La Maison de Bambou (House of Bamboo)

La Maison de Bambou (House of Bamboo)

Synopsis :

Après qu’un GI américain se soit fait tuer dans l’attaque d’un train militaire aux environs de Tokyo, le mystérieux Eddie Spanier débarque et tente par tous les moyens de se faire enrôler dans le plus puissant gang de la capitale japonaise.

Critique :

Issu d’une famille d’émigrés russes, Harry Kleiner décroche une maîtrise en art au sein de l’université de Yale. Il devient scénariste à Hollywood alors que la seconde guerre mondiale éclate et signe quelques scénarios dont celui de La Dernière Rafale (The Street with no Name) que réalisera en 1948 William Keighley avec dans les rôles principaux Richard Widmark, Mark Stevens et Barbara Lawrence. Cette histoire de flic infiltré dans un gang de criminels est alors produite par la Twentieth Century Fox qui la ressort de ses cartons en 1955 et en confie la réalisation à Samuel Fuller. Ce dernier souhaitant transposer le récit au Japon, Kleiner est chargé de retravailler le script pour coller aux souhaits du cinéaste.

Samuel Fuller signe un contrat avec la Twentieth Century Fox en 1951 après la sortie de son film de guerre J’ai Vécu l’Enfer de Corée (The Steel Helmet) où il n’hésite pas à briser le silence qui entoure la déportation et l’incarcération de civils japonais et américains d’origine japonaise dans des camps d’internement répartis dans dix états sur le territoire des États-Unis. Attiré par la culture nippone, Fuller désire transposer l’histoire au Japon ce qui fera de La Maison de Bambou (House of Bamboo) le premier film hollywoodien entièrement tourné à Tokyo et dans ses environs.

Un film dépasse le simple divertissement lorsque le réalisateur parvient à lui donner plusieurs niveaux de lecture et l’ancre définitivement dans le contexte géopolitique de son époque. Samuel Fuller y parvient haut la main en nous livrant cet exceptionnel La Maison de Bambou.

Nous sommes en 1955 et la période dite classique du film noir arrive à son terme. Samuel Fuller, tout en restant fidèle à certains codes du genre, prend le parti de s’en éloigner. Finies les ruelles sombres et humides de villes labyrinthiques où se perdent les âmes, Samuel Fuller choisit l’exotisme du Japon, pays qu’il adule, pour tourner en décor naturel en plein Tokyo. Ici, la claustrophobie n’a plus lieu d’être. Avec trois ans d’avance, Fuller préfigure ce à quoi ressemblera le néo-noir au réalisme social exacerbé. Techniquement, il délaisse le noir et blanc au profit de couleurs aux tons pastels et le plein écran pour un cinémascope magistral donnant lieu à une impression d’immersion et de dépaysement décuplée.

Sur une trame classique d’infiltration, Samuel Fuller rajoute un contexte géopolitique compliqué pour une nation encore sous le choc des bombardements de Nagasaki et d’Hiroshima. La présence américaine, même si elle permet une reconstruction rapide du pays, reste mal vécue par la population locale qui voit d’un très mauvais œil l’ingérence étrangère. D’autant plus que le Japon, alors terre de traditions, se voit américanisé petit à petit. Le réalisateur, fidèle à ses idées, n’a de cesse au cours de La Maison de Bambou d’opposer l’art de vivre nippon, fait de respect, à l’attitude désinvolte des américains. Ainsi, il s’attardera sur les costumes, le mobilier, la nourriture tout au long du film pour marquer son propos. Mais pour Samuel Fuller, une réconciliation durable est possible entre les deux peuples. Dans son film, elle passera par les amours d’une japonaise et d’un américain mais également par le combat de ce dernier contre certains de ses compatriotes qui pillent sans vergogne les biens du Japon. L’Amérique de Fuller doit participer activement à redresser le pays sans nécessairement réclamer de contrepartie.

Cependant, Samuel Fuller ne se contente pas de dresser un état des lieux du Japon des années 50. Il s’intéresse également à ses personnages à qui il donne une épaisseur bienvenue. Très vite, le « gentil » Eddie Spanier, apparaît comme profondément antipathique, raciste et violent. Au contraire de sa cible, le « méchant » Sandy Dawson. Ce dernier mène son gang avec droiture, empathie et surtout sans jamais édulcorer ses actions contrairement à Eddie qui ne vit, lui, que dans le mensonge. Un inversement des rôles en quelque sorte qui prendra fin avec l’arrivée en jeu de la belle Mariko, veuve d’un membre de la bande de Sandy et amoureuse d’Eddie. Eddie, Sandy, Mariko, véritable trio amoureux, car Fuller, malin, brouille les cartes avec un Sandy à l’homosexualité sous-jacente, lui qui accepte sous son toit Mariko et Eddie pour mieux l’avoir près de lui, qui le nomme second en lieu et place de Cameron Mitchell déclenchant chez ce dernier une véritable scène de jalousie.

Un temps réservé à Gary Cooper, le rôle d’Eddie échoit finalement à Robert Stack dont la notoriété à l’international est bien moindre que celle de la star. Il remplit parfaitement le cahier des charges changeant de registre dans son jeu avec naturel à partir du moment où son personnage se dévoile à son aimée. Face à lui, Robert Ryan impressionne par sa capacité à créer un personnage fort et sensible à la fois. Yoshiko Otaka illumine de sa beauté un casting exclusivement masculin. Son jeu, tout en sensibilité, est juste parfait.

Film charnière entre le noir « classique » et le néo-noir, film de réconciliation entre deux peuples, film d’amour inter-ethnique, La Maison de Bambou est tout cela à la fois. Un chef d’oeuvre qui trouvera un prolongement en 1959 avec Le Kimono Pourpre, toujours de Samuel Fuller, tourné encore une fois en décor naturel dans le quartier japonais de Los Angeles.

Edition dvd :

Esc Editions nous permet de (re)découvrir ce petit bijou de Samuel Fuller dans des conditions optimales. Le master est exempt de tout défaut, les couleurs sont flamboyantes, le grain parfaitement géré. Les bandes-sons, limpides et sans souffle, sont tout bonnement parfaites. A posséder absolument!

Au rayon des suppléments, nous retrouvons un doc de 30 mn intitulé La Maison de Bambou, film d’amour… ou film de guerre? par François Guérif ainsi que la bande-annonce originale du film.

Le film est disponible en dvd ici

Fiche technique :

  • Réalisation : Samuel Fuller
  • Scénario : Harry Kleiner et Samuel Fuller
  • Musique : Leigh Harline
  • Photographie : Joseph MacDonald
  • Montage : James B. Clark
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Film Noir
  • Durée : 102 mn

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