras de Moffett a choisi le « suicide by cop« . Ils sont attendus au prochain virage. Moffett comprend, abat Bailey et se fait tuer par la police. L’happy-end vient encore de prendre du plomb dans l’aile. Et ce n’est pas une Miller sauvée du chagrin éternel par les mensonges de l’employé de Bailey qui pourra y changer quelque chose.

Robert Mitchum

Comme pour ne rien gâcher, l’interprétation est à la hauteur de la réalisation. Robert Mitchum (La Nuit du Chasseur, Les Copains d’Eddie Coyle), avec sa désinvolture et son naturel habituel, incarne à la perfection cet ancien détective rangé des voitures que le Destin ne va pas hésiter à broyer. Kirk Douglas (Le Champion), dont c’est le second film, au sourire carnassier, est parfait en truand de haut vol. Face et entre eux, Jane Greer (Dick Tracy, Echec à l’Organisation), femme fatale par excellence, est l’une des représentations ultimes d’un des codes les plus représentatifs du genre. Gravitant autour des trois monstres, Veronica Huston (Le Masqué Arraché), Rhonda Fleming (La Piste fatale), Paul Valentine (La Maison des Etrangers) et Steve Brodie (Desperate) viennent compléter le casting.

Jane Greer et Robert Mitchum e route vers leur Destin

De par sa maîtrise du genre, son interprétation et la qualité de sa mise en scène, Jacques Tourneur nous livre avec La Griffe du Passé un formidable film noir au fatalisme troublant. Et relègue son triste remake à des années-lumière de sa réussite.

Édition dvd :

Même si le master est particulièrement sombre, ce qui sied malgré tout au ton de La Griffe du Passé, et si l’on peut noter ici ou là quelques pétouilles, l’ensemble se regarde sans déplaisir. La bande-son est claire, sans trop de souffle.

La Griffe du Passé est complété d’une présentation de Serge Bromberg.

Même si la collection RKO des Editions Montparnasse est désormais indisponible, surveillez les arrivages en occasion chez Metaluna Store, La Griffe du Passé y pointe parfois le bout de sa galette.

Fiche Technique :

  • Réalisation : Jacques Tourneur
  • Scénario : Daniel Mainwaring
  • Photographie : Nicholas Musuraca
  • Montage : Samuel E. Beetley
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Format : Noir et blanc
  • Durée : 97 mn

3 thoughts on “La Griffe du Passé (Out of the Past)

  1. Excellente chronique !
    Il doit me rester une copie en VHS de ce film, il faut absolument que j’investisse dans la version DVD. Ils serait d’ailleurs judicieux, messieurs/dames les éditeurs/trices de proposer une version enrichie pour accompagner ce grand classique de Tourneur. Effectivement, tes arguments imparables finissent d’enfoncer la médiocre version Hackford au profit du grand Tourneur. Et quel casting là aussi !

    1. Je prie pour que Rimini se saisisse de ce titre et qu’il nous propose une copie aussi belle que Marché de Brutes! Et comme tu le dis, Contre Toute Attente ne soutient pas une seconde la comparaison avec La Griffe du Passé. Tout est parfait ici. Il n’y a rien à ôter ou à y ajouter.

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