Les Bonnes Causes par Christian-Jaque

Les Bonnes Causes par Christian-Jaque

Synopsis :

Le riche industriel Paul Dupré décède suite à la substitution de sa traitement habituel par un produit toxique. Sa femme Catherine accuse immédiatement la jeune et belle infirmière d’avoir tué intentionnellement son mari. Maître Cassidi, avocat puissant de la famille, représente ses intérêts alors que le juge d’Instruction Albert Gaudet tente de faire toute la lumière sur cette sombre affaire.

Critique :

Les Bonnes Causes, c’est avant tout un roman signé Jean Laborde, ancien étudiant en droit ayant versé dans le journalisme et les chroniques judiciaires pour le compte de France-Soir. Jean Laborde c’est également un écrivain qui a fait de la Justice et de ses ramifications son fond de commerce et a livré de nombreux écrits de qualité, détaillés et à la limite du roman documentaire, expérience oblige. Les Bonnes Causes, Pouce !, Les Assassins de l’Ordre, Mort d’un Pourri, Adieu Poulet… autant de titres dont se sont emparés les studios pour des adaptations de tout premier ordre, dont celle qui nous intéresse aujourd’hui signée Christian-Jaque.

Après des études d’architecture, le jeune Christian Maudet se retrouve à réaliser des affiches de cinéma pour le compte d’une société américaine, la First National Pictures. Il travaille en compagnie de Jacques Chabraison. Les deux hommes signent leurs œuvres communes sous le pseudonyme composé de leurs prénoms respectifs, Christian-Jacques. Pseudonyme qui se verra légèrement modifié lorsque Christian Maudet se fera journaliste avant d’entrer de plain-pied dans le monde du cinéma comme décorateur de plateau. Christian-Jaque est né. Sa carrière de réalisateur débute en 1932 et ce n’est pas l’occupation allemande qui va l’empêcher de travailler puisqu’il livrera deux films durant cette période. Deux succès, L’Assassinat du Père Noël et La Symphonie Fantastique, produit par une société française à capitaux allemands. A l’instar du vétéran Henri Decoin, Christian-Jaque refuse de se rendre en Allemagne à l’invitation des autorités nazies en 42 et entrera en résistance auprès des Forces Françaises de l’Intérieur avant de reprendre la réalisation dès 1945 avec sa version de Carmen.

Le scénario, à deux mains, est le fruit du travail de Christan-Jaque et du romancier Paul Andréota. Après Les Bonnes Causes, les deux hommes se retrouveront à l’occasion de La Tulipe Noire. Paul Andréota se replongera dans l’œuvre de Jean Laborde quelques années plus tard en écrivant l’adaptation de Les Assassins de l’Ordre pour le compte de Marcel Carné. Le directeur de la photographie Armand Thirard (Le Salaire de la Peur, Les Diaboliques, La Bataille de San Sebastian) et Jacques Desagneaux (Fanfan la Tulipe), monteur « officiel » de Christian-Jaque, se joignent au reste de l’équipe pour ce qui se révèlera une franche réussite.

Mais avant toute chose, attardons-nous sur le rôle du Juge d’Instruction au sein de la Justice française tant la place qu’occupe ce dernier dans Les Bonnes Causes est primordiale. Concentrons-nous, pour plus de facilité et de clarté puisque c’est ici le sujet, sur les enquêtes criminelles et plus spécifiquement sur un crime de sang. En début de chaîne, nous retrouvons les officiers de police judiciaire (OPJ), qu’ils soient policiers ou gendarmes. En cas d’arrestation de l’auteur présumé du crime, ce dernier est placé en garde-à-vue pour une durée de 24 heures pouvant être prolongée de 24 heures sur autorisation du procureur de la République. A l’issue, dans le cas où les investigations ne sont pas terminées, le Procureur peut saisir un juge d’Instruction. A compter de cet instant, c’est ce dernier qui va instruire le dossier du désormais mis en examen en procédant à certains actes entrant dans ses prérogatives, comme des auditions, des réquisitions à experts ou des reconstitutions. Il est également en capacité de faire appel à des OPJ pour le seconder dans son travail en les chargeant de missions qui lui sont matériellement impossibles. A l’issue de cette instruction, qui ne peut excéder quatre mois, le juge d’instruction rend son rapport au Ministère Public en vue d’un procès s’il n’a pas prononcé de non-lieu.

