Les Carrefours de la Ville (City Streets)

Les Carrefours de la Ville (City Streets)

Synopsis : Nan Cooley désireuse de mener la belle vie, tente de décider son compagnon, un forain surnommé le Kid, de se joindre au gang, dont son beau-père est le bras droit du Chef. Après avoir été abandonnée par la « famille » à la suite d’un meurtre, elle ouvre les yeux sur les dangers que courent le Kid qui a fini par rejoindre les gangsters.

Critique : Robert Mamoulian émigre aux Etats-Unis en 1923. Il réalise son premier film, Applause, l’un des premiers parlants, en 1929 pour le compte de la Paramount Pictures. Deux ans plus tard, sort sur les écrans Les Carrefours de la Ville (City Streets). Posant les bases de ce que sera plus tard le Film Noir, il aurait été naturel pour Mamoulian de persévérer dans un genre qu’il semblait avoir intégré. Mais le reste de sa filmographie prendra un tout autre chemin, plus éclectique. Films musicaux ( Aimez-moi ce soir avec Maurice Chevalier…), film d’horreur (Docteur Jekyll et M. Hyde), film d’aventure (Le Signe de Zorro) ou drame (Becky Sharp) feront de Mamoulian un excellent faiseur au style singulier dont deux terribles échecs viendront ternir la réputation. Engagé en 1944 pour réaliser Laura, il sera débarqué du projet par Otto Preminger, alors producteur, suite à des divergences artistiques. Même mésaventure en 1960 où il est remplacé en cours de tournage par Joseph L. Mankiewicz. Malgré cela, il se verra décerné cette même année une étoile sur le Hollywood Walk of Fame!

Les Carrefours de la Ville sort sur les écrans américains le 18 avril 1931, au milieu d’une période particulière de l’histoire du cinéma américain, nommée pré-code, s’étendant de 1929 à 1934. Soit entre deux événements majeurs, le krach boursier de Wall Street et la mise en application du Code Hays. Pour pallier à la désertification des salles, due à la crise économique qui secoue le pays mais aussi à la désaffection du public pour le muet, Hollywood va décider d’adapter des histoires mettant en scène la misère sociale dans laquelle est plongée le pays. Et, force est de constater, que non bridés par la moindre censure, les scénaristes vont s’employer à choquer les spectateurs en révélant au grand jour la noirceur de l’âme humaine. Prostitution, pauvreté, violences sexuelles dont les femmes sont les premières victimes, corruption, rien n’est épargné au public, tout est explicite. Et pour illustrer leur propos, les réalisateurs n’hésiteront pas à filmer leurs actrices en petites tenues voire en révélant quelques parties intimes de leur anatomie, ce qui jusque là n’avait jamais été fait. En 1934, les recettes s’effondrent, notamment à cause des pressions des ligues de vertus associées aux effets de la Grande Dépression. La période du Pré-Code s’achève ainsi avec l’établissement d’un bureau spécial, le Hays Office, qui valide ou rejette les scénarios en s’appuyant sur le Code Hays.

Le scénario de City Streets est adapté d’une histoire de quelques pages signée Dashiell Hammett, célèbre écrivain d’un genre qu’il a inventé, le roman noir. Genre qui colle parfaitement au pré-code puisqu’il s’attache également à porter un regard lucide sur la société. Le film se déroulant en 1931, l’histoire a naturellement pour toile de fond la prohibition et les agissement d’un gang se livrant au trafic d’alcool. Mais loin de l’image renvoyée par ses membres (et de fait par certains cinéastes qui faisaient des gangsters des héros romantiques), c’est la violence et la convoitise qui règnent au sein de cette organisation criminelle. Les liens du sang ou de la famille n’ont pas cours ici. Le Chef convoite les femmes de ses hommes alors que ses hommes se trahissent entre eux. Nan en fera l’amère expérience et n’aura de cesse de tenter de faire sortir du gang son compagnon le Kid, sans trop de dommage. Car ce dernier, un temps réticent à rejoindre le gang s’est laissé griser par le pouvoir.

Loin de tout statisme qui constitue la majeure partie de la production de l’époque, la réalisation de Rouben Mamoulian est faite de mouvements comme l’atteste ce travelling arrière au milieu de la fête foraine où travaille le Kid, la rencontre romantique sur la plage ou la scène finale sur les routes en lacets à flanc de montagne. Mais le réalisateur se montre également très à l’aise quand il s’agit de filmer en intérieur, fort de son expérience au théâtre ou dans la mise en scène d’opéra (Porgy and Bess) et bien aidé en cela par la superbe photographie signée Lee Garmes (Oscar pour Shanghaï Express, Scarface de Howard Hawks, Duel au Soleil…). Pour incarner le couple vedette, nous retrouvons un Gary Cooper devenu une star après le succès de The Virginian et la toute jeune Sylvia Sidney qui connaîtra une très belle carrière devant les caméras de King Vidor, Fritz Lang, Alfred Hitchcock, Wim Wenders et même Tim Burton. En chef de gang usant et abusant de son statut, Paul Lukas (Vingt Mille Lieues sous les Mers) est parfait.

Certes en dessous d’un Little Caesar réalisé par Merwyn LeRoy et d’un The Public Enemy de William A. Wellman sortis la même année ou d’un Scarface signé Howard Hawks en 1932, Les Carrefours de la Ville possèdent suffisamment d’atouts pour attiser la curiosité de cinéphiles s’intéressant aux prémices du film noir. Réalisation fluide, photographie magnifique, interprétation solide, tout est réuni pour que le spectateur passe un très agréable moment. Pour information, l’American Film Institute l’a nominé en 2008 pour intégrer le Top Ten des films de gangsters. Ce qui est, même s’il n’a pas été retenu, une sacré reconnaissance.

Edition blu-ray :

N’y allons pas par quatre chemins. La copie présente quelques imperfections. Trait vertical sur la scène de la plage, griffures et autres taches éparses parsèment le film. Le grain argentique est parfaitement dosé. Le noir et blanc magnifique. Pour un film de 88 ans d’âge, le travail réalisé par l’éditeur est tout bonnement parfait. Côté son, c’est du tout bon. La stéréo (vost-f) est claire et limpide sans souffle.

Niveau bonus, un entretien de 16 mn avec Alexandre Clément spécialiste français du film noir.

Les Carrefours de la Ville sont à retrouver en dvd ici et en bluray ici

Fiche technique :

  • Réalisation : Rouben Mamoulian
  • Scénario : Oliver H.P Garrett, d’après une histoire de Dashiell Hammett
  • Photographie : Lee Garmes
  • Montage : William Shea
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Genre : Policier
  • Durée : 83 minutes

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