Le Fils du Pendu (Moonrise) – Frank Borzage

Le Fils du Pendu (Moonrise) – Frank Borzage

Synopsis :

Alors qu’il n’est qu’un bébé, Danny Hawkins voit son père exécuté par pendaison pour le meurtre d’un homme. Son enfance, faite de violences et de moqueries, prendra fin le jour où il tuera accidentellement le plus acharné de ses harceleurs.

Critique :

Sous l’impulsion du producteur Charles F. Haas, le studio Republic Pictures acquiert les droits de l’unique roman signé Theodore Strauss publié en 1946, Moonrise. C’est ce même Haas qui s’attèlera à l’écriture du script pour ce qui sera sa seule et unique expérience dans le domaine. En effet, il se tournera dès 1951 dans la réalisation d’épisodes de séries télé et ce jusqu’en 1967 (Dick Tracy, Perry Mason, Rawhide). Mais en cette année 1948, le temps n’est pas encore venu pour Haas de passer derrière la caméra. La réalisation revient donc à Frank Borzage, acteur de cinéma muet reconverti.

Attiré dès son plus jeune âge par le monde du spectacle, Frank Borzage travaille dans une mine de charbon afin de se payer des cours d’art dramatique. En 1912, il prend la direction d’Hollywood où il continue de faire l’acteur et ce jusqu’en 1917, année où il décide de se consacrer exclusivement à la réalisation. Durant les deux années qui suivent, Borzage réalisera pas moins de 14 films et rencontrera son premier vrai succès avec Humoresque, succès confirmé sept ans plus tard avec L’Heure Suprême et son Oscar du meilleur réalisateur. Contrairement à d’autres, il réussira sa reconversion dans le parlant et signera là encore quelques réussites comme Liliom, L’Adieu aux Armes ou China Doll. Adulé par Samuel Fuller, Frank Borzage, le « représentant le plus caractéristique du mélodrame cinématographique américain » d’après Jean Tulard, sera malheureusement oublié au fil des ans alors que sa filmographie recèle de nombreux trésors à l’image de ce Fils du Pendu.

Il y a des films où, dès les premières images, vous savez que vous allez être transportés au delà de ce que vous pouviez imaginer. Le Fils du Pendu est de ceux-là.

Après un générique où le titre apparaît sur une surface trouble, Frank Borzage se fend d’une séquence onirique directement échappée du cinéma de Murnau. Des silhouettes, dont le réalisateur se garde bien de nous dévoiler le visage, s’avance vers l’échafaud où doit être pendu le meurtrier. Puis, en ombre chinoise, le bourreau, seul à l’écran, déclenche le mécanisme. Plan suivant. Un bambin pleure dans son couffin. Une ombre dansante se dessine sur son petit corps. Comme l’ombre d’un pendu dansant au bout de sa corde. La caméra recule lentement pour nous révéler l’origine de cette ombre : une simple poupée pendue à un mobile. Le lien entre le condamné à mort et le bébé est établi. Un enfant maudit qui n’aura de cesse de souffrir de l’héritage meurtrier laissé par son père tout au long de sa vie.

Un enfant marqué du sceau de l’infamie est-il condamné à subir un Destin dramatique ? Telle est la question que semble poser Frank Borzage dans Le Fils du Pendu. Je serais tenté de répondre par l’affirmative. Tout du moins jusqu’à ce que la victime désignée ne rencontre la personne qui l’aidera à se débarrasser du poids qui l’accable.

Les enfants peuvent être cruels entre eux. Et le jeune Hawkins, désormais désigné comme le « fils du pendu », va être la cible des moqueries incessantes de ses camarades de classes. Aux quolibets de ces derniers, il opposera une violence qui finira, bien des années plus tard, par le pousser à tuer dans l’urgence de la situation son plus acharné harceleur. Cette violence, le réalisateur nous l’explique par l’ignorance dans laquelle baigne Danny. Orphelin élevé par une tante et une grand-mère qui gardent le silence sur les raisons qui ont poussé son père à tuer, Danny ignore tout des raisons pour lesquelles son père est devenu meurtrier. Sa vision des choses est simpliste : son père a tué, un homme est mort. Aussi, lorsqu’il tue de ses propres mains, il en arrive à la même conclusion. Il a tué, un homme est mort. Pour lui, toute autre considération n’existe pas. Mais en va-t-il de même pour les gens qui gravitent autour du jeune meurtrier ?

