La Tête d’un Homme – Maigret version Harry Baur

La Tête d’un Homme – Maigret version Harry Baur

Synopsis :

Peu convaincu par la culpabilité d’un homme soupçonné de meurtre, le commissaire Maigret pousse plus avant ses investigations.

Critique :

La Tête d’un Homme, version littéraire, est la cinquième enquête du commissaire Maigret signée Georges Simenon en 1931 et éditée la même année. Ce roman sera la troisième adaptation cinématographique mettant en scène le célèbre policier du 36, quai des Orfèvres après La Nuit du Carrefour de Jean Renoir et Le Chien Jaune de Jean Tarride, tout deux réalisés en ’33. Mécontent du travail effectué par les réalisateurs, Simenon pense un temps passer derrière la caméra pour mener à bien ce nouveau projet. La réalisation échoira finalement à Julien Duvivier qui vient de réussir son passage du muet au parlant avec David Golder et Les Cinq Gentlemen Maudits.

Valéry Inkijinoff et Alexandre Rignault se concerte dans les escaliers après le meurtre

Pour l’écriture du scénario de La Tête d’un Homme, Julien Duvivier s’adjoint les services de Louis Delaprée et Pierre Calmann. Il s’agira là de leur seule contribution au cinéma, le premier décédant après que son avion ait été abattu alors qu’il rentrait en France durant la guerre civile espagnole et le second disparaissant purement et simplement de la profession. Au poste de monteur, nous retrouvons Marthe Poncin qui collaborera avec Duvivier sur pas moins de vingt-quatre de ses films (Voici le Temps des Assassins, Marie-Octobre). Emile Pierre (comme cadreur pour Abel Gance sur Napoléon) et Armand Thirard (L’Assassin du Père Noël) sont eux engagés pour assurer la photographie. Là encore, deux habitués du cinéma de Duvivier (Au Bonheur des Dames, La Fin du Jour).

Harry Baur et Alexandre Rignault font face à Gaston Jacquet

Pour avoir lu nombre de romans de Simenon et d’enquêtes du fameux commissaire à la pipe (actuellement, je me régale avec Les Mémoires de Maigret), il est un constat qui ne peut être remis en question. La Tête d’un Homme est une très bonne, voire la meilleure, adaptation de l’univers de Maigret. Explications.

Fils du régisseur d’un château situé dans l’Allier, le jeune Maigret part s’installer à Nantes, chez sa tante, à la mort de ce dernier. Il entame des études de médecine tout en aidant à la boulangerie familiale. Etudes qu’il ne mènera pas à son terme puisqu’il s’engagera dans la police après s’être installé à Paris et fait la connaissance de son voisin de palier, membre du 36. Après avoir battu le pavé et fait ses preuves comme secrétaire d’un commissaire de quartier, il entre enfin aux services de Xavier Guichard, patron de la toute-puissante PJ.

Le commissaire Maigret n’est pas un homme d’action. Loin de là. Il lui arrive même de résoudre une affaire depuis son appartement (Un Noël de Maigret). Sa technique d’enquête ? Observer et s’immiscer dans le quotidien des victimes, des témoins et des suspects pour mieux s’en imprégner et saisir au vol la moindre faille ou incohérence qui se présenteraient à lui. Et c’est ce que Duvivier parvient à restituer avec brio.

Harry Baur organise l'évasion du déténu

Car son Maigret est extrêmement proche de celui imaginé par Simenon dans sa manière d’appréhender une affaire. Sous la traits d’Harry Baur, Maigret laisse la parole aux autres, fixe son regard sur ses contemporains mais surtout refuse toute facilité dans son travail en s’opposant fermement au juge d’instruction chargé de l’affaire. C’est son humanité qui marque ici, lui qui est aux antipodes de ses hommes et collègues bien plus portés sur une certaine violence, qu’elle soit physique ou verbale, alors en cours dans les années ’30 (la police des années ’50 ne sera pas mal non plus). Cette facilité de se « retirer » du monde qui l’entoure lui sera fort utile dans La Tête d’un Homme. Car face à lui, se dresse un homme à l’intelligence au moins égale à la sienne.

