L’Énigme du Lac Noir (The Secret of Convict Lake)

L’Énigme du Lac Noir (The Secret of Convict Lake)

Synopsis : Cinq détenus échappés d’un pénitencier investissent un petit village de montagne habité uniquement par des femmes. Et recelant, accessoirement, un magot de 40.000 dollars.

Critique : Le 23 septembre 1871, des évadés de la prison de Carson City, Nevada, sont rattrapés par un détachement mené par le shérif adjoint George Hightower sur les bords de Convict Lake. Une violente fusillade éclate au cours de laquelle nombre de forçats et de poursuivants sont tués ou blessés. Certains évadés réussissent néanmoins à prendre la fuite mais seront finalement rattrapés et lynchés. Anna Hunger et Jack Pollexfen publie un ouvrage de cet événement. Histoire qui va vite intéresser Hollywood et donner naissance à L’Énigme du Lac Noir.

La 20th Century Fox confie l’adaptation de l’histoire pour le grand écran à Victor Trivas (Mark Dixon, Détective), Oscar Saul (L’Araignée, Tempête sur la Colline) et au romancier Ben Hecht qui officiera également à de nombreuses reprises comme scénariste (Gilda, Le Carrefour de la Mort, La Proie). Ce dernier ne sera cependant pas crédité au générique. La réalisation quant à elle est confiée à Michael Gordon, un habitué du film noir à qui l’on doit Le Traquenard (The Web) avec Edmond O’Brien, Une Femme Joue son Bonheur (The Lady Gambles) avec Barbara Stanwyck ou encore L’Araignée (Woman in Hiding) avec Ida Lupino.

Et comme si ce projet de western ne portait pas en lui assez d’ADN du film noir, le casting vient en rajouter plusieurs brins. Glenn Ford (Gilda, Traquée, Règlement de Comptes…), Gene Tierney (Laura, Les Forbans de la Nuit…), Ethel Barrymore (Le Procès Paradine, Bas les Masques…), Zachary Scott (Le Masque de Dimitrios, L’Impitoyable…), Ann Dvorak (Scarface, The Long Night…), sans parler des autres acteurs qui, à un moment de leur carrière, ont également touché au genre, participent à définitivement faire de L’Énigme du Lac Noir un film hybride.

Entamant son récit par une poursuite convenue, et filmée de très loin, entre les hommes du shérif et les évadés du pénitencier, Michael Gordon prend très vite une direction inattendue avec l’arrivée de ces derniers dans un village uniquement habitée par des femmes. Ce village, filmé dans un très beau noir et blanc et comme cloisonné dans ces montagnes abruptes, génère immédiatement un sentiment de peur latente. On pourrait presque s’attendre à voir surgir un loup-garou ou un vampire de ces décors très travaillés. Mais l’horreur et la peur ne viendront pas d’une quelconque créature fantastique mais, simplement, de l’individu.

Gordon oppose les deux sexes dans ce quasi huis-clos avec d’un côté un groupe d’hommes, repris de justice, que l’on devine très vite plombé par des rivalités internes et de l’autre une communauté de femmes dirigée par une matriarche non exempte, elle aussi, de tensions. Les hommes ne semblent s’intéresser qu’à l’argent (le butin de 40.000 dollars) et aux femmes, quitte à avoir recours au viol. Les femmes, elles, ne songent qu’à s’évader de ce village en s’abandonnant s’il le faut dans les bras d’un homme aussi vil soit-il mais qui lui assurera une vie décente.

Vision d’une société malade de son besoin de réussite sociale où la place de la femme est sans cesse remise en question. Mais comme dans tout bon film noir qui se respecte, c’est en définitive la femme qui possède le moyen d’influer sur le destin. L’Énigme du Lac Noir n’échappe pas à la règle au cours d’une scène finale où la matriarche garde la main malgré la présence des époux enfin revenus au bercail.

Michael Gordon agrémente son western psychologique de quelques scènes tendues et mouvementées comme cet incendie de l’étable ou la fusillade finale et la courte poursuite dans les rochers qui s’ensuit.

Glenn Ford est parfait en homme innocent assoiffé de vengeance et Gene Tierney toujours aussi belle dans ce rôle de femme forte qui lui va comme un gant. Mais si ces deux rôles relèvent, somme toute, du déjà-vu, le film recèle quelques personnages nettement plus intéressants. Ainsi, Zachary Scott en cow-boy machiavélique au sourire enjôleur et Ethel Barrymore en matriarche, dirigeant sa petite troupe de femmes d’une poigne de fer mais aussi avec compassion, explosent de charisme et impriment durablement la rétine. Ann Dvorak, méconnaissable, est également parfaite en névrosée prête à tout pour quitter ce village perdu.

En bonus, je vous offre la « sympathique » critique du film paru dans le New-York Times datée du 04/08/1951 : « Dans L’Enigme du Lac Noir, sorti hier au Globe, la 20th Century Fox nous propose un western psychologique adulte nanti d’un bon casting et d’une intrigue provocante. Le résultat, malheureusement, ressemble fortement à un cheval mort, mouches en sus. Apparemment, quelqu’un, peut-être le producteur Frank P. Rosenberg, a misé sur la présence de quatre stars du film « urbain », Glenn Ford, Gene Tierney, Zachary Scott et Ethel Barrymore, se pavanant en bottes et calicots pour donner une forte impulsion à cette histoire d’évadés s’installant dans un village de femmes en 1870. Miss Tierney, la plus belle, tombe amoureuse de M. Ford, le plus beau, mais aussi le seul con (!) innocent. Mais c’est Ann Dvorak qui bouleverse le chariot à pommes (sic!) en succombant à M. Scott, lui fournissant armes à feu et le butin de 40.000 dollars. Les évadés, à l’exception de Glenn Ford noble paria, se déchaînent. Il faut un retour de dernière minute des maris pour se débarrasser des visiteurs et envoyer M. Ford et Melle Tierney ensemble dans le soleil couchant. Les scénaristes s’emploient à faire avancer leurs personnages de cliché en cliché, alignant des dialogues ayant fait rire le public hier soir. La direction de Gordon est lâche et neutre. Tandis que M. Ford joue sincèrement, sinon avec force, miss Tierney plisse simplement le front et a l’air constamment perplexe. Miss Dvorak est crédible en femme névrosée, ce qui n’était pas une mince affaire au vue du script. M. Scott et Melle Barrymore apporte un peu de saveur. Entre un jeune fugitif et une vieille liseuse de Bible dont la voix pourrait séparer un rail à vingt pieds de distance notre voix va à Melle Barrymore« .

Doté d’une réalisation solide et d’une interprétation de qualité, L’Énigme du Lac Noir est une vraie pépite à découvrir d’autant plus que l’édition signée Sidonis Calysta n’a rien de honteuse.

Edition dvd :

Sidonis Calysta nous propose un bel écrin pour ce titre assez méconnu mais ô combien intéressant. Bien que parfois accidenté et manquant sur certaines scènes de tranchant, le master présente un beau noir et blanc et un niveau de détail appréciable. Proposée uniquement en version originale sous-titrée, la bande-son est claire et sans souffle avec une belle présence de la musique et des bruitages.

Au rayon bonus, nous retrouvons les habituelles présentations de Patrick Brion et François Guérif.

Le dvd est disponible ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Michael Gordon
  • Scénario : Victor Trivas, Oscar Saul et Ben Hecht (non crédité)
  • Musique : Sol Kaplan
  • Montage : James B. Clark
  • Pays : Etats-Unis
  • Langue : anglais
  • Genre : Western noir
  • Durée : 83 mn

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