Les Copains d’Eddie Coyle – Robert Mitchum

Les Copains d’Eddie Coyle – Robert Mitchum

Synopsis :

Afin de s’éviter un séjour en prison, Eddie Coyle accepte de travailler pour un agent fédéral du bureau de lutte contre le trafic d’alcool, de tabac, d’armes et d’explosifs tout en continuant ses magouilles.

Critique :

Après des études qu’il a financé en travaillant dans le milieu de la presse, George V. Higgins se lance dans la magistrature et finit par occuper le poste convoitée de procureur adjoint général dans le Massachusetts. Fonction qui l’amènera à plaider devant la Cour Suprême de très nombreuses affaires en rapport avec la pègre. Il quitte la magistrature pour devenir journaliste et chroniqueur dans divers quotidiens. Écrivant depuis de nombreuses années, il voit l’une de ses histoires publiées en 1970, Les Copains d’Eddie Boyle. Faisant la part belle aux dialogues, cherchant à coller au plus près des faits, le style d’Higgins plaît immédiatement. Son livre est un succès. Succès qui ne se démentira pas au fil des publications.

Paul Monash, scénariste entre autres sur la série Les Incorruptibles, se lance dans la production dès le début des années ’60. Il produira quelques références du cinéma comme Butch Cassidy et le Kid avec Robert Redfort et Paul Newman, Carrie de Brian de Palma ou encore Jack Burton dans les Griffes du Mandarin de John Carpenter. Il acquiert très vite les droits de Les Copains d’Eddie Boyle et, n’ayant jamais abandonné l’écriture, en signe le scénario. Fort des louanges émises lors de la sortie sur les écrans de son premier film américain, Bullitt, Peter Yates est engagé pour en assurer la réalisation. Rien de bien étonnant pour quelqu’un qui aura fréquenté le genre à de nombreuses reprises avec des titres comme Trois Milliards d’un Coup, Les Quatre Malfrats, Suspect Dangereux ou Une Femme en Péril. La photographie est confiée à Victor J. Kemper (Les Yeux de Laura Mars) et le montage à Patricia Lewis Jaffe (La Rafale de la Dernière Chance).

1958, ou 1960 c’est selon, le film noir disparaît. Commence alors une période floue, celle du transitional noir, qui s’étalera jusqu’au début des années ’70 avec l’avènement du néo-noir. Le transitional noir prend ses racines dans certaines œuvres tardives de la période classique, comme A Bout Portant (Point Blank) de John Boorman avec Lee Marvin. Ces films n’ont qu’un but : nous amener vers le néo-noir en décrivant les chaotiques années ’60 où le monde semble peuplé d’individus loin d’être des enfants de cœur. Et s’il est un personnage qui va grandement évoluer durant toutes ces années, c’est bien celui du policier. Sans parler de l’univers qui gravite autour de lui. Harry Callahan, Frank Serpico, Jimmy Doyle, Buddy Russo, autant de noms qui fleurent bon le flic sévèrement burné et borderline au possible. Les Copains d’Eddie Coyle, sous l’impulsion de Monash et de Yates, va se démarquer de la production en vogue à cette époque par une approche bien plus intimiste.

Les Copains d’Eddie Coyle s’attache avant tout à démonter l’idée romantique que les organisations criminelles sont régies par un certain code de l’honneur. Eddie Coyle connaît du monde dans le milieu et est apprécié pour ses relations. Il rend service, notamment en fournissant des armes à des braqueurs de banques dont le chef l’estime même si sa façon de lui parler est quelque peu infantilisante. Dillon aussi l’apprécie. C’est un client fidèle de son bar avec qui il passe de bons moments. Il lui fait confiance au point de lui confier certains « boulots ». Mais cette « affection » qu’on lui témoigne n’est qu’une façade parce qu’au fond, Coyle n’est qu’une petite frappe, comme on en compte des centaines, que l’on supprime sans état d’âme. Surtout si sa disparition permet de sauver sa propre vie. Au travers des errances de Coyle, le spectateur découvre un monde sans foi ni loi où la confiance n’existe pas, où seul compte l’individu. Démonax, philosophe grec contemporain de Marc Aurèle avait bien senti le coup : « Les amis font plus de mal que les ennemis, parce qu’on ne s’en méfie point« .

Au milieu de ces faux-semblants, louvoie un individu peut-être encore plus détestable que tous ces gangsters. Le flic, Dave Foley. Sous prétexte de servir la loi, il enfreint les lois. Pas directement, évidemment. Il est de ceux qui ne se salissent que très rarement les mains. Ses armes, le chantage, les menaces, les promesses sans lendemain. D’une voix mielleuse, sans jamais prononcer un mot plus haut que l’autre, il manipule sans vergogne son interlocuteur dans le seul but de mener à bien la mission qui lui est confiée. Il persuade Coyle de « travailler » pour lui. Dillon est déjà dans son carnet d’adresse. Foley crée ici une sorte de compétition entre les deux hommes, compétition qui ne dit pas son nom, chacun pensant être le seul sur le coup, espérant s’exonérer de fautes passées. Le flicard n’ignore pas que les deux hommes jouent là leur vie, ni même qu’ils peuvent être amenés à se confronter. Mais pour lui, cela n’a aucune espèce d’importance. Coyle et Dillon ne sont que deux petites frappes que l’on peut sacrifier. Au terme d’un final d’une tristesse absolue et d’une dernière ligne de dialogue honteuse à mettre au crédit de Foley, le spectateur peut légitimement se demander s’il existe encore, en ces années ’70, un réelle frontière entre ceux qui représentent la loi et ceux qui l’enfreignent.

