Le Livre Noir (Reign Of Terror) d’Anthony Mann

Le Livre Noir (Reign Of Terror) d’Anthony Mann

Synopsis :

Charles d’Aubigny s’associe aux contre-révolutionnaires afin d’approcher Maximilien Robespierre et lui dérober un livre noir contenant le nom de ceux qu’il considère comme des ennemis de la France. La divulgation de cette liste l’empêcherait de devenir dictateur et pourrait provoquer sa chute.

Critique :

La Terreur. Quelle magnifique période pour un film noir. Telle est la réflexion qu’a dû se faire le scénariste écossais Aeneas MacKenzie (Ivanhoe, Les Dix Commandements) lorsqu’il coucha sur le papier cette histoire documentée d’infiltration et de trahison au temps de l’une des plus troubles pages de l’histoire française. Engagé par le producteur Walter Wanger (La Rue Rouge, Les Révoltés de la Cellule 11), Philip Yordan (Plus Dure Sera la Chute) fait le choix de simplifier l’intrigue pour se focaliser sur la traque du fameux livre noir que mène la star Robert Cummings. Ce qu’acceptera Anthony Mann avec qui il travaille à cette occasion pour la première fois. L’Homme de la Plaine, La Charge des Tuniques Bleues, Côte 465, Le Petit Arpent du Bon Dieu, Le Cid et La Chute de l’Empire Romain suivront. Mais Philip Yordan n’est pas qu’un scénariste. C’est aussi un prête-nom. Un prête-nom dont se serviront, avec son accord, certains de ses amis et collègues pour pouvoir travailler durant une autre période compliquée, celle du maccarthysme. Citons par exemple Ben Maddow pour Quand la Marabunta Gronde (je ne me lasse pas de ce film). Bref, revenons à notre échafaud. Si Le Livre Noir est la première collaboration entre Yordan et Mann, il n’en est rien entre ce dernier et le directeur de la photographie, John Alton. Le réalisateur a effectivement joui du fabuleux travail de Alton sur La Brigade du Suicide et Marché de Brutes. Et une fois de plus, il va faire des merveilles. Tout comme le monteur Fred Allen, lui aussi rompu aux films noirs avec des titres comme Dressed to Kill, La Brigade du Suicide (encore), Le Balafré, La Femme à Abattre, Traqué dans Chicago et Ultime Sursis.

Le Livre Noir n’est en rien un film historique au sens propre du terme, même si la Terreur sert de toile de fond à l’intrigue développée par Anthony Mann. Les aficionados du genre en seront pour leurs frais s’ils pensent assister à une énième reconstitution fidèle des évènements qui ont ensanglanté la France. En cause, de trop nombreuses approximations. Ainsi, Joseph Fouché, au moment où est sensée se dérouler l’histoire, ne se trouve pas à Paris mais dans la capitale des Gaules, où il est surnommé « le mitrailleur de Lyon« . Sans parler du fait qu’il ne deviendra ministre de la police que sous le Consulat et l’Empire. Le Massacreur de Strasbourg ne s’appelait pas Duval mais Euloge Schneider et n’a jamais quitté l’Alsace qui l’avait accueilli. Maximilien Robespierre ne mettra jamais les pieds dans une boulangerie pour mener à bien son projet de dictature. Il sera en fait logé rue Saint Honoré chez un menuisier, Maurice Duplay, jacobin fervent. Par contre, de petits détails véridiques viennent se glisser de-ci de-là comme le danois Brount que nous retrouvons dans quelques scènes aux côtés de l’Incorruptible, son maître. Autant d’erreurs qui, à n’en pas douter, feront hérisser le poil de l’amateur éclairé non informé du véritable but poursuivi par le réalisateur. Car ces « erreurs » en sont-elles vraiment ? Evidemment non puisqu’elles servent à illustrer le véritable propos de ce Livre Noir.

Le Livre Noir est une œuvre charnière dans la filmographie d’Anthony Mann. Habitué jusqu’ici au film noir, il est sur le point de basculer dans le western. D’une vérité historique, Mann et Yordan vont accoucher d’un pur film noir « d’époque ». Ainsi, Louis Antoine de St-Just va devenir un dandy assassin tout acquis à la cause de la Révolution et de Maximilien Robespierre. Ce dernier se mue en une sorte de prince du crime dont le quartier général, basé dans les sous-sols d’un commerce, est le lieu d’interrogatoires musclés, de tortures et d’assassinats. Les habituels hommes de mains revêtent les uniformes des Hussards de la Liberté mais conservent leur mine patibulaire.

