Le Défilé de la Mort (China) de John Farrow

Le Défilé de la Mort (China) de John Farrow

Synopsis :

Chine, 1941. Au péril de leur vie, deux trafiquants américains vont se dresser contre l’envahisseur japonais et tenter de sauver des étudiantes chinoises, considérées comme l’avenir du pays.

Critique :

Avant de se pencher un peu plus en détail sur Le Défilé de la Mort, rapide retour sur quelques dates histoire de contextualiser le film de John Farrow.

Trois jours après que les forces allemandes aient envahi la Pologne, les Etats-Unis se déclarent neutre dans le conflit qui menace de se généraliser sur le vieux continent. Début novembre 39, le gouvernement américain va plus loin en autorisant la vente d’armes à tous les belligérants sans distinction. Les anglais ripostant par un blocus des ports du Reich, seuls les alliés profitent de ce commerce. Pendant un an, la situation n’évoluera guère, des solutions pacifiques ayant été trouvées entre l’Oncle Sam et l’Empire du Soleil Levant. Les mentalités évoluent cependant début juillet 41. Jusque là prudent, le président Roosvelt estime que son pays ne pourra jamais « survivre comme un havre, heureux et fertile, de liberté, encerclé par un cruel désert de tyrannie« . Le même mois, le gel des avoirs japonais et un embargo sur le pétrole sont votés. Le 07 décembre 41, la base navale de Pearl Harbor est attaquée par la marine et l’aviation japonaises. Bilan : 2 cuirassés coulés, 6 endommagés, 188 avions détruits, 128 endommagés, 2403 tués ou disparus. Lendemain de l’attaque, les Etats-Unis déclarent la guerre au Japon. Le 11 décembre, l’Allemagne et l’Italie font de même contre les Etats-Unis. Et inversement.

1942. La Paramount acquiert les droits d’une pièce non produite écrite par Archibald Forbes, The Four Brothers, narrant les aventures d’un négociant en Chine prenant part aux combats contre les japonais aux côtés de trois résistants chinois. L’adaptation pour le grand écran est confiée à Frank Butler (La Sentinelle du Pacifique). John Farrow, qui vient de finir Le Commando Frappe à l’Aube, se voit confier la réalisation de ce qui sortira au cinéma l’année suivante sous le sobre titre China. Leo Tover, directeur de la photographie qui éclairera En Marge de l’Enquête pour John Cromwell, et Eda Warren, monteuse attitrée de John Farrow (…Les Yeux de la Nuit, La Grande Horloge, Un Pacte avec le Diable…) se joignent à l’équipe technique.

China (Le Défilé de la Mort), Calcutta (Meurtres à Calcutta), Saigon (Trafic à Saïgon). Alan Ladd aura voyagé en Asie grâce à John Farrow et Leslie Fenton.

En regardant Meurtres à Calcutta, j’avais été surpris par la réalisation de Farrow, plus empruntée, moins fluide que d’habitude. Le mélange des genres y étaient surement pour quelque chose. Tout le contraire de ce Défilé de la Mort d’une efficacité sans faille. En moins d’une heure et vingt minutes, le réalisateur parvient à dresser le portrait de ses trois têtes d’affiche, à situer l’action dans un contexte historique précis, à faire évoluer intelligemment et sans effet grossier son personnage principal, à se montrer tour à tour cruel et humain, à balayer une idylle naissant pour mieux rebondir sur une autre, à livrer des scènes d’action parfaitement maîtrisées contrebalancées par des moments bien plus intimistes.

Non content d’être un divertissement de haute volée, Le Défilé de la Mort se révèle être également un film de propagande élégant et une source d’inspiration pour le cinéma contemporain.

Film de propagande, Le Défilé de la Mort l’est assurément. Alors en pleine guerre contre les japonais, ces derniers y sont représentés exclusivement comme des êtres sadiques et veules, s’en prenant à une population civile sans défense, violant les jeunes femmes, tuant sans discernement et gratuitement vieillards et bébé. Un portrait sans concession qui n’a d’autre but que de maintenir la population américaine, revancharde après Pearl Harbor, dans un état d’esprit guerrier. Mais loin de tout américanisme outrancier, ce patriotisme est proposé par petites touches et participe au déroulement de l’intrigue. Il trouve son point d’orgue dans la tirade finale d’Alan Ladd déclamée avec conviction alors que tout est perdu pour lui et reprenant l’idée principale du discours du président Roosvelt. La Liberté.

Source d’inspiration pour de futurs cinéastes, oui. On ne peut s’empêcher, même si le but recherché n’est pas du tout le même, de penser à La Canonnière du Yang-Tsé de Robert Wise de par la prise de conscience du héros du monde qui l’entoure et de son sacrifice ultime. Mais surtout, on est surpris par le personnage même de David Jones, appelé tout du long Mister Jones. Ca ne vous rappelle rien ? Bien sûr. Le célèbre archéologue affublé de son blouson de cuir et de son chapeau, parcourant le monde à la recherche de reliques et s’opposant régulièrement aux nazis ou à une secte sanguinaire. Alan Ladd a le même accoutrement, la même façon de plaisanter à froid, de se comporter avec les femmes. A n’en point douter, Spielberg a vu Le Défilé de la Mort et a apprécié l’image véhiculée par son héros.

