Le Masque de Dimitrios (The Mask of Dimitrios)

Le Masque de Dimitrios (The Mask of Dimitrios)

Synopsis :

Istanbul, 1938. Un homme, portant des vêtements au nom de Dimitrios Makropoulos, est retrouvé mort sur une plage du Bosphore. Cornelius Leyden, un célèbre écrivain, tente d’en savoir plus sur celui qui passe pour être un assassin et un espion, suivi de près par un étrange individu.

Critique :

Né dans le sud de Londres en 1909, Eric Ambler entame des études d’ingénieur à l’issue desquelles, il se lance dans la publicité. Ayant toujours baigné dans le monde artistique, ses parents dirigent un spectacle de marionnettes, il se tourne très rapidement vers l’écriture, notamment de pièces de théâtres. Au début des années 30, il part s’installer à Paris et travaille sur son premier roman The Dark Frontier (Frontières des Ténèbres). Cinq autres romans suivront, dont Le Masque de Dimitrios. Considérant que l’union soviétique est le seul rempart face à la montée du fascisme, ces premières œuvres sont marquées d’un sentiment pro-soviétique qui se verra fortement ébranlé lors de la signature du pacte de non-agression entre russes et nazis en 1939. En 1941, il rejoint les rangs de la Royal Artillery puis le service cinématographique de l’armée. Après une pause de onze ans, il reprend l’écriture et publiera pas moins de douze ouvrages. Mélangeant thriller et espionnage, les romans d’Ambler mettent en scène des individus, espions malgré eux, malmenés par une organisation bien plus puissante et qui finiront finalement par s’en sortir.

Auteur dans un premier temps de pulps puis de romans policiers humoristiques (la série Johnny Fletcher / Sam Cragg) et de westerns, Frank Gruber devient, au début de la seconde guerre mondiale, scénariste à Hollywood pour la Paramount puis d’autres d’autres studios. Toujours attiré par le western et le polar, il signe entre autres les scripts de Du sang sur la Neige de Raoul Walsh avec Errol Flynn, Le Train de la Mort de Roy William Neill avec Basil Rathbone dans le rôle de Sherlock Holmes et donc Le Masque de Dimitrios de Jean Negulesco pour le compte de la Warner Bros.

Pour adapter le scénario de Frank Gruber, la Warner fait appel à Jean Negulesco, réalisateur au parcours quelque peu atypique. Né en 1900 à Craiova en Roumanie, ce dernier entame une carrière de peintre puis séjourne à Paris où il étudie les arts plastiques avant de retourner dans sa ville d’origine travailler comme décorateur au théâtre local. Il immigre en 1927 à New-York où il expose ses œuvres et devient portraitiste. Mais trois ans plus tard, il entre de plain-pied à Hollywood comme assistant-producteur, réalisateur de seconde équipe et enfin scénariste. C’est sous cette casquette que la Warner lui demande de faire son choix parmi divers romans pour réaliser son premier film sensément une série B. Il choisit Le Faucon Maltais mais la réalisation échoit finalement à John Huston. Ce dernier lui recommande alors de se tourner vers le roman d’Eric Ambler. Le Masque de Dimitrios marquera sa seconde collaboration avec le Studio, collaboration entamée en 1939. Il signera dans les année ’50 un contrat avec la Twentieth Century Fox et connaîtra le succès en réalisant Titanic avec Barbara Stanwyck et Clifton Webb et Comment Épouser un Millionnaire avec Marilyn Monroe et Lauren Bacall.

Pour mener à bien son projet, Jean Negulesco s’attache les services de deux vétérans de la Warner, Frederick Richards et Arthur Edeson. Richards, monteur, outre sa participation à Le Masque de Dimitrios, travaillera avec Michael Curtiz sur Le Crime Était Presque Parfait et Le Blé est Vert avec Bette Davis. Edeson, directeur de la photographie ayant commencé sa carrière dans le cinéma muet, aura eu l’opportunité de travailler avec les plus grands. Allan Dwan (Robin des Bois), Raoul Walsh (La Piste des Géants), James Whale (Frankenstein), John Huston (Le Faucon Maltais), Michael Curtiz (Casablanca)… bénéficieront de son savoir-faire.

Avant toute chose, il est important de savoir que le film n’a pas connu de retours très élogieux de la part des journalistes spécialisés lors de sa sortie sur les écrans américains. Par exemple, vous trouverez par ici dans les archives du New York Times, en date du 26 juin 1944, ce qu’en pensait le critique cinéma Bosley Crowther. En résumé pour les non-anglophones, ce dernier trouve le film sans saveur et les interprètes moins bons que dans d’autres productions. En d’autres termes, il n’a pas aimé…Même si je suis d’accord avec Crowther sur certains points, je n’irai pas jusqu’à dire que tout est mauvais dans ce film comme il le laisse entendre, bien au contraire.

Il est des films où le terme filiation n’est en rien usurpé. Le Masque de Dimitrios en fait indéniablement partie.