Si la première partie nous conte l’infiltration de Charles d’Aubigny au sein d’une organisation ici dépeinte comme criminelle, la seconde retrouve le souffle des habituelles films de poursuite où un innocent est à la fois traqué par la police et les malfrats. Le Livre Noir permet à Anthony Mann de réviser ses gammes en filmant quelques cavalcades dignes de chevauchées dans le grand ouest américain. La figure féminine est également présente. Ambigüe, son personnage souffle le chaud et le froid. Il faudra s’armer de patience avant de savoir de quel côté penche ses réelles affinités politiques.

Doté d’un budget minimaliste, Le Livre Noir oblige Anthony Mann à encore plus de créativité. Le meurtre du vrai Duval, entre autres, filmé dans le reflet d’un miroir basculant, est la preuve éclatante de son savoir-faire. Le réalisateur sait, encore une fois, pouvoir s’appuyer sur le maître John Alton. Car il ne suffit pas de transformer des personnages politiques en mécréants ou de filmer des assassinats pour faire un vrai film noir. Il lui faut cette ambiance si particulière qui fait partie de son ADN. Et c’est là qu’entre en jeu le directeur de la photographie, dont le travail est loué depuis des décennies. L’irréalisme des éclairages, la géométrie des zones de lumière et d’ombres confinent à l’expressionisme, au caligarisme. Les rais de lumière filtrant des fenêtres rappellent les stores des films policiers d’alors.

Entre un scénario efficace, une réalisation sans temps mort et au suspense implacable soutenue par un excellent montage et un photographie sublime, Le Livre Noir s’avère être une sacrée réussite. D’autant plus que l’interprétation est à la hauteur. Pour la petite histoire, le film est sorti dans un premier temps sous le titre Reign of Terror avant d’être rebaptisé The Black Book après son passage sur les écrans new-yorkais.

Robert Cummings, qui s’est finalement tiré des griffes de la Cinquième Colonne d’Alfred Hitchcock, donne vie à Charles d’Aubigny avec talent. Sa compagne d’infortune, la regrettée Arlene Dahl (Deux Rouquines dans la Bagarre) est également parfaite, tout comme Richard Basehart (Il Marchait dans la Nuit) en Robespierre froid et calculateur. Mais celui qui domine les débats est sans conteste Arnold Moss (Incident de Frontière, Viva Zapata !). Son Fouché est l’expression même de l’intelligence ce qui lui permet de se tirer de n’importe quel mauvais pas et de s’assurer un avenir serein. Petit rôle pour Charles McCraw (Les Tueurs) en sergent des hussards.

Film atypique s’il en est, Le Livre Noir n’a pas rencontré son public en France à sa sortie en 1950. Encore maintenant, il semble boudé par une partie du public qui lui reproche son mélange des genres. Sa nouvelle sortie en dvd aux éditions Artus Films est l’occasion rêvée de le réhabiliter tant la réalisation d’Anthony Mann est enlevée et la photographie de John Alton est une fois de plus sublime.

Edition dvd :

Artus Films nous permet de (re)découvrir Le Livre Noir dans des conditions sont fort honorables à défaut d’être optimales. Aucun accident de pellicule n’est à déplorer. Le master reste sombre tout en rendant hommage à la magnifique photo de John Alton. La bande-son, uniquement proposée en version originale sous-titrée français – et donc une La Madelon chantée en français mais à l’accent anglo-saxon prononcé – est sans souffle. La musique de Sol Kaplan (L’Enigme du Lac Noir, Bas les Masques) est parfaitement mise en avant.

Le Livre Noir est disponible auprès d’Artus Films directement par ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Anthony Mann
  • Scénario : Aeneas MacKenzie et Philip Yordan
  • Photographie : John Alton
  • Montage : Fred Allen
  • Pays  États-Unis
  • Genre : Film noir historique
  • Durée : 89 minutes
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2 réflexions sur « Le Livre Noir (Reign Of Terror) d’Anthony Mann »

  1. Ce « Black Book » a tout pour me plaire, à commencer par l’association Mann/Alton. Et j’ai bien compris qu’il ne fallait pas le voir pour sa fidélité historique, comme bon nombre de production de l’époque d’ailleurs.
    Je me mets en quête de ce Livre Noir de la Révolution.
    Merci pour cet article comme toujours très éclairant et bien documenté.

  2. Merci pour ton retour. Ca fait du bien. L’article a été partagé sur des pages FB consacrées aux films noirs et le moins que l’on puisse dire, c’est certains ne sont absolument pas d’accord avec ma vision du film. Au point que certains des posts ont tout bonnement disparu… Tant pis ! Je maintiens que Le Livre Noir est un film noir. Je ne peux te conseiller que de le regarder et me donner ton avis !

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