Valéry Inkijinoff se confie à une prostituée ans sa chambre

Le spectateur peu familier des romans de Simenon et / ou ne connaissant les enquêtes de Maigret que par l’intermédiaire des prestations de Jean Gabin (1958, 1959,1963), Jean Richard (de 1967 à 1990) ou Bruno Cremer (de 1991 à 2005) risque d’être fort désappointé par l’importance donnée au principal suspect.

Incarné à la perfection par Valéry Inkijinoff, Radek est un être trouble. Condamné par la médecine, il possède une intelligence au-dessus de la moyenne qu’il met au service d’une seule cause, celle d’un enrichissement rapide. Non pas par appât du gain mais pour s’élever socialement et arriver au niveau de ceux qu’il exècre, ces membres de la petite et grande bourgeoisie qui le regardent sans le voir. Et sa principale cible n’est finalement pas sa victime, cette dernière n’étant qu’un moyen d’arriver à ses fins, mais le commanditaire du crime. Celui qu’il voit se pavaner chaque jour dans le café restaurant qu’il fréquente. Celui qui étale une richesse qu’il n’a pas. Celui qui, fort de ses apparences, se croît supérieur aux autres.

Conscient de son intelligence, il prend un malin plaisir à « jouer » avec les policiers chargés de sa surveillance et à tenir tête à Maigret, le mettant plus d’une fois à mal. Mais Maigret laisse faire et encaisse. Il attend surtout le faux pas, inévitable, qui lui donnera l’occasion de confondre le tueur. Et lorsque ce moment sera venu et au terme d’une conclusion dramatique pour le policier, on ne pourra lire dans son regard que de la déception parce que finalement son adversaire ne le valait pas.

Harry Baur descend les escaliers sous les yeux de Valéry Inkijinoff

Toujours emprunt des techniques du cinéma muet, mais jamais emprunté dans sa réalisation, Julien Duvivier filme ce duel psychologique à hauteur d’hommes, laissant ses personnages évoluer à leur guise dans des décors nous transportant dans le Paris de l’entre-deux-guerres. La foule se pressant sur les trottoirs, l’atmosphère de fête régnant dans les bars et les cabarets participent grandement à la réussite du film et le date sans erreur possible. Cette joie de vivre, parfaitement captée, jure avec le drame qui se déroule sous nos yeux. Duvivier en fait la toile de fond devant laquelle les protagonistes jouent leur vie. Compensant un manque de moyen flagrant par une inventivité qui fait plaisir à voir (multiples scènes dans un seul plan où un policier interroge des témoins en différents endroits sans bouger), le réalisateur se fend même d’un plan sublime qui reste présent à l’esprit bien après la fin du film (voir photo ci-dessus).

Valéry Injikinoff discute avec Gina Manès dans un cabaret

Parfaitement à l’aise avec son sujet, Julien Duvivier parvient à restituer l’atmosphère et l’âme qui anime les personnages des romans de Georges Simenon. La Tête d’un Homme est l’exemple parfait d’une fidèle adaptation d’une œuvre littéraire.

Fiche technique :

  • Réalisation : Julien Duvivier
  • Scénario : Pierre Calmann, Louis Delaprée et Julien Duvivier
  • Photographie : Émile Pierre et Armand Thirard
  • Montage : Marthe Bassi
  • Musique : Jacques Dallin
  • Pays  France
  • Genre : Policier
  • Durée : 90 min
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3 thoughts on “La Tête d’un Homme – Maigret version Harry Baur

    1. Merci pour le lien. Je vais le lire à tête reposée. Je me note Panique et vais essayer de me le dégoter. J’aime beaucoup le cinéma de Duvivier ainsi que l’écriture de Simenon. Je ne devrais pas être déçu.

  1. Duvivier était un grand metteur en scène de l’âprete des passions. Ce film ne fait pas exception. Il montre qu’un bon réalisateur, même privé de ressources, peut produire des images impressionnantes. Le montage joue aussi pour beaucoup. Je l’ai vu il y a fort longtemps, j’en garde une bonne impression mais il mérite un revisionnage. Les éléments que tu rapportes me le remettent partiellement en mémoire, notamment ce fameux Radek qui se joue de l’enquête. Quand à Baur, je ne saurais dire s’il est le plus Simenonien des Maigret (car j’aime aussi beaucoup Gabin, mais qui fait d’abord du Gabin sans doute), mais il est en effet excellent dans le rôle.

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