Le Rôdeur (The Prowler)

Le Rôdeur (The Prowler)

Synopsis :

Le policier Webb Garwood reconnaît en Susan Gilvray, qui a fait appel à la police après avoir surpris un rôdeur, une ancienne connaissance d’université. Ils deviennent amant mais le mari se révèle, bien évidemment, gênant.

Critique :

L’histoire originale de Le Rôdeur est l’œuvre de deux hommes, Robert Thoeren et Hans Wilhelm, scénaristes allemands ayant fui la montée du nazisme dès 1933. Après un exil rapide en France pour Thoeren et un passage par l’Angleterre, la Turquie et la France pour Wilhelm, ils débarquent aux États-Unis où ils reprennent l’écriture. Hors The Prowler, leur contribution au Noir passera par les scénarios de La Proie du Mort, Singapour et Le Droit de Tuer pour le premier et Once a Thief pour le second.

Sam Spiegel, alors producteur pour le compte de sa société Horizon Pictures qu’il fonda en 1947, mande Donald Trumbo d’écrire un script à partir de l’histoire signée Thoren / Wilhelm en vue de son adaptation au cinéma. Les démêlés de Trumbo avec la commission des activités anti-américaines et son inscription sur la liste noire comme étant l’un des dix d’Hollywood ayant refusé de témoigner contre certains de leurs collègues l’empêcheront d’être crédité au générique. Spiegel trouvera la parade en utilisant le nom de Hugo Butler (Menace dans la Nuit), scénariste canadien lui aussi blacklisté, comme façade.

La réalisation est confiée à Joseph Losey. Son engagement politique et son investissement auprès du parti communiste américain auront tôt fait de le rattraper. L’année 1951 marquera la fin de sa carrière américaine. Le Rôdeur, M et La Grande Nuit seront les trois derniers films tournés par Losey avant son exil pour l’Angleterre. Après avoir travaillé au sein de la RKO jusqu’en 1944, Robert Aldrich se lance dans une carrière d’assistant réalisateur pour Enterprise Studio Inc. puis à son propre compte à partir de 1948 et ce jusqu’en 1952. C’est lors de cette période qu’il est amené à travailler avec Joseph Losey sur M puis sur Le Rôdeur. Trois ans plus tard, il signera trois immenses succès qui le feront passer à la postérité : Bronco Apache avec Burt Lancaster, Vera Cruz toujours avec Burt lancaster mais également Gary Cooper et enfin une des références du film noir En Quatrième Vitesse avec Ralph Meeker.

L’habitué des films noirs n’aura aucun mal à identifier à quel grand classique du genre renvoie Le Rôdeur. Le scénario est bien trop proche de celui d’Assurance sur la Mort de Billy Wilder pour ne pas admettre le lien de parenté qui unit les deux œuvres. Mais le film de Losey va bien plus loin dans le cynisme en concentrant toute la malignité féminine incarnée par Barbara Stanwyck dans un personnage cette fois masculin interprété par un Van Heflin devenu pour l’occasion l’un des rares « hommes fatals » de la période classique.

Le Rôdeur est avant tout le portrait d’un sociopathe, qui plus est policier de son état. Haïssant ce qu’il est et ce qu’il représente, Webb Garwood considère qu’il ne vit pas la vie qu’il mérite, qu’il vaut bien mieux que de patrouiller dans les rues. Ses retrouvailles avec une ancienne connaissance de l’université font remonter à la surface ses échecs passés. Déjà asocial et imbu de lui-même, son température lui a valu d’être mis à l’index de l’équipe universitaire qui lui aurait pourtant assurer un avenir radieux.

Ambitieux, il voit en Susan Gilvray un tremplin social non négligeable d’autant plus que le compte en banque de cette dernière est bien fourni. Car l’argent est un autre aspect de sa vie qui lui fait défaut. Habitant dans un meublé miteux, il sait pertinemment qu’il ne pourra jamais réaliser son désir d’acquérir un motel et mener la grande vie sans un coup de pouce forcé du destin. Et, bien qu’elle soit mariée, Susan Gilvray est une proie toute désignée.

Maître manipulateur, Garwood va user d’artifices pour créer un manque affectif chez celle pour qui il nourrit, malgré tout, des sentiments sincères, même s’ils sont nés de mauvaises intentions. Gilvray, épouse délaissée mariée à un « fantôme », se sentant pour la première fois véritablement aimée, ne pouvait que tomber dans les bras de celui qui est à la fois si présent, voire omniprésent, et si virtuellement absent dans sa vie. Cette manipulation des sentiments lui permet de laisser la main à sa proie qui finit par prendre les décisions que lui attend. Ainsi, c’est elle qui prend le parti de quitter son mari et non lui qui l’implore de le faire. Cette manœuvre lui vaudra d’être également dédouané par elle, et par ricochet par la Justice, du geste homicide qui s’ensuivra. Car un divorce ne lui suffit pas. Il doit se débarrasser du mari gênant s’il veut profiter de l’argent du couple et réaliser ses rêves de grandeur.

Pour Losey, Gilvray est la vraie victime du drame. A aucun moment cette dernière ne soumet, comme a pu le faire avant elle Phyllis Dietrichson, l’idée de tuer son mari. Mais sous l’emprise totale de son amant, elle ne possède plus le discernement nécessaire qui lui permettrait de voir clair dans son jeu. L’amour rend aveugle disait l’autre et l’histoire qui nous est contée ici en est la parfaite illustration.