Si Les Bonnes Causes font l’impasse sur le travail des forces de l’ordre, c’est pour mieux se concentrer sur l’Instruction en elle-même et les différentes manœuvres employées par les avocats pour orienter la décision du fameux juge.

Dès lors Les Bonnes Causes nous propose de suivre au plus près le travail d’un Juge d’Instruction cherchant à se forger son intime conviction dans cette affaire qui, malgré les apparences, n’a rien de simple, instruisant à charge et à décharge dans le seul but de faire éclater la vérité. Albert Gaudet multiplie dès lors les auditions, les expertises graphologiques et autre confrontation tout en subissant les assauts plus ou moins frontaux de maître Cassidi, avocat expérimenté capable de faire condamner un innocent ou de faire innocenter un coupable si cela sert ses desseins. Il faut reconnaître un certain talent au bonhomme pour se sortir d’embarras. Parce qu’il joue serré dans cette affaire, lui qui n’est rien moins que l’amant de la veuve pas si éplorée que cela. Celle-là même qui, après s’être débarrassée par procuration de son mari, cherche à récupérer le joli magot que représente un héritage soufflé dans les derniers instants par la belle infirmière désormais accusée. Une belle manipulatrice qui se sert de son corps et de petites moues savamment étudiées pour parvenir à ses fins. Et face au calme imperturbable du Juge, Cassidi va se montrer on ne peut plus théâtral, envahissant l’espace, se laissant aller à de violentes diatribes à l’encontre du jeune avocat de la défense ou même du magistrat. Où qu’il se trouve, il est en son prétoire. Occuper le devant de la scène lui permet d’exister aux yeux du monde par l’entremise de la presse, écrite et télévisée. Il en fait son fond de commerce. Les choses n’ont guère changées aujourd’hui. Tout comme la collusion non reconnue de la Justice et de la Politique. Et si Cassidi refuse d’y avoir recours, au fond de lui il n’y renonce pas définitivement. Parce que le but est de gagner quel qu’en soit les moyens (le mensonge en est un, comme le reconnaît notre ministre actuel de la Justice) et le prix.

Les Bonnes Causes relèvent du quasi documentaire tant les situations qui sont données d’y voir sont criantes de vérité. La Justice n’est qu’une immense pièce de théâtre, une mascarade au sens littéral, où juges, avocats, greffiers ne sont que les acteurs d’un drame humain. Acteurs dont les rôles sont changeants, mouvants. Un avocat de la partie civile peut devenir avocat de la défense. Et inversement. Les ennemis d’hier associés demain. Comme nous le démontre Christian-Jaque lors d’une dernière scène où la morale, bien que l’on y adhère dans ce cas précis, se retrouve bien malmenée. Mais si le film est parfaitement documenté et les rôles écrits à la perfection, le réalisateur n’en oublie pas pour autant que nous sommes dans une œuvre de fiction qui se doit de rester divertissante. Le sujet ne se prêtant ni à l’humour ni à l’action, Christian-Jaque fait des merveilles sur le front de la réalisation, utilisant l’entièreté du cadre, ici en 2.35 Franscope, utilisant la géométrie des lieux toujours à bon escient, se permettant même une première séquence en vue subjective très giallesque et ne se privant pas de filmer le visage de ses acteurs en plans serrés. Des plans qui lui permettent de briser le quatrième mur pour mieux prendre à témoin les spectateurs et les forcer à réfléchir sur le sujet.

