Le Démon de la Chair (The Strange Woman)

Le Démon de la Chair (The Strange Woman)

Synopsis :

Bangor, 1824. Par soif de réussite sociale, la belle et cruelle Jenny Hager se met en devoir de charmer le plus riche armateur de la ville. Tout en faisant les yeux doux à son beau-fils et au contremaître.

Critique :

Ben Ames Williams, né en 1889, baigne dès son plus jeune âge dans le monde de l’écriture et de l’édition au travers de son père, propriétaire du Jackson Standard Journal, Ohio. Ses études, tournées sans surprise vers la littérature, lui permettent de décrocher un emploi au Boston American. 1919 est l’année où Williams se voit publié pour la première fois. Sa carrière perdure jusqu’en 1953 et compte pas moins d’une centaine de nouvelles et trente romans. The Strange Woman, qui sert de matériau de base pour Le Démon de la Chair, est publié en 1941 aux éditions Armed Services, dont la particularité était d’envoyer les tirages des ouvrages aux soldats combattant sur le front.

Dès le départ associé au projet, le réalisateur Edgar G. Ulmer participe à l’écriture de l’adaptation de The Strange Woman en compagnie du producteur Hunt Stromberg (La TigresseToo Late for Tears), ancien de la Metro-Goldwyn-Mayer et indépendant depuis 1943 après avoir rejoint l’année précédente la Society of Independent Motion Picture Producers créée notamment par Charlie Chaplin, Walt Disney et Orson Welles. Il se retire des affaires en 1951 sans avoir connu de véritable succès. Le scénario de ce qui deviendra Le Démon de la Chair est confié à Herb Meadow (Le Juge Thorne fait sa Loi), ancien bootlegger durant la prohibition reconverti dans l’écriture. Le parisien Lucien Andriot (La Femme Déshonorée), expatrié volontaire depuis 1920, est en charge de la photographie. Au montage, nous retrouvons le duo John M. Foley / Richard G. Wray qui se spécialiseront très vite dans les séries et les téléfilms (The Sheriff of Cochise, The Lone Ranger).

Que dire d’Edgar George Ulmer ? Arrivé aux Etats-Unis dans les bagages de Friedrich W. Murnau à l’occasion du tournage de L’Aurore, le réalisateur avait tout pour faire une carrière marquante sur le sol américain. Problème. Il y a une femme sur sa route. Celle du neveu du grand patron de Universal. Une relation adultérine, un divorce et un mariage plus tard, voilà notre Edgar blacklisté par les grands studios. Les petits budgets deviennent son pain quotidien. Mais le talent est là et bien là. Le film noir Détour puis le mélodrame musical Carnegie Hall sont des succès. Les budgets qui lui sont alloués sont revus à la hausse. Le Démon de la Chair va pouvoir se faire.

Le Démon de la Chair. Voilà un titre bien racoleur qui reflète bien peu le propos du film. Nous lui préférerons sans hésitation son titre original. The Strange Woman. Tant le portrait que nous dresse Edgar G. Ulmer de son héroïne est ambiguë.

Tout commence avec un groupe de jeunes enfants encourageant depuis un petit pont deux de leurs camarades nageant dans la rivière. Une fillette sort du lot. Elle est brune, braillarde et n’hésite pas à jeter divers objets aux nageurs. Par pure méchanceté. C’est aussi par pure méchanceté qu’elle pousse à l’eau le petit Ephraïm qui ne sait pas nager. Et ce n’est que lorsqu’un adulte passe par là qu’elle sauve de la noyade l’infortuné et se fait passer pour la sauveuse. Que serait-il advenu s’il n’y avait eu aucun témoin ? Nous ne le saurons jamais. Cette peste, c’est Jenny Hager. Son père est un alcoolique notoire depuis que sa femme est partie avec un autre. Et Jenny prend le même chemin que sa mère. Elle veut être reconnue. Elle veut être riche. Et par dessus tout, n’être au service de personne. Pour arriver à ses fins, elle n’hésitera pas à user de ses charmes et écarter ceux qui oseraient se dresser sur son chemin de la réussite. Le trait est forcé, le spectateur ne peut que la détester.

Sauf que cette séquence initiale, et efficace, n’est pas l’œuvre d’Edgar G. Ulmer. On la doit à Douglas Sirk (Le Temps d’Aimer et le Temps de Mourir) à la demande des producteurs qui n’ont pas aimé celle d’Ulmer. Et cela va avoir des conséquences sur le rendu final du film.

