Le Tueur – Jean Gabin vs Bernard Blier

Le Tueur – Jean Gabin vs Bernard Blier

Synopsis :

Le directeur de la Police Judiciaire s’oppose aux méthodes jugées archaïques du commissaire divisionnaire Le Guen alors qu’un dangereux tueur en cavale sévit dans la capitale.

Critique :

A la fin de la seconde guerre mondiale, au cours de laquelle il a combattu au sein de l’Armée française de la Libération, Denys de la Patellière débute une carrière dans le cinéma par l’entremise de son beau-frère. Ouvrier développeur, monteur, il finit par devenir assistant réalisateur (Suivez cet Homme,…) avant de passer à la réalisation en 1955 avec Les Aristocrates. 21 films pour le cinéma suivront, dont Le Tueur son avant-dernier, avant qu’il ne se se tourne vers la télévision en 1976 où il réalisera notamment la mini série Le Comte de Monte-Cristo ainsi que des épisodes de Maigret avec Bruno Cremer dans le rôle titre.

Pour Le Tueur, il signe non seulement l’histoire originale mais également son adaptation avec Pascal Jardin (voir ici pour une courte bio) qui signe également les dialogues. Denys de la Patellière, réalisateur, va s’attacher les services de Claude Renoir, neveu de Jean Renoir, directeur de la photographie issu d’une longue lignée d’artistes et qui officiera sur La Bête Humaine, Le Gantelet Vert et French Connection II mais également du monteur Claude Durand (Cent Mille Dollars au Soleil).

Le Tueur, et c’est là son grand intérêt, a pour lui de proposer aux spectateurs deux niveaux de lecture. D’une part, un divertissement efficace mais finalement peu original et d’autre part deux visions de la Police difficilement compatibles.

En surface, Le Tueur nous donne à suivre une traque menée sans temps mort avec ses policiers tenaces et son tueur violent, imprévisible. Les rebondissements s’enchaînent sans temps mort, la violence y est sèche, sans fioriture. Le spectateur, habitué de ce genre de productions propre aux années 70, ne sera jamais surpris par une intrigue somme toute classique même si les premières scènes nous mettant en présence du tueur flirte avec le fantastique, notamment pour celles se déroulant dans les locaux de l’hôpital de Villejuif. Mais à l’image de la Tour Montparnasse en pleine construction et des Halles en cours de destruction, Le Tueur est surtout le témoin de l’opposition de deux polices alors antagonistes, celle du terrain et celle plus bureaucratique.

Car pour peu que l’on fasse l’effort de gratter sa première couche superficielle, Le Tueur nous révèle sa réelle raison d’être. A l’aube d’une ère que l’on voulait nouvelle, la police se devait d’opérer de profonds changements pour regagner les faveurs d’un public qui lui avait tourné le dos suite aux évènements de ’68. C’est dans ce contexte trouble que Denys de la Patellière choisit de situer l’action de son film, choix loin d’être innocent donc, en mettant face à face un vieux flic aux méthodes radicales et un bureaucrate bien décidé à faire de la police une administration à l’éthique irréprochable.

Les deux hommes se respectent, hiérarchie et états de service oblige, mais ne s’apprécient guère. Quand le premier manipulent la Presse et le Milieu, le second ne voit que par barrages routiers et contrôles dans les gares et les aéroports. Lorsque le premier invente des preuves ou passe sous silence des informations cruciales, le second parle techniques scientifiques. Le premier est sans cesse sur la corde raide, prêt à chaque instant à basculer du mauvais côté de la loi, le second à l’abri dans son grand bureau revêt ses atours de pureté. Surtout, alors que le premier, entouré de ses hommes, se comporte en être humain hurlant, jurant et gueulant, le second est seul stoïque, souriant mais froid, sans âme.

Denys de la Patellière a choisi son camp même s’il consent que la frontière entre le Milieu et la Police est ténue. On ne peut opposer au crime des enfants de cœur. A plusieurs reprises, le montage brouillera les pistes, les certitudes du spectateur. Outre le personnage du vieux briscard, c’est son second qui interpelle. Ses manières, ses habits font de lui l’archétype même du souteneur. Mais malgré ses accointances évidentes avec la pègre, c’est lui qui y laissera des plumes en tentant d’arrêter le tueur et ainsi faire respecter la loi. Le réalisateur admet que la fusion de ces deux vues, de ces deux façons de travailler, serait la meilleure façon de faire même si cela reste, encore aujourd’hui, un vœu pieu.

Le Tueur date de 1972 et reste encore et toujours d’actualité. Au gré des évènements et de la portée que leur donne les réseaux sociaux et autres médias, le ressenti de la population oscille entre respect et suspicion voire franche haine. Au sein de la Police et, peut-être dans une moindre mesure, de la Gendarmerie les adeptes de l’enquête de terrain continuent et continueront toujours à s’opposer aux défenseurs du tout numérique et du dématérialisé. Certaines enquêtes obligent à se salir les mains, c’est indéniable. C’est cet aspect que les films ont développé en créant des personnages comme l’inspecteur Harry ou en adaptant des rôles comme « Popeye » Doyle à partir de flics ayant réellement existé. Le public est prêt à l’accepter au cinéma voire d’aduler ces personnages mais dénigrent les flics qui se comportent de cette façon. Vaste débat ! Sans fin…

Qui mieux que Gabin pouvait incarner ce vieux briscard de commissaire divisionnaire ? Le rôle lui va à ravir car il peut l’habiller de son regard bleu, de ses coups de gueule homériques et de ses vérités assassines. Son expérience de ce type de personnage lui sert à créer celle de ce dernier et ainsi le rendre crédible. Face à lui, Bernard Blier (Marie-Octobre), sourire hypocrite aux coins des lèvres, incarne à la perfection toute la froideur de l’administration. Entre les deux hommes, Fabio Testi (La Guerre des Gangs) impose son physique de mauvais garçon et une vraie présence. Gérard Depardieu (L’Affaire Dominici), Uschi Glas (Le Tueur à l’Orchidée) et Félix Marten (La Horse), formidable second de Gabin viennent compléter le casting.

Sous ses dehors de film policier lambda, Le Tueur cache une vraie personnalité dont le propos trouve encore écho dans notre société. Sans temps mort, il pose de vraies questions et se permet même le luxe de prendre position.

Edition Bluray :

Le Tueur nous est proposé ici dans sa version restaurée 4K. Le master est propre, malgré quelques crasses résiduelles notamment sur le générique, les couleurs sont bien retranscrites et le niveau de détail élevé. Le final en plein brouillard est parfaitement maîtrisé. La bande-son est clair et sans souffle. Les coups de feu y claquent comme des coups de fouet.

Au rayon bonus, nous retrouvons le journal et les réclames publicitaires d’époque, des bandes-annonces, dix reproductions de photos d’exploitation, une reproduction de l’affiche et un livret.

Le Tueur est disponible directement auprès de l’éditeur ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Denys de La Patellière
  • Scénario : Denys de La Patellière
  • Images : Claude Renoir
  • Musique : Hubert Giraud
  • Montage : Claude Durand et Clarissa Ambach
  • Pays : Franco-italo-allemand
  • Genre : Policier
  • Durée : 85 minutes

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