Les Chasses du Comte Zaroff

Les Chasses du Comte Zaroff

Synopsis :

Chasseur émérite, le comte Zaroff traque pour le sport les survivants de naufrages qui s’échouent sur les plages de son île. Jusqu’au jour où se dresse face à lui un adversaire à sa taille.

Critique :

Mais que vient faire Les Chasses du Comte Zaroff dans un site consacré aux films noirs ? Aucun détective privé en imper et au fédora impeccablement vissé sur la tête ! Aucune femme fatale prête à toutes les bassesses pour arriver à ses fins ! L’auteur de ces lignes et des autres articles qui habitent American-Cinema, « noirista » convaincu, aurait-il trop forcé sur le gin et les Chesterfield ? Je vous assure que non ! Et ce pour deux raisons, que certains grincheux trouveront certainement tirés par les cheveux. Explications sous forme de Z.

Z comme Zaroff. Qui est ce fameux comte ? Ce noble russe ayant fui la Révolution qui ensanglante son pays est avant tout un chasseur émérite qui s’est mesuré aux fauves les plus dangereux de la planète. Les trophées ornant les murs de sa demeure sont là pour prouver son habileté. Il lui en reste cependant un à traquer et à abattre. Le seul animal doué de raison d’après Aristote. L’Homme. Le voilà donc propriétaire d’une ancienne forteresse portugaise dominant une île sauvage, déroutant les navires pour mieux les faire s’échouer et traquant les survivants après leur avoir donné asile. Cette soif inextinguible de sang couplée à son besoin de « collection » fait de Zaroff un tueur en série qui n’a rien à envier à certains de ceux qui ont hanté les routes des Etats-Unis au premier rang desquels figurent Randy Kraft (photos post-mortem de ses victimes), Jerry Brudos (seins amputés), Charles Albright (les yeux), Ted Bundy (les têtes)… Cette filiation fait de Les Chasses du Comte Zaroff l’un des premiers films mettant en scène un serial killer après, par exemple, The Lodger d’Alfred Hitchcock et M le Maudit de Fritz Lang.

Z comme Zodiac. Entre décembre 1968 et octobre 1969, cinq meurtres sont commis en Californie. Cinq meurtres attribués à celui que la presse surnommera « le tueur du zodiaque », auxquels s’ajoutent les soupçons qui pèsent sur ce dernier d’être l’auteur de trois autres meurtres et d’une tentative d’enlèvement. Avide de reconnaissance, le tueur, lui, en revendiquera 37. La longue enquête mènera à un homme, Arthur Leigh Allen. S’il n’a été au départ qu’un nom parmi d’autres, Allen deviendra suspect n°1 suite aux déclarations de l’un de ses amis, Donald Cheney. Ce dernier explique qu’au cours d’une discussion fin 68 Allen lui avait avoué avoir été particulièrement impressionné par le roman de Richard Connell Les Chasses du Comte Zaroff et avait reconnu s’être identifié au fameux chasseur. S’ensuivit une description précise de la part d’Allen de la façon dont il s’y prendrait pour traquer et tuer de jeunes couples. David Fincher cite lui aussi à plusieurs reprises Les Chasses du Comte Zaroff dans son excellent Zodiac.

Zaroff est donc l’un des premiers tueurs en série de l’histoire du cinéma. Et fut reconnu comme tel par un homme soupçonné d’en être un lui-même. Une telle reconnaissance permet ainsi au film d’Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel de figurer ici.

La RKO acquiert les droits de la nouvelle et confie au tandem Schoedsack (Docteur Cyclope) et Cooper la tâche de l’adapter sur grand écran. Les deux hommes alors en plein tournage de King Kong ont l’ingénieuse idée de tourner les deux films simultanément. Ainsi, les aventures du gorille géant seront filmées de jour et les chasses de Zaroff de nuit. Une manière fort efficace de faire des économies. Cependant, Merian C. Cooper (Place au Cinéma) laissera sa place de second réalisateur à Irving Pichel, dont c’est ici le premier film et qui versera des années plus tard dans le film noir avec Sables Mouvants. Henry W. Gerrard (Les Quatre Filles du Docteur March), ancien chef opérateur pour la Fox, est chargé de la photographie alors que le montage est confié à Archie Marshek (Tueur à Gages, La Clé de Verre, L’Emprise du Crime).