Des personnages aussi forts ne pouvaient qu’être interprétés par des acteurs de talent. Bourvil (Le Cercle Rouge), campe avec toute l’humanité qu’on lui connait un Juge d’Instruction plein de principe, le premier étant la manifestation de la vérité et la défense de l’innocence. Face à lui, un Pierre Brasseur (Les Yeux sans Visage, Le Bateau d’Emile) tout en gueule, parfait orateur de cour de Justice. Marina Vlady (Sept Morts sur Ordonnance), en blonde machiavélique et Virna Lisi (La Reine Margot) en brune innocente bafouée irradient la pellicule de leur talent et de leur beauté. Les Bonnes Causes c’est aussi la possibilité de découvrir un Hubert Deschamps (Les Espions, Tendre Poulet) jeune. Et ça, ça n’a pas de prix…

Parfait de bout en bout, Les Bonnes Causes est l’exemple même du film intelligent maîtrisé interprété avec fièvre devant les caméras d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens. Un titre à ne louper sous aucun prétexte d’autant plus que l’édition Coin de Mire Cinéma est une fois de plus dantesque.

Edition bluray :

Au risque de se répéter, il s’avère que les différents intervenant composant Coin de Mire Cinéma aiment ce qu’ils font et cela se ressent dans les produits que ces passionnés mettent à notre disposition. Les Bonnes Causes né dérogent pas à la règle. Balayons de suite une courte scène légèrement en retrait pour nous consacrer sur l’excellent travail de restauration 4K. Le noir et blanc est magnifique, le niveau de détail poussé à l’extrême. Et que dire de la restitution des visages captés au plus près, si ce n’est qu’elle permet au spectateur de s’extasier devant la beauté de Marina Vlady et de Virna Lisi. La bande-son n’est pas au reste. Puissante et sans le moindre souffle, elle rend parfaitement hommage au travail de Georges Garvarentz (Du Rififi à Paname) qui flirte à plusieurs reprises avec les scores propres au giallo.

Afin de s’immerger dans une séance cinéma d’antan, Coin de Mire Cinéma nous propose les actualités de la seizième semaine de 1963, les réclames d’époque pour les marques Pivolo, Jean Mineur, Tergal avec Pierre Doris, La Vache qui Rit et Royal Pressing, sans oublier la bande-annonce du film Le bateau d’Émile. Pour les acheteurs de l’édition Prestige, une affiche du film, 10 photos d’exploitation et un livret viendront compléter les bonus.

Tout les renseignements sur la restauration de Les Bonnes Causes sont disponibles par ici sur le site de Coin de Mire Cinéma.

Les Bonnes Causes sont disponibles auprès de Coin de Mire Cinéma dans la collection Prestige ici et dans la collection Sélection ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Christian-Jaque
  • Scénario : Paul Andréota et Christian-Jaque
  • Musique : Georges Garvarentz
  • Montage : Jacques Desagneaux
  • Pays : France, Italie
  • Genre : Drame policier
  • Durée : 120 min
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3 thoughts on “Les Bonnes Causes par Christian-Jaque

  1. Excellente chronique comme d’hab’ ! Info, analyse, regard critique : bravo l’ami ! Et en plus, c’est pour la (les) bonne(s) cause(s)… Jamais vu ce Christian-Jaque là mais tu invites à la découverte. J’aime beaucoup les coproductions franco-italiennes des 60’s, 70’s. C’est toujours l’occasion de retrouver un acteur transalpin dans une péloche hexagonale. Parmi les photos qui illustrent ton texte, je reconnais également ce bon vieux Umberto Orsini (vu dans le noir et bien corsé « La Cité de la violence » avec Bronson et dans les roses et très humides « Emmanuelle 2 et 3 »). Sinon, « Le Rapace » avec Lino est sur ma liste. L’éditeur « Coin de Mire » est vraiment remarquable. Son travail de mise en valeur du patrimoine cinématographique mérite tous les éloges.

    1. Merci pour ton retour ! Il me faut aussi Le Rapace, ce sera une découverte pour moi. Beaucoup de retour moyen sur ce film mais bon, un Lino Ventura ne se refuse jamais. Pour ce qui est de Coin de Mire Cinéma, je pense que beaucoup d’éditeurs devraient prendre exemple sur leur travail.

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