L’autre force du Défilé de la Mort est d’avoir réussi à créer une vraie complicité entre le trio d’acteurs. Chacun est à sa place. Aucun ne cherche à se démarquer de l’autre par un jeu excessif. Il existe un véritable équilibre au sein du casting que l’on ne peut que louer. Alan Ladd est égal à lui-même, dur et tendre à la fois. Beaucoup considère que Le Dahlia Bleu est une de ses meilleures prestations mais après avoir vu Le Défilé de la Mort, on est en droit de revoir son avis. William Bendix, à la stature imposante, se incarne un homme de bien, tout simplement, à l’opposé de ses autres interprétations bien plus brutales. Loretta Young, loin de tout faire-valoir, est un vrai personnage nanti d’une volonté farouche, une vraie personnalité élevée au rang de passionaria par la photographie de Leo Tover qui sait s’attarder sur son très beau regard. Là encore, un sans faute.

Mais depuis le début de cet article, une question vous taraude. Je le sais. Que vient faire Le Défilé de la Mort sur un site consacré aux films noirs ?

Alors déjà, je fais ce que je veux. Ensuite, ce film m’a tellement plu qu’il fallait que je le dise, l’écrive.

Mais surtout, à bien y regarder, si notre David Jones avait survécu à cette ultime aventure, nous aurions pu le retrouver, de retour au pays, impliquer dans de sombres intrigues, aux prises avec une quellconque organisation criminelle voire sous l’emprise d’une femme fatale. Parce que le retour au pays de soldats ou de tout autre individu ayant eu à subir les affres de la guerre ne se fait jamais sans séquelle. Très vite Hollywood a compris que ces personnages pouvaient être intéressants dans certaines productions. Ce fut le cas pour le film noir. Un stress post-traumatique est un moyen efficace de leur donner de l’épaisseur, de faire ressentir au public ce sentiment de dangerosité, de non-maîtrise de soi susceptible de les habiter. De dramatiser encore plus un genre qui n’en demandait pas tant.

Bref, que ce soit David Jones, Johnny Sparrow ou Carolyn Grant, nous sommes là en présence d’individus que l’on retrouvent sous une forme évoluée dans de nombreux films noirs mettant en scène des vétérans de la seconde guerre mondiale. D’où leur présence ici…

Soyons clairs, Le Défilé de la Mort est un excellent film, à la réalisation ultra efficace, porté par une interprétation sans faille. Un film sur lequel il serait dommage de faire l’impasse d’autant plus que l’édition signée Elephant Films est tout simplement magnifique.

Edition dvd :

Elephant Films a mis les petits plats dans les grands à l’occasion de la sortie de Le Défilé de la Mort. Le travail de Leo Tover est parfaitement mis en valeur au travers d’un master très propre, d’un niveau de détail élevé et d’un noir et blanc magnifiquement restitué. La bande-son, uniquement proposée en version originale sous-titrée français ou anglais, est claire et sait se montrer puissante quand il le faut.

Côté bonus, nous avons droit à la présentation du film par Laurent Aknin, un livret de 24 pages signé Denis Rossano, une bande-annonce d’époque et une jaquette réversible.

Le Défilé de la Mort est disponible directement auprès d’Elephant Films en dvd ici et en combo blu-ray / dvd ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : John Farrow, assisté de Gerd Oswald, Hal Walker Oscar Rudolph et Harve Foster
  • Scénario : Frank Butler
  • Musique : Victor Young
  • Image : Leo Tover
  • Montage : Eda Warren
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Aventures, Guerre
  • Durée : 79 minutes
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4 réflexions sur « Le Défilé de la Mort (China) de John Farrow »

  1. Je ne connaissais pas du tout mais je suis impressionné par les qualités que tu présentes à propos de ce film. On est embarqué dans l’article comme si on était déjà dedans. Je suis épaté aussi par l’efficacité de ces réalisateurs qui enchainaient les productions, souvent avec des budgets rachitiques (économie de guerre oblige), et pourtant une maîtrise formelle impressionnante. Des films qui marquèrent sans aucun doute quelques jeunes esprits, peut-être ceux de George, Steven et Philip… 😉

  2. J’aime énormément le cinéma de John Farrow mais son Calcutta m’avait quelque peu laissé sur place. Mais avec Le Défilé de la Mort il m’a réembarqué pour un excellent film d’aventure. Il m’a prouvé une fois de plus qu’il était un grand réalisateur malheureusement trop méconnu.

  3. Je croise les doigts pour qu’Elephant Films sortent en blu-ray Trafic à Saïgon histoire que la trilogie asiatique d’Alan Ladd soit complète. Je leur ai envoyé un mail en ce sens…

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