Peter Yates s’est fait un nom à Hollywood dès son second film britannique, Trois Milliards d’un Coup et ses nombreuses scènes d’action rondement menées. Ses dernières impressionnèrent tellement Steve McQueen qu’il lui confie la réalisation de Bullitt. Le succès est au rendez-vous et le film rentre dans l’histoire grâce à sa formidable course-poursuite dans et hors San Francisco. Avec Les Copains d’Eddie Coyle, Yates prend le contrepied du nerveux Bullitt en optant pour l’intimisme d’une situation dramatique. On tient là un quasi documentaire sur la vie sans gloire de petits truands. Sa caméra colle aux protagonistes et à leur quotidien. Elle les regarde se débattre sans jamais les juger. Les dialogues sont ciselés. La photographie est sombre voire morne à l’image de leur existence. Mais Peter Yates n’en n’oublie pas pour autant les passages obligés propre au genre. Les scènes de braquages sont à l’image du film, calmes, parfaitement calculées mais à la violence sèche, sans aucune dramatisation. Et surtout, il se fend une fois de plus d’une scène de poursuite automobile évidemment bien moins impressionnante que celle de Bullitt mais tout aussi percutante. Yates semble nourrir un attachement profond aux muscles cars. Ici une Plymouth Road Runner 120.1 jaune canari qui devient, devant la caméra de Yates, un personnage à part entière. Cette dernière rugit sauvagement sur le parking d’une gare, encerclé par les forces de l’ordre, comme une bête. Cette séquence m’a particulièrement impressionné et prouve que Yates savait y faire avec les ruptures de tons.

Dire que Robert Mitchum (Les Nerfs à Vif) est excellent dans ce rôle de truand sans grade fatigué est un doux euphémisme. Il y est confondant de naturel mais quand on connaît sa façon de travailler, il ne pouvait en être autrement. Le reste du casting composé de vraies gueules, Peter Boyle (Taxi Driver), Steven Keats (Un Justicier dans la Ville), Alex Rocco (L’Etrangleur de Boston), Mitch Ryan (Magnum Force), s’avère parfait. Mais s’il en est un qui marque les esprits, c’est bien Richard Jordan. Il habille son flic d’une respectabilité feinte. Que son visage d’ange ne vous trompe pas. Il est bien le plus dangereux de tous.

Les Copains d’Eddie Coyle est l’archétype même du néo-noir de qualité. Nihiliste à souhait, le film est un divertissement à l’intelligence rare qui interroge le spectateur sur le bien-fondé de devoir enfreindre la loi pour mieux la faire respecter et dresse un portrait bien peu glamour du monde des truands.

Fiche technique :

  • Réalisation : Peter Yates
  • Scénario : Paul Monash
  • Photographie : Victor J. Kemper
  • Montage : Patricia Lewis Jaffe
  • Musique : Dave Grusin
  • Genre : Policier
  • Pays : États-Unis
  • Durée : 102 minutes

6 thoughts on “Les Copains d’Eddie Coyle – Robert Mitchum

  1. Je ne suis pas un immense fan de Bullit qui doit son charme d’abord à la présence féline de McQueen, à la musique de Shiffrin et à son légendaire moment de bravoure.
    Avec ici Mitchum au générique, je suppose que Yates parvient à faire du bon boulot. A voir, par curiosité.

    1. Les Copains d’Eddie Coyle est effectivement une curiosité. Un film au rythme finalement lancinant grâce à quelques scènes au suspense parfaitement maîtrisé. A voir.

  2. La filmographie de Peter Yates vaut réellement la peine d’être redécouverte. Du très beau cinéma, efficace, puissant et envoûtant. Dans ce que j’ai vu, « Les copains… » est une de ses plus belles réussites avec Murphy’s war et Breaking Away…

    1. Ça fait des siècles que je n’ai pas revu La Guerre de Murphy mais j’en ai des souvenirs encore très précis. Je me souviens l’avoir beaucoup apprécié. Par contre, Breaking Away m’est totalement inconnu.

      1. Je l’ai découvert il n’y a pas si longtemps car le film est resté inédit dans nos contrées (j’entends l’Europe francophone) pendant de nombreuses années. Breaking Away (La bande des quatre) est un film différent, plus intimiste, sensible…En gros c’est l’histoire d’un jeune américain passionné par le vélo et l’opéra italien…Une vraie belle surprise avec notamment Dennis Quaid (jeune) et Daniel Stern (Home alone) !

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