Le Grand Chantage (Sweet Smell of Success)

Le Grand Chantage (Sweet Smell of Success)

Synopsis :

J.J. Hunsecker, puissant chroniqueur new-yorkais, voit d’un très mauvais œil la liaison que sa sœur cadette entretient avec un musicien de jazz. Il charge Sidney Falco, un attaché de presse de seconde zone aux dents longues, de salir la réputation de l’artiste et ainsi empêcher le mariage des deux amoureux.

Critique :

Né en 1915 au sein d’une famille aisée de la côte est des États-Unis, Ernest Lehman entame à l’issue de ses études une carrière de pigiste pour divers magazines comme le Cosmopolitan ou le Colliers. La qualité de ses écrits le font très vite remarquer par Hollywood. Devenu scénariste pour les différents studios, il signera des scripts de très grandes qualités qui, adaptés par les plus grands, deviendront de véritables succès (Sabrina, West Side Story…). Sa collaboration avec Alfred Hitchcock accouchera de l’une des plus grandes réussites du Maître, La Mort aux Trousses. En 1957, Lehman publie un recueil de nouvelles, Sweet Smell of Success: And Other Stories, dont il tire la même année une adaptation pour le cinéma, Le Grand Chantage.

L’histoire du roman de Lehman, et son adaptation cinématographique Le Grand Chantage, trouve son origine dans son expérience acquise au sein de la presse écrite (la première version du roman date de 1950) ainsi que dans le programme Tokyo Rose et plus précisément dans l’intervention de Walter Mitchell, journaliste qui lui inspirera le personnage interprété par Burt Lancaster.

Un peu d’histoire. Juillet 1941. Iva Toguri D’Aquino, citoyenne américaine d’origine japonaise, part dans sa famille au Japon. Suite à l’attaque de Pearl Harbor, elle se voit contrainte de remettre ses papiers d’identité aux autorités. Sans réelle ressource, elle trouve un emploi à Radio Tokyo où, en compagnie de prisonniers de guerre alliés, elle est obligée de participer à des émissions de propagande, émissions auxquelles elle s’opposera avec force. Dès lors, ses interventions, en anglais, se veulent des critiques à peine couvertes des forces de l’Axe.

Août 1945. D’Aquino est arrêté par les forces américaines sur le sol japonais mais est vite libérée, le FBI n’ayant découvert aucune preuve de sa participation active à une quelconque trahison. Enceinte, elle fait une demande de passeport afin de rentrer aux États-Unis et ainsi accoucher sur le sol américain. Walter Winchell, célèbre animateur radio et de télévision, s’oppose à son retour et lance une campagne médiatique d’envergure contre elle. D’Aquino voit sa demande refusée, son enfant meurt peu de temps après sa naissance, elle est de nouveau arrêtée et extradée vers les Etats-Unis où elle finit par être jugée et condamnée à 10 ans de prison au motif d’avoir annoncé la perte de navires alliés lors de combats (!). Elle est réhabilitée en ’77 par le président Gerald Ford.

Intéressé par le sujet, Burt Lancaster acquiert les droits de Le Grand Chantage via sa société de production, Hecht-Hill-Lancaster, et souhaite confier la réalisation à Lehman. Peu confiant dans le fait de laisser un tel sujet entre les mains d’un novice, United Artists demande à Hecht de trouver un autre réalisateur. Ce sera Alexander Mackendrick. Lehman tombant malade lors de la pré-production, Clifford Odets (Rien qu’un Cœur Solitaire) est choisi pour peaufiner le scénario. mais prenant un retard considérable, il forcera Mackendrick à commencer les prises vue sans connaître la fin du script.

D’origine écossaise, Alexander Mackendrick commence sa carrière de réalisateur en Grande-Bretagne après guerre. Spécialisé dans la comédie, il réalisera entre autres Whisky à Gogo, The Maggie et surtout The Ladykillers avec Alec Guinness, Peter Sellers, Cecil Parker et Herbert Lom. Le Grand Chantage sera son premier film sur le sol américain et représente une véritable gageure pour lui, le ton du film se révélant aux antipodes de ce qu’il a pu proposer jusqu’ici. L’échec du film fera qu’il repartira en Angleterre où il réalisera deux films avant de revenir une ultime fois aux Etats-Unis à la demande de Sharon Tate (Comment Réussir en Amour sans se Fatiguer) ce qui sera pour lui l’occasion de retrouver Tony Curtis.

La première chose qui frappe dans Le Grand Chantage, c’est son esthétisme. Obstinément plongé dans l’obscurité, le New-York de Mackendrick ne semble pas avoir droit à la lumière du jour. Seul point de repère, les néons des bars et autres clubs qui illuminent cette ville en perpétuel mouvement. Mais tout cela est bien artificiel. New-York comme métaphore de l’âme humaine, elle aussi bien sombre.

Avec Le Grand Chantage, c’est une charge intelligente et féroce contre la toute puissance des médias que le réalisateur va nous asséner en dressant le portrait sans complaisance de deux journalistes et la relation dominé / dominant qui les unit. Sidney Falco est un jeune attaché de presse sans réel talent dévoré par l’ambition. Son but : se faire un nom au sein de la profession. Même s’il doit pour cela perdre son âme. Et c’est justement cet instant où Falco va basculer que choisit Mackendrick. Poussé à bout par le désir de plaire à celui qu’il admire et déteste pour sa réussite, J.J. Hunsecker, Falco mettra tout en œuvre pour arriver à ses fins même si au fond de lui cette campagne de dénigrement le dégoûte. Le but qu’il s’est fixé est bien trop important à ses yeux. Il s’arrange donc avec sa conscience et ferme les yeux sur les humiliations qu’il subit sans cesse de la part de J.J. Hunsecker qui semble le considérer, au mieux, comme un animal de compagnie. Pour illustrer son propos, Mackendrick filmera Curtis toujours derrière Lancaster, dans son ombre. Et lorsque les deux hommes se font face, Lancaster semble encore plus grand qu’il ne l’est dans la réalité (« seulement » 13 centimètres séparent les deux hommes au détriment de Curtis).