Désormais adulte, Jenny Hager n’a pas perdu de vue le but qu’elle s’était fixée bien des années auparavant. Malgré une différence d’âge très marquée, elle va jeter son dévolu sur le plus riche armateur de Bangor, le père d’Ephraïm. Le Destin, qui aime frayer avec cette figure imposée qu’est la femme fatale, va lui faciliter la tâche. Ivre de colère et de boisson, Hager père va corriger sa fille à coups de ceinturon comme il a dû par le passé corriger sa femme. De cet accès de rage, il n’en tirera qu’une crise cardiaque qui le terrassera et permettra à Jenny, sans avoir l’air d’y toucher, de parvenir à ses fins. La voilà riche et influente. Mais de par son ambivalence, la Jenny de Ulmer est bien plus intéressante que celle croquée par Sirk.

On l’aura compris, le désir de Jenny de s’élever socialement lui vient de l’enfance. Abandonnée, élevée par un père plus intéressé par sa bouteille que par sa fille, elle s’est jurée de ne plus subir les affres de la pauvreté, ne plus avoir à supporter le regard des nantis. Et tant pis si elle passe pour une parvenue. Son mariage arrangé par les notaires de Bangor lui offre tout ce qu’elle désirait. Argent et une place de choix parmi les bourgeois. Elle reste une femme et l’attirance pour le sexe opposé reste important. Et ce, même s’il prend les traits du fils de son propre mari ou, plus tard, ceux du contremaître de ce dernier pourtant promis à sa meilleure amie. Insatiable, il lui faut toujours plus d’argent, s’élever toujours plus haut, utiliser les hommes pour arriver à ses fins. En d’autres termes, Jenny est l’archétype même de la femme fatale. Sauf que…

Sauf que Jenny n’a pas oublié d’où elle vient. Juste au-dessus du ruisseau. A hauteur de trottoir. Qu’il n’a suffit que d’un coup du sort pour qu’elle ne finisse fille de joie pour marins en goguette. Elle s’emploie donc à protéger celles et ceux qui n’ont pas eu sa chance finançant la restauration du quartier pauvre, prenant en charge les soins des plus miséreux, protégeant une serveuse de ses anciennes connaissances. On l’aura compris. Jenny a deux visages comme le résume si bien l’affiche originale : Innocent / Evil « There are two Jenny Hagers« . Et c’est ce qui fait finalement tout le sel de ce film qui lorgne à la fois du côté du film noir et du mélodrame.

Le Démon de la Chair est porté à bout de bras par une Hedy Lamarr (Carrefours) très impliquée (elle est également co-productrice). Elle incarne avec application, et parfois avec un brin de folie, une femme fatale finalement attachante. Face à elle, trois hommes. George Sanders (Hangover Square), Louis Hayward (L’Impitoyable) et Gene Lockhart (Les Bourreaux Meurent Aussi) tombent tour à tour avec extase dans les bras de la belle Hedy Lamarr.

Un casting de qualité au service d’un récit quelque peu déséquilibré mais marquant de par l’interprétation quasi habitué de la star Lamarr.

Edition dvd :

Si Le Démon de la Chair est une réussite, il en est autrement pour son transfert sur dvd. Très probablement issu du site Public Domain Movies, la copie est particulièrement endommagée avec force griffures, traits verticaux et autres tâches. C’est particulièrement dommage car, au détour de certains plans, on sent que le potentiel pour remettre une belle copie était bel et bien présent. Le son est lui aussi médiocre. Entre souffle, craquements et crachotements, rien ne nous est épargné.

Fiche technique :

  • Réalisation : Edgar G. Ulmer et Douglas Sirk (non crédité)
  • Scénario : Herb Meadow, Hunt Stromberg et Edgar G. Ulmer
  • Photographie : Lucien Andriot
  • Montage : John M. Foley, Richard G. Wray et James E. Newcom
  • Musique : Carmen Dragon
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film noir
  • Durée : 100 minutes
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2 réflexions sur « Le Démon de la Chair (The Strange Woman) »

  1. Encore une ambitieuse, une croque use d’hommes, fatale même pour son père. Mais avec le visage d’ange d’Hedy, comment ne pas succomber.
    Ulmer (dont j’ignorais les aventures adultérines), Sirk, Lamarr, Sanders et un scénario aux petits oignons, il ne m’en fallait pas tant pour éveiller mes sens de cinéphile ! Dommage que la copie soit si médiocre.

  2. Succomber oui, mais tout en la détestant et en ne pouvant s’en séparer voire même simplement s’en éloigner. Une vraie femme fatale comme on les aime.

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