La Pièce Maudite (The Brasher Doubloon)

La Pièce Maudite (The Brasher Doubloon)

Synopsis :

Le détective privé Philip Marlowe est engagé par une riche veuve afin de retrouver une pièce de collection connue sous le nom de Brasher Doubloon. Meurtres et chantage viendront compliquer son enquête.

Critique :

Raymond Chandler ou l’art du recyclage. Né en 1888, le petit Raymond part s’installer avec sa mère fraîchement divorcée dans le grand Londres. Il termine ses études au Dulwich College avant d’entrer dans la vie active notamment comme pigiste pour divers journaux. C’est également durant cette période qu’il écrira plusieurs poèmes. En 1912, il rentre aux Etats-Unis, fait des études en comptabilité puis s’engage dans l’armée et part combattre en France. Il est démobilisé à l’armistice et vit de petits jobs avant de se lancer dans l’écriture de nouvelles policières pour le compte de plusieurs Pulps. Ce sont ces nouvelles qui plus tard donneront les romans qui ont rendu l’écrivain mondialement connu. Ainsi, les nouvelles Bad City Blues (1938) et The Lady in the Lake (1939) donneront le roman The High Window en 1942 publié en France sous le titre La Grande Fenêtre en 1949 et adapté au cinéma sous le titre La Pièce Maudite (The Brasher Doubloon) par John Brahm en 1947.

Le producteur Robert Bassler (Jack l’Éventreur, Hangover Square) acquiert les droits du roman pour le compte de la 20th Century Fox. L’adaptation pour le grand écran est confiée au duo Dorothy Bennett (Follow the Band) / Leonard Praskins (L’Appel de la Forêt). Pour assurer la réalisation, Bassler fait appel à John Brahm avec qui il a déjà travaillé à plusieurs reprises. Né en Allemagne en 1893, Brahm entame une carrière dans le théâtre qui le mènera à Vienne, Paris et Berlin. En 1930, la montée en puissance du parti nazi lui fait quitter l’Allemagne pour l’Angleterre où il réalisera son premier film. Puis, en 1937, il part s’installer aux Etats-Unis où il est engagé par la Columbia Pictures et au coup par coup par d’autres grands Studios (Warner, United Artist, RKO).

Le moins que l’on puisse dire à la vision de La Pièce Maudite est que l’on a connu John Brahm bien plus inspiré, notamment sur Hangover Square. Il est indéniable que ce dernier sait manier ses caméras leur imprimant des mouvements ingénieux afin d’optimiser au mieux un décor, qui en dehors de la maison des employeurs de Marlowe, richement parée, reste quelque peu chiche. L’arrivée dans la demeure des Murdock, agrémentée d’une musique digne d’un film d’horreur, laisse augurer du meilleur. Mais dès le premier face à face entre Marlowe et Merle, la secrétaire de la famille, la tension retombe immédiatement faisant place à une sorte de bluette entre deux futurs tourtereaux. Le genre de situation qui sied mal à un film noir.

Un autre constat. Le film noir obéit à des règles strictes. Nous venons de voir que cette « version » de Philip Marlowe était bien trop lisse pour représenter dignement le héros cynique et un rien désabusé hantant le genre. La photographie habituellement sombre se révèle ici étrangement claire avec un noir et blanc doux voire laiteux. Ainsi, l’environnement ne représente plus aucun danger pour le héros. Finies les ombres menaçantes, les ruelles sombres et inquiétantes. Tout est décelable. De fait, les « gueules » qui hantent la ville et croisent le chemin de notre héros n’ont plus le même impact que dans d’autres productions similaires.

Cette légèreté et cette « clarté » baigneront tout le récit comme si les producteurs avaient voulu un film plaisant à regarder et édulcoré de toute violence normalement inhérente au genre. En ce sens, le film est une réussite. A aucun moment on ne tremble pour le héros même lorsque ce dernier tombe entre les mains de malfrats normalement impitoyables.

Mais La Pièce Maudite n’a pas que des défauts loin s’en faut. La réalisation de John Brahm est efficace et la courte durée du film, moins de 75 mn, font qu’à aucun moment le spectateur ne décroche d’une enquête policière qui s’avère être finalement rondement menée. Fidèle aux habitudes de Chandler, Brahm va suivre les traces de son détective en butte à des personnages ayant tous quelque chose à cacher. Mais rien ne peut l’arrêter et, de déductions en déductions, il parviendra à faire éclater la vérité. Cette dernière se fera au cours d’une mise en abyme où l’assassin sera démasqué lors d’un film projeté dans le bureau du détective devant tous les protagonistes de l’histoire. En outre, belle présence d’une voix off qui fait le lien entre les scènes et permet à Philip Marlowe de confier son ressenti quant à son enquête.

Dans le rôle de Philip Marlowe, nous retrouvons George Montgomery (La Pagode en Feu) qui, du haut de ses 31 ans, incarne un Philip Marlowe bien trop beau et lisse pour être totalement convaincant. Le personnage imaginé par Chandler se rapprochait à mon sens bien plus d’un privé hard-boiled que d’un détective charmeur. Face à lui, la très belle Nancy Guild (Somewhere in the Night), blonde pour l’occasion, tient parfaitement son rôle de jeune fille perturbée et manipulée. Mais malgré cette bonne prestation, le reste de sa carrière ne décollera jamais vraiment. Florence Bates (Rebecca) est quand à elle très à l’aise dans son rôle de matriarche machiavélique.

Naturellement un cran en-dessous d’Adieu, ma Belle d’Edward Dmytryk ou de Le Grand Sommeil d’Howard Hawks, La Pièce Maudite clos à sa façon une période faste pour le célèbre détective Philip Marlow. Il faudra attendre plus de vingt ans avant de retrouver le célèbre privé devant la caméra de Paul Bogart pour son La Valse des Truands.

Edition dvd :

Rimini Editions nous propose de (re)découvrir La Pièce Maudite de façon quasi optimale grâce à un noir et blanc très doux et un master exempt de tout défaut à l’exception d’un trait vertical plus ou moins visible selon les plans mais sans que cela ne soit rédhibitoire. Grain et fourmillement absents. Le version originale est claire et sans souffle.

Aucun bonus à se mettre sous les dents.

Fiche technique :

  • Réalisateur : John Brahm
  • Scénario : Dorothy Bennett et Leonard Praskins
  • Montage : Harry Reynolds
  • Musique : David Buttolph
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Film Noir
  • Durée : 72 minutes

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