Mais dans le film noir, le destin se charge très souvent de rendre justice. L’arrivée prochaine d’un enfant fera craquer le vernis d’un couple au final bien mal assorti du fait des attentes diamétralement opposées de chacun. Le fait que Gilvray soit enceinte de plusieurs mois, prouvant ainsi leur relation adultérine, met à mal la version accidentelle de la mort du mari et remettrait par conséquent en cause le nouveau statut social de Garwood, ce qu’il ne peut accepter. Et le couple de se déliter au fur et à mesure des déménagements que les circonstances vont leur imposer. Quittant une luxueuse villa, les tourtereaux vont s’installer dans le motel tant voulu par Garwood où, bien qu’ils soient propriétaires, aucune intimité ne leur sera accordée pour, enfin, finir dans un village fantôme où leur « maison » n’aura ni porte ni fenêtre. La baisse du niveau social de leurs habitations consécutives renvoyant au délabrement de leur relation.

Et puis il y a le mari de Susan Gilvray, John. Celui que l’on ne verra qu’au moment de sa mort mais pourtant si présent tout au long du récit. Il est incarné, physiquement, à l’écran par un Sherry Hall à la filmographie impressionnante mais au final très peu souvent crédité aux génériques. Et force est de constater que son interprétation dans Le Rôdeur ne restera pas dans les annales. Non pas qu’il soit mauvais, mais son temps de présence est tellement infime qu’il aurait très bien pu, une fois de plus, ne pas figurer au générique. Et pourtant, John Gilvray va accompagner les deux amants tout au long de ce qui est finalement qu’une errance.

John Gilvray animateur radio de métier, sa femme passe ses soirées à l’écouter en direct. La raison en est double. Il lui adresse des messages personnels et lui demande à son retour ce qu’elle a pensé de l’émission du soir. Une façon aussi de contrôler ses faits et gestes en son absence. Autre détail qui a son importance, il enregistre ses prestations sur disques qu’il ramène à la maison pour travailler sa diction. Ces enregistrements, ajoutés au fait qu’elle ne se départisse jamais de sa platine disque, font entrer la voix de son défunt mari dans une autre dimension, celle du monde des morts lorsque, par exemple la lecture, se déclenche en pleine ville fantôme.

Cette présence aurait pu être « matérialisée » par la voix de Hall. Il n’en est rien. Joseph Losey confie ce « rôle » au scénariste Donald Trumbo alors interdit de travailler à Hollywood car inscrit, comme je le disais plus haut, sur la liste des Dix. Il ne sera bien évidemment pas crédité, mais le fait qu’il participe de cette façon au film est un véritable pied de nez à la commission des activités anti-américaines.

Porté par ses deux têtes d’affiche, Le Rôdeur atteint également des sommets en terme d’interprétation. Van Heflin est littéralement habité par son personnage. Ses mimiques, sa gestuelle rendent à la perfection les sentiments qui l’habitent. Capable de changer instantanément d’attitude, il donne corps à la haine qu’il porte à ce qu’il représente. Face à lui, Evelyn Keyes incarne la douceur faite femme, aveuglée qu’elle est par l’amour qu’elle porte à son amant. Leur couple, en pleine déliquescence, transpire de crédibilité. Leur jeu, jamais égoïste, sert toujours le propos du film. Le reste du casting est évidemment écrasé par les deux stars mais ne démérite pas.

Radiographie d’un couple né du mensonge, Le Rôdeur est une formidable étude de caractère doublé d’un thriller parfaitement maîtrisé.

Edition dvd :

Wild Side nous propose de (re)découvrir ce classique dans des conditions optimales. Le noir et blanc est magnifique, le master exempt de tout défaut et le niveau de détail est élevé. Uniquement proposée en version originale sous-titrée, la bande-son est de qualité, sans souffle et fait la part belle à la musique de Lyn Murray.

En bonus, nous avons droit à un documentaire, Creating The Prowler avec des interventions de James Ellroy, Christopher Trumbo, Denise Hamilton, Alan K. Rode… et un livret de 80 pages signé Eddie Muller. Le tout dans un très beau packaging.

Le Rôdeur est disponible en dvd ici.

Fiche technique :

  • Réalisateur : Joseph Losey
  • Assistant réalisateur : Robert Aldrich
  • Scénario : Dalton Trumbo et Hugo Butler
  • Photographie : Arthur C. Miller
  • Musique : Lyn Murray
  • Montage : Paul Weatherwax
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film noir
  • Durée : 92 minutes

2 thoughts on “Le Rôdeur (The Prowler)

  1. Excellente critique d’un film que j’aime beaucoup. Je viens de revoir pas mal de Joseph Losey, je ne suis pas loin de penser que la période américaine est peut être ce qu’il a fait de mieux. M est peut-être supérieur, mais Losey ne l’aimait pas !

    1. Merci à vous ! Pour ma part, je pense réellement que la période américaine de Joseph Losey est la meilleure de sa carrière. Pour Le Rôdeur, ne l’ayant jamais vu auparavant, j’ai été vraiment très agréablement surpris. Et de confier la voix du mari à Donald Trumbo est une superbe idée de résistance !

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