Le Corbeau (The Raven)

Le Corbeau (The Raven)

Synopsis : Le docteur Vollin tombe amoureux de Jean après lui avoir sauvé la vie. Rejeté par le père de cette dernière, le juge Thatcher, il engage un criminel qu’il défigure pour se venger de la famille Thatcher.

Critique : … « Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais, avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; — il se percha, s’installa, et rien de plus« .

« Alors cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, — lui dis-je, — soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus !»… (Traduction Charles Baudelaire).

Le Corbeau (The Raven), poème d’Edgar Allan Poe paraît en 1845 dans l’hebdomadaire Evening Mirror. Il s’agit d’une œuvre sur le deuil et l’amour éternel aux nombreuses références à la mythologie et à l’occultisme. L’auteur emploie le style narratif pour ce qui est un dialogue entre un homme et un corbeau ne cessant de répondre « Jamais plus!« . Bien que ce poème assoie définitivement la notoriété de Poe, ce dernier ne touchera pas un sou à sa publication.

En 1935, Carl Laemmle Jr. fondateur des Studios Universal, décide de réunir, pour la seconde fois après Le Chat Noir (The Black Cat), le duo Boris Karloff / Bela Lugosi. S’inspirant du poème éponyme de Poe et plus généralement du travail du poète, le scénariste David Boehm signe un récit mêlant fantastique, horreur et policier. Arthur Lubin (Impact, Des Pas dans le Brouillard), désigné pour assurer la réalisation, est l’un des réalisateur les plus prolifique du Studio, principalement entre les années 40 et 50 et restera celui qui a donné son tout premier rôle à Clint Eastwood (Francis in the Navy). A la photographie, nous retrouvons Charles J. Stumar dont ce sera là le dernier film et au montage Albert Akst, engagé depuis peu à la Universal, et qui œuvrera plus tard sur Johnny, Roi des Gangsters avec Robert Taylor et Le Procès avec Glenn Ford.

Le Corbeau est donc la seconde incursion de Universal dans l’oeuvre du poète. Et il faut reconnaître que Lew Landers s’y entend pour restituer à la perfection l’univers trouble de Poe. Après un accident de voiture, point de départ du drame, le réalisateur va s’attacher à nous présenter le personnage incarné par Bela Lugosi sur lequel plane l’ombre inquiétante du corbeau du titre. Ombre se matérialisant sur les murs du bureau de Vollin et s’interposant régulièrement entre ce dernier et son interlocuteur. Landers filme ainsi la folie latente d’un individu possédé par les écrits de Poe et allant même jusqu’à s’identifier au narrateur fictif du-dit poème. Folie, identification prendront finalement le pas après que Vollin ait été repoussé par celle qu’il aime. Dès lors, seule la vengeance aura grâce à ses yeux.

Lew Landers va alors faire entrer en scène un second personnage, Bateman, que l’on devine très vite traqué et dangereux. Et Vollin d’en faire un être repoussant de laideur. Car pour lui, seul un homme laid peut commettre des actes laids. Vollin est beau et, suivant ce même précepte ne peut se permettre de tuer. La laideur physique, et par extension la différence, apporterait-elle ce supplément de facilité pour commettre l’irréparable? C’est en tout cas ce que semble suggérer Landers. Mais, très vite, ce dernier va inverser les rôles, faisant fi des préjugés. La beauté n’est pas gage de vertu, la laideur n’est pas gage d’insécurité. La nuit passant, le spectateur se rend compte que c’est Bateman, le meurtrier, qui est le plus capable de compassion au contraire d’un Vollin habité uniquement par la haine. Toute la force du film se situe dans ce propos bien en avance sur son temps.

La réalisation de Lew Landers est classique, ancrée dans son époque, alternant plans larges et plans serrés sur les visages, se rapprochant ainsi du cinéma muet. Les décors sont particulièrement soignés notamment la demeure de Vollin richement décorée. De nombreuses scènes se déroulent dans diverses pièces de la maison laissant deviner la richesse du docteur. La cave est évidemment l’endroit de la maison où la passion de ce dernier pour Poe atteint son paroxysme, avec les répliques de machines de torture inventées par le poète, dont le pendule, mais aussi le lieu où tout va finalement se jouer.

Autant se l’avouer tout de suite, le duo vedette dévore littéralement l’écran, Bela Lugosi en tête. De tous les plans, l’acteur impose une présence intimidante qui occulte totalement ses partenaires. Jouant habilement de son regard et de ses rictus, il incarne la folie avec brio, habitant littéralement son rôle. Seul Boris Karloff parvient à s’imposer face à lui dans le rôle de ce pauvre homme autant victime que les otages du docteur fou, rappelant au passage par son jeu sa célèbre créature de Frankenstein. Face à eux, le reste du casting à les plus grandes difficultés du monde à exister même si, à l’instar de Samuel S. Hinds (La Rue Rouge) et Lester Matthews (Le Temps du Châtiment) certains connaîtront une belle carrière.

Interprétation de qualité, Boris Karloff et Bela Lugosi en tête, réalisation soignée quoique désormais un peu désuète, références intelligentes à l’œuvre d’Edgar Allan Poe, Le Corbeau reste encore aujourd’hui une très bonne adaptation de l’univers du poète maudit. Bien qu’empruntant à l’iconographie du film d’horreur, il se rapproche de par son sujet, entièrement basé sur la vengeance, du cinéma populaire policier. J’en veux pour preuve cette chambre transformée par Vollin en ascenseur que le duo Pierre Souvestre / Marcel Allain réutilise dans leur roman Juve contre Fantômas et adapté au cinéma par Louis Feuillade.

Edition dvd :

Elephant Films nous propose de (re)découvrir Le Corbeau dans des conditions tout à fait honorables au regard de l’âge du film. L’image oscille entre le sombre et la surexposition quand certains plans s’élèvent à un niveau bien supérieur. Quelques petits défauts de pellicule viennent s’ajouter au constat. Cependant, rien de rédhibitoire. Le plaisir de regarder ce très bon film reste entier.

Au rayon bonus, nous retrouvons une présentation du film par Eddy Moine et un livret photos de 16 pages par Alain Petit.

Le Corbeau est disponible en dvd ici

Bande-annonce

Fiche technique :

  • Réalisation : Lew Landers
  • Scénario : David Boehm
  • Montage : Albert Akst
  • Photographie : Charles J. Stumar
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Horror-noir
  • Durée : 61 minutes

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