Loin au-dessus de lui, J.J. Hunsecker, apparaît comme un véritable démiurge ayant droit de vie ou de mort dans sa ville de New-York, voire au-delà. Grâce à une véritable armée de petites mains, il est le détenteur des petits secrets inavouables des citoyens les plus influents. Chroniqueurs, artistes, flics, hommes politiques, tous lui sont redevables. Pour un bon papier mais aussi par crainte d’un mauvais, chacun se comporte comme des vassaux prêt à faire les quatre volontés du seigneur en place. Cette toute-puissance, même si elle n’est finalement qu’illusoire, J.J. Hunsecker l’applique à sa propre famille, en l’occurrence sa sœur cadette. Or, du moment où cette dernière souhaite sortir de la domination de son frère en prenant son envol, la réaction de Hunsecker sera de la détruire comme il détruirait un concurrent ou plus futilement quelqu’un qui lui déplaît.

Sauf que face à lui, se dresse un homme mû par un seul sentiment, l’amour et par une droiture d’esprit sans commune mesure. Leur face-à-face sera tendu et tournera, contre toute-attente, à l’avantage de l’artiste amoureux sur qui Hunsecker ne semble pas avoir prise. Le coup de grâce sera porté par la sœur de Hunsecker après une ultime confrontation entre Lancaster et Curtis. Hunsecker se retrouvera ainsi seul, sans ami mais avec pléthore ennemis, Falco en disgrâce sans aucun soutien. Pour Mackendrick, seul l’amour, le soutien désintéressé et l’honnêteté sauvent en ce bas monde et protègent de tout.

Sorti la même année que Rendez-vous avec une Ombre, Le Grand Chantage permet à Tony Curtis de faire, une fois de plus, étalage de son talent. Très à l’aise dans le rôle d’un jeune pigiste prêt à tout, il parvient à rendre crédible le moindre de ses changements de comportement au gré des situations auxquelles il est confronté. Face à lui, le « monstre » Burt Lancaster s’impose comme la figure malfaisante et toute puissante de cette histoire. Incapable du moindre sentiment, si ce n’est la jalousie, il manie le chantage avec élégance mais aussi avec une extrême dureté. Susan Harrison (Le Témoin Silencieux) et Martin Milner (Le Crime Était Presque Parfait), victimes du cynisme des médias, sont eux aussi parfaits.

De par son propos sans concession et férocement critique du monde des médias, sa réalisation sans faille et son interprétation de grande classe, Le Grand Chantage est une des dernières grande réussite du film noir.

Edition dvd :

Wild Side nous propose de (re)découvrir Le Grand Chantage dans une copie immaculée au noir et blanc profond et aux contrastes tranchés. Les versions originale et française sont parfaitement audibles et sans souffle. La superbe musique d’Elmer Bernstein est parfaitement mise en valeur. Du très bon boulot.

Retrouvez Le Grand Chantage dans un superbe coffret dvd et bluray ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Alexander Mackendrick
  • Scénario : Clifford Odets et Ernest Lehman
  • Photographie : James Wong Howe
  • Montage : Alan Crosland Jr.
  • Musique : Elmer Bernstein
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film Noir
  • Durée : 96 minutes

4 thoughts on “Le Grand Chantage (Sweet Smell of Success)

  1. Je découvre ce film à le lecture de cet excellent article comme toujours formidablement documenté. J’en apprends également sur le sort de cette pauvre nippo-américaine. Burt Lancaster, acteur phénoménal, n’était pas le dernier pour s’engager sur ce type de projets audacieux, ne rechignant pas à égratigner son image en jouant les sales types. Il confirmera dans la suite de sa carrière, notamment dans les années 70 alors que son étoile s’éteignait.
    Je prends bonne note de cette édition de Wild Side qui mérite tout mon intérêt.

    1. Concernant l’édition, il en existe une collector grand format. Si je ne me trompe pas, c’est celle qui est en lien sur l’article. Pour ce qui est du film en lui-même, je trouve le projet et les acteurs sacrément courageux. Quand l’on voit le traitement qui est infligé ici aux médias, il fallait avoir une sacré paire de c……. pour tenter l’aventure. Lancaster et Curtis en sont sortis indemnes mais le réalisateur est lui retourné réaliser en Grande-Bretagne. Le film a été descendu par la critique et ce n’est que très longtemps après qu’il a été enfin reconnu. Outre Lancster qui en impose véritablement, c’est Tony Curtis par un jeu très physique, au sens où il parvient à minimiser son corps en présence de son partenaire de jeu, qui emporte le morceau. Découvre-le, c’est une pépite!

      1. Je viens d’aller jeter un coup d’oeil sur cette édition collector juste magnifique, agrémentée d’une analyse complète de Philippe Garnier. Un peu chère pour mon budget actuel néanmoins, mais je la mets assurément sur la liste des possibles cadeaux à se faire offrir à l’occasion des fêtes.

        1. Il est urgent d’attendre. ce coffret figure dans chaque période de solde chez l’éditeur et même parfois à la Fnac à une vingtaine d’euros voire moins en vente flash

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