Le Temps du Châtiment (The Young Savages)

Le Temps du Châtiment (The Young Savages)

Synopsis : Trois jeunes membres du gang des Thunderbirds assassinent un jeune porto-ricain aveugle appartenant au Horsemen. Hank Bell, adjoint du District Attorney, découvre que l’un des suspects est le fils de Mary DiPace, son ex-amie. Cherchant à faire la lumière sur les faits, il verra ses convictions ébranlées.

Critique : Né dans une famille d’origine italienne, Salvatore Lambino grandit dans Harlem Est avant de déménager dans le Bronx. Il suit un parcours scolaire normal, gagne une bourse auprès de l’Art Students League et finit par entrer à Cooper Union comme étudiant en art. Au début de la seconde guerre mondiale, Lambino s’engage dans la Marine et participe aux combats dans le Pacifique à bord d’un destroyer. C’est durant cette période qu’il commence son travail d’écriture. Après sa démobilisation, il fréquente le Hunter College où il se spécialise en anglais et en psychologie. Jusqu’en 1951, il alterne divers petits boulots dont un comme professeur au Vocational High School du Bronx. De cette expérience il tirera Graine de Violence (Blackboard Jungle ) en 1954. En mai 1952, il change officiellement de nom et devient Evan Hunter. Dès lors, il n’aura de cesse de signer ses œuvres sous divers pseudonymes dont les plus célèbres resteront donc Evan Hunter mais également Ed McBain. En plus de son travail de romancier, il écrira plusieurs scénarios pour la télévision (Mike HammerL’Homme de Fer…) et le cinéma (Les Oiseaux…). Certains de ses romans seront adaptés sur grand écran comme Graine de Violence ou, donc, Le Temps du Châtiment (The Young Savages).

Edward Anhalt (Panique dans la RueL’Homme à l’AffûtLe Bal des MauditsJeremiah Johnson…) est chargé de l’adaptation du roman pour le grand écran alors que la réalisation est confiée à John Frankenheimer. Ce dernier commence sa carrière à la télévision où il dirigera notamment Mickey Rooney dans une émission live pour la CBS. Il se tourne vers le cinéma en 1957 avec Mon Père, cet Etranger (The Young Stranger) avec James MacArthur. Le Temps du Châtiment est sa seconde réalisation et sa première collaboration avec Burt Lancaster. Suivront Le Prisonnier d’Alcatraz (Birdman of Alcatraz), Sept jours en Mai (Seven Days in May), Le Train (The Train) et Les Parachutistes Arrivent (The Gypsy Moths).

La « chasse aux sorcières« , initiée en 1947 par la commission des Activités anti-américaines, prend fin en 1960 ce qui correspond, bien que cela varie selon les sources, avec la fin de la période dite classique du Film Noir. The Young Savages sort sur les écrans américains en 1961 alors que se profilent les émeutes raciales qui embraseront le pays et qui connaîtront leur apogée en 1965 avec les émeutes de Watts à Los Angeles. Les tensions entre les différentes communautés n’auront jamais été aussi fortes et Evan Hunter s’empare de cet état de fait dès 1959 pour signer son roman A Matter of ConvictionLe Temps du Châtiment profite de tous ces éléments et sous la caméra de Frankenheimer devient un puissant pamphlet contre la peine capitale, la dénonciation d’une justice aveuglée par sa propre réussite et une critique acerbe d’une société qui laisse ses minorités livrées à elles-mêmes.

Le réalisateur, dès la scène d’ouverture, nous donne à traverser un East Harlem (quartier d’origine de Evan Hunter) en proie aux gangs de jeunes hommes craints des habitants du quartier, aux immeubles délabrés voire en ruine, aux rues sales et encombrées. Le meurtre, d’une brutalité inouïe, commis par trois enfants dont le plus vieux a à peine 17 ans, sera vu au travers du filtre des lunettes de la jeune victime comme pour le substituer au spectateur. La fuite des trois meurtriers sera elle filmée à 100 à l’heure avec des cadrages ramenant aux grandes heures du film noir (plans inclinés, destructurés). Dès l’arrestation du trio, Frankenheimer nous assène un désir de justice expéditive de la part des autorités, digne héritière du far-west, et y va d’une ligne de dialogue assassine pour cette dernière et ses contradictions: « En Amérique, on peut condamner à mort un enfant de 15 ans mais pas l’auditionner dans un commissariat« !!! Et Burt Lancaster, campant le Adjoint District Attorney en charge du dossier, d’incarner, avec le charisme et la puissance qu’on lui connait, cette justice ubuesque où c’est à l’auteur de prouver son innocence et non à l’accusateur de faire la preuve de la culpabilité. Confronté à la réalité de faits où rien n’est tout blanc ou tout noir, à son épouse, fervente humaniste, qui rejette avec force la peine capitale, à une ex-compagne dont le fils est l’un des accusés et à la violence des gangs, il cherchera à comprendre les agissements des uns et des autres pour le bien d’une justice plus juste et pas uniquement punitive. Parce que chez Frankenheimer et Hunter, la Justice américaine n’est pas équitable car soumise aux ambitions du District Attorney et de ses adjoints. En effet, le District Attorney est élu au suffrage universel et se doit d’obtenir des résultats s’il veut conserver son emploi ou, comme dans le cas présent, de briguer un poste plus important en l’occurrence celui de Gouverneur. Le procès doit donc être rapide et satisfaire le plus grand nombre pour asseoir une base électorale solide, quitte à faire l’impasse sur certains aspects du dossier.