Revoir Le Fils du Pendu à quelques jours d’intervalle de L’Étrange Mr Slade permet de mesurer à quel point Frank Borzage, à la différence d’Hugo Fregonese, ne se laisse pas emporter par les accents mélodramatiques qui habitent nombre de ses films mais au contraire les inscrits dans une intrigue parfaitement équilibrée.

Parce qu’en parallèle à cette histoire criminelle au cours de laquelle Danny, ignorant par habitude tout des circonstances atténuantes qui peuvent le sauver de la potence, va se retrouver acculé dans sa fuite en avant, le réalisateur va s’attacher à nous faire vivre de l’intérieur une idylle naissante entre deux êtres que tout oppose.

Danny Hawkins, de toute temps étiqueté fils de …, est amoureux d’une jeune institutrice, Gilly Johnson. Cette dernière bien qu’éprouvant au mieux de la pitié pour le jeune homme, sort avec Jerry Sikes, fils de banquier et accessoirement agresseur principale de Danny. C’est lui qui mourra sous les coups de ce dernier. Mais Danny est un jeune homme bon, prenant la défense d’un sourd et muet lui aussi victime de la bêtise humaine et fréquentant un noir retiré dans le bayou pour fuir cette même stupidité. C’est pour ces raisons que Danny n’est pas immédiatement soupçonné. C’est pour ces raisons que le shérif, plein de doutes, veut donner une chance au jeune homme. C’est aussi pour ces raisons que Gilly va tomber petit à petit sous le charme d’un Danny en pleine souffrance intérieur. Les deux êtres vont s’apprivoiser difficilement. Danny est pressant, son temps étant compté. Gilly est plus prudente, elle pense avoir le temps. Tout cela crée de l’amertume, des conflits mais Gilly est patiente et cherche à rassurer son prétendant tout en ignorant la véritable cause de son trouble. Ce n’est qu’une fois mise devant le fait accompli qu’elle reconnaîtra enfin son amour pour Danny.

Cette histoire d’amour s’intègre parfaitement au drame et le fait même entrer dans une autre dimension. C’est en cela que Le Fils du Pendu se distingue, dans sa construction et son homogénéité, d’un film comme celui de Fregonese et surement de bien d’autres. D’autant plus que le casting est en tout point remarquable.

De presque toutes les scènes, Dane Clark (Le Repaire du Forçat, Whiplash) rend presque palpable le trouble, la peur, la haine qui l’animent. Il n’en devient que plus humain, créant auprès du spectateur une certaine empathie pour son personnage. Face à lui, la belle Gail Russell (La Falaise Mystérieuse, La Robe Déchirée) illumine de sa beauté ce sombre drame. Elle est celle grâce à qui Danny reste à flot, celle qui sera le trait d’union entre Danny et le reste du monde. Dans le rôle très bien écrit du shérif Clem Ottis, nous retrouvons Allyn Joslyn (Qui a Tué Vicky Lynn ?) et dans le rôle du détestable Jerry Sykes, Lloyds Bridges (Y a-t-il un Pilote dans l’Avion ?) à la carrière déjà bien fournie.

Jouissant d’une photographie signée John L. Russell (Psychose) flirtant à plusieurs reprises avec le fantastique, Le Fils du Pendu est un magnifique drame criminelle doublé d’une étude de caractère poussée. Frank Borzage mériterait que l’on se penche plus souvent sur son cinéma, ô combien touchant.

Edition dvd :

Mises à part quelques très brèves sautes d’images, Le Fils du Pendu nous est présenté dans un master fort honorable au noir et blanc profond et au niveau de détail élevé. Grain parfaitement maîtrisé. La bande-son, uniquement en version originale sous-titrée français, est clair avec un très léger souffle intermittent. Encore du bon boulot signé Artus Films.

Aucun bonus à l’horizon, seulement la présentation des différents titres de la collection.

Le Fils du Pendu est disponible en dvd directement ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Frank Borzage
  • Scénario : Charles F. Haas (screenplay), Theodore Strauss (nouvel)
  • Photographie : John L. Russell
  • Montage : Harry Keller
  • Musique : William Lava
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film Noir
  • Durée : 90 minutes

One thought on “Le Fils du Pendu (Moonrise) – Frank Borzage

  1. Très envie de découvrir ce « Moonrise » après avoir lu ce texte. Il me fait regretter de n’avoir pas suffisamment exploré la filmographie de Frank Borzage, cinéaste majeur des années 30 et 40.

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