Il n’est bien entendu ici aucunement question d’intrigues policières ou de thèmes chers au film noir. Mais l’on comprend aisément la fascination qu’à pu exercer le personnage du comte Zaroff sur Arthur Leigh Allen. Outre la « passion » de la traque qui anime autant les tueurs en série que le chasseur, il est évident que scénariste et réalisateurs ont ajouté par petites touches des références à peine dissimulées au sexe et au plaisir. Car c’est bien de cela dont il est question dans Les Chasses du Comte Zaroff. Ce dernier ne déclare-t-il pas à Rainsford que rien ne remplace une partie de chasse, pas même la compagnie d’une femme aussi belle soit-elle ? Ne ressent-il pas de l’excitation à se retrouver face à un homme de sa trempe et de son talent ? Et après avoir abattu ce même Rainsford, ne s’allume-t-il pas une cigarette comme après une relation sexuelle ? Délaissant l’habituel fusil au profit d’un longbow aux flèches démesurées et au symbole phallique évident, Zaroff a les manières raffinées d’un homme du monde dont la folie affleure dès qu’il se laisse envahir par son enthousiasme pour la chasse.

Si le personnage de Zaroff est particulièrement bien écrit, il n’occulte en rien l’efficacité avec laquelle les réalisateurs mènent cette terrible chasse à l’homme. Doté d’un tempo sans faille, Les Chasses du Comte Zaroff est un spectacle puissant qui n’a pas pris une ride. Dans des décors connus du cinéphile (l’arbre au-dessus du précipice de King Kong), Schoedsack et Pichel multiplient les angles de caméras sans jamais sembler être gênés d’un tournage en studio.

Au casting, nous retrouvons un formidable Leslie Banks dont c’est ici seulement le second rôle. Nous le retrouverons à l’occasion de L’Homme qui en Savait Trop et de La Taverne de la Jamaïque d’Alfred Hitchcock. Face à lui, Joel McCrea (Correspondant 17 du Maître) en chasseur plein de ressources et une Fay Wray qui fait la navette entre King Kong et Zaroff.

Les Chasses du Comte Zarroff est une pure réussite qui aura inspiré de nombreux cinéastes comme Robert Wise (Game of Death), John Woo (Chasse à l’Homme) ou Ernest R. Dickerson (le sympathique Que la Chasse Commence) mais restera inégalé.

Edition dvd :

Une copie honorable bien que certains plans s’avèrent très sombres et que la copie soit entachée de nombreux dégâts. La bande-son s’avère claire et sans souffle. Il faudra se tourner vers l’édition blu-ray signée Lobster pour goûter dans de bien meilleures conditions ce chef d’œuvre.

Fiche technique :

  • Réalisation : Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel
  • Scénario : James Ashmore Creelman
  • Musique : Max Steiner
  • Photographie : Henry Gerrard
  • Montage : Archie Marshek
  • Pays  États-Unis
  • Genre :
  • Durée : 63 minutes
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2 réflexions sur « Les Chasses du Comte Zaroff »

  1. Magnifique article qui remet le film en perspective, insistant sur sa modernité remarquable. Il est vrai qu’il s’aligne sur le mode serial killer tout en inventant quasiment le concept de « survival » cher aux amateurs de cinéma d’horreur. Un « survival » exotique, tres marqué par le roman d’aventure (je n’ai jamais lu le livre d’origine mais cela doit être dans cette veine entre Jules Verne et Stevenson), et aussi s’affirme comme le « sport » le plus dangereux comme le dit le titre.
    « Les chasses de Comte Zaroff » fait partie de mes vieux souvenirs de cinéphile, l’ayant découvert sans doute un soir tard grâce à Patrick Brion et sur les conseils de mon père. J’avoue que le film m’a durablement marqué.

  2. Modernité. C’est bien là le mot qui le définit le mieux tant il pose les bases de nombreux sous-genres cinéphiliques. Et marquant aussi. Certains plans restent durablement en mémoire. Un film que je ne me lasse pas de voir.

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