Outre cette critique, juste et parfaitement documentée, contre le système judiciaire, Frankenheimer s’en prend frontalement à la société américaine dans son entièreté. Ne détournant à aucun moment les yeux de la violence qui habite la jeune population des quartiers pauvres des grandes métropoles, il en cherche l’origine se substituant ainsi à ses représentants de la Justice. Accusant les autorités de ne pas se préoccuper des minorités, il les rend responsables des conditions de vie dans lesquelles elles vivent et de fait de leurs actes. Ces jeunes gang members sont loin d’être de sombres abrutis comme l’on pourrait le penser de prime abord. Conscients de leur quotidien, dotés d’une culture générale non négligeable, ils savent tout de leurs origines et sont pleinement lucides sur leur mise à l’écart de la société car minoritaire dans un pays où le white power a encore de beaux jours devant lui.

A l’aise dans les scènes mouvementés ( l’attaque dans le métro) comme dans les scènes de procès, Burt Lancaster fait étalage de tout son talent bien aidé en cela par la virtuosité d’un Frankheimer visiblement inspiré par son sujet. Ce dernier filme Lancaster la plupart du temps en contre-plongée augmentant, s’il le fallait, la sensation de puissance dégagé par son personnage. Avant de remonter sa caméra à hauteur d’homme au fur et à mesure que Lancaster évolue dans sa façon d’appréhender les choses, le rendant ainsi bien plus humain. Telly Savalas (Kojak), dont c’est le second rôle, est parfait dans son rôle d’adjoint prévenant quand Shelley Winters, à la carrière déjà sacrément fournie (La ProieWinchester 73…), est bouleversante en mère célibataire aveuglée par l’amour qu’elle porte à son fils. Il faut également souligner la prestation des trois jeunes meurtriers Stanley Kristien, Neil Nephew (Panique Année Zéro…) et John Davis Chandler (Josey Wales Hors-la-loi…) et saluer le parti pris de Frankenheimer d’avoir choisi de jeunes acteurs au physique si ingrat lui permettant ainsi de démontrer aux spectateurs qu’il ne faut jamais juger sur les seules apparences.

Le Temps du Châtiment est une œuvre importante de John Frankenheimer à ranger aux côtés de L’Homme qui Tua la Peur de Martin Ritt de par les thèmes abordés et leur façon de s’en prendre frontalement à la société américaine. Ne cherchant jamais à justifier l’injustifiable, le réalisateur nous prouve que le chemin emprunté par l’Amérique de l’époque n’est pas le bon et qu’avec un minimum de considération pour l’autre rien n’est perdu.

Edition Blu-ray :

Rimini Edtions nous gratifie, une fois de plus, d’une très belle galette. Noir et blanc velouté niveau de détail de haut niveau tant sur les plans larges que sur les gros plans des visages, notamment celui de Burt Lancaster. C’est un sans faute si l’on excepte une vilaine rayure sur la pellicule d’une durée de quelques secondes à 1h32mn. Niveau son, c’est du tout bon. Puissantes, sans souffle, les différentes bandes-sons sont un vrai régal.

Côté bonus, nous avons droit à un interview de Christian Viviani, professeur de cinéma à l’université de Caen intitulé ainsi qu’un livret de 28 pages « Graine(s) de violence ».

Le Temps du Châtiment est à retrouver ici

Fiche technique :

  • Réalisation : John Frankenheimer
  • Scénario : Edward Anhalt et J.P. Miller
  • Production : Pat Duggan et Harold Hecht
  • Musique : David Amram
  • Photographie : Lionel Lindon
  • Montage : Eda Warren
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Drame
  • Durée : 103 minutes

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