Il est en effet impossible de ne pas faire le lien entre le passé de Jean Negulesco, Peter Lorre et l’histoire des personnages de ce film. Ces derniers, traversant (migrant) dans leur quête de Dimitrios la vieille Europe, renvoient invariablement au réalisateur et à son acteur principal. Si Negulesco s’est « contenté » de partir de Roumanie pour s’installer aux Etats-Unis, via Paris et Craiova, Peter Lorre a eu un parcours bien plus chaotique partant d’Allemagne pour finir ses jours à Hollywood via Paris, Londres, Hollywood et à nouveau Berlin. A l’image de Cornelius Leyden et M. Peters, leurs différentes étapes furent dictées par des événements qui se sont imposés à eux et pour lesquelles ils ont dû s’adapter pour avancer.

De par sa réalisation en flashbacks, Le Masque de Dimitrios ne manque pas de nous renvoyer quatre ans en arrière, quand Orson Welles nous livrait son indéboulonnable Citizen Kane. Ce genre de structure peut apporter autant qu’il peut être un handicap, le risque étant de perdre le fil de son récit en même temps que le public. Jean Negulesco réussit à bien garder sous contrôle le déroulement de son intrigue même s’il le doit en grande partie au relatif classicisme de sa mise en scène. Mais c’est également là que réside la faiblesse du film. Ce dernier obéit à un schéma on ne peut plus simple : Visite de Peter Lorre à un individu – flashback où ce dernier lui raconte un évènement l’ayant fait côtoyer Dimitrios puis conseil de se rendre dans telle ou telle ville – voyage et de nouveau visite à un nouvel individu – flashback…. Et ce jusqu’au dénouement final. Dénouement peu surprenant puisque l’on comprend très vite, en fait dès l’apparition de Greenstreet, que le corps repêché sur les bords du Bosphore n’est pas celui de Dimitrios!

Mais finalement, qui est ce Dimitrios Makropoulos? Voleur et assassin, maître chanteur, tueur à gages, espion, chef de gang et finalement directeur d’une banque représentée à l’internationale. Les autorités ont eu à faire à lui en de nombreuses occasions mais toujours sous de fausses identités. Aucune empreinte ni photo de l’individu. Décris ainsi on pourrait le prendre pour un aïeul de Keyser Söze, une sorte d’ébauche de ce personnage devenu emblématique. Et pourtant, Dimitrios Makropoulos a été inspiré à Frank Gruber par la vie mouvementée, aventureuse et amorale de Basil Zaharoff, véritable profiteur de guerre ayant fait fortune en vendant des armes à toutes les nations lors de la première guerre mondiale.

Peter Lorre (M le Maudit, Casablanca…), alors au sommet de son art, incarne avec brio un écrivain se muant en enquêteur afin de parfaire ses connaissances sur le crime et sur celui qu’il pense en être l’incarnation parfaite. Son jeu, fait de charme discret et de naïveté, le rend immédiatement sympathique auprès du public et en fait le parfait quidam moyen se muant en aventurier au fur et à mesure que l’intrigue avance. Face à lui, nous retrouvons Sydney Greenstreet. Les deux hommes tourneront ensemble huit fois et finiront par être surnommés les Laurel et Hardy du crime tant leur apparence physique, si éloignée l’une de l’autre, rappelle le célèbre duo comique. Encore une fois, il joue sur son immense stature pour s’imposer face à son interlocuteur. Capable de passer de la menace à la flatterie le plus naturellement du monde, il représente la face la moins sombre de l’homme qu’il traque, Dimitrios Makropoulos. Ce dernier est interprété par Zachary Scott, dont c’est ici le tout premier rôle. Et déjà, il irradie de classe et de cynisme. Par un jeu déjà éprouvé, il imprime durablement la rétine dans un rôle préfigurant une sorte de légende urbaine du crime. Faye Emerson (Saboteur sans Gloire), Victor Francen (Ombres sur Paris) et Steven Geray (So Dark the Night, le Violent) viennent compléter le casting.

Même si on peut lui reprocher sa linéarité et son absence de réel suspense, à l’exception de deux scènes, les séquences mettant en scène le personnage joué par Steven Geray et la confrontation finale à trois, Le Masque de Dimitrios reste le parfait exemple du film agréable à suivre grâce à une intrigue parfaitement structurée et une interprétation très juste.

Edition dvd :

Après un générique laissant présager le pire, la copie de cette édition minimaliste de Le Masque de Dimitrios ne démérite finalement pas. Il est vrai que nous sommes bien loin des standards actuels, mais le film se laisse regarder même si l’on peut regretter une image parfois sombre et/ou tremblotante. Uniquement proposée en VO (avec ou sans sous-titre), la bande-son se révèle agréable mais présente quelques saturations.

Ici, point de bonus mais un intéressant petit livret reprenant certains titres de la collection Les Trésors Warner.

Fiche technique :

  • Réalisation : Jean Negulesco
  • Scénario : Frank Gruber
  • Montage : Frederick Richards
  • Photographie : Arthur Edeson
  • Musique : Adolph Deutsch
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Film noir
  • Durée : 95 minutes

3 thoughts on “Le Masque de Dimitrios (The Mask of Dimitrios)

    1. Il est à découvrir même s’il ne génère que très peu de suspense. Par contre les acteurs, Peter Lorre et Zachary Scott en tête, sont encore une fois très bons!

  1. Il est très juste de rappeler l’importance d’Eric Ambler, un auteur un peu oublié aujourd’hui, mais qui a fait beaucoup pour le noir avec pas mal d’ironie. C’est lui qui est à l’origine de Topkapi de Jules Dassin.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :