Les Granges Brûlées – Signoret vs à Delon

Les Granges Brûlées – Signoret vs à Delon

Synopsis :

Suite au meurtre d’une jeune parisienne dans un coin reculé du Haut-Doubs, le juge d’instruction en charge de l’affaire, Pierre Larcher, porte très vite ses soupçons sur les membres d’une famille dont la matriarche, Rose, jouit d’une vraie respectabilité auprès de la population locale.

Critique :

Il est des œuvres qui échappent à leur créateur. Les Granges Brûlées est de celles-là tant Jean Chapot a perdu le fil du tournage de ce qui est et restera un des face-à-face les plus impressionnant du cinéma français.

Le début de carrière de Jean Chapot est quelque peu singulier. Après deux apparitions dans des films d’Alex Joffé (Les Fanatiques) et de Nelly Kaplan (Pattes de Velours), Chapot trouve très rapidement sa voie dans l’écriture avant de tenter l’aventure de la réalisation. Pour son premier film, La Voleuse, Jean Chapot est amené à diriger deux grandes vedettes, Romy Schneider et Michel Piccoli. Son second long métrage, Les Granges Brûlées, le met encore une fois en présence de deux immenses stars, Simone Signoret et Alain Delon. Il n’est pas donné à tout le monde de se retrouver avec de tels noms au générique pour ses deux premiers films. Ce qui aurait pu être considéré par certains comme une chance va très vite se transformer en cauchemar pour Jean Chapot. Car, il faut bien se l’avouer, Alain Delon n’est pas un acteur comme les autres.

Si l’on se penche sur les interviews données par Jean Chapot à la presse ou dans les journaux télévisés, on comprend très vite qu’il n’est pas à l’aise en public. Doté d’une personnalité quelque peu introverti, il apparaît comme une personne secrète, peu bavarde, sensible. A l’image des habitants du Haut-Doubs qu’il décrit si bien dans Les Granges Brûlées. Mais surtout, il est la proie rêvée pour un acteur comme Alain Delon. Ce dernier veut être dirigé, l’improvisation n’a pas lieu d’être. Un réalisateur se doit de lui dire quoi dire, comment le dire, comment se déplacer… Et ça, Jean Chapot en est incapable face à la présence castratrice de Delon. L’acteur le rudoie, le pousse dans ses derniers retranchements. Le réalisateur se recroqueville sur lui-même, ne parle pas. Même Simone Signoret qui pourtant apprécie Chapot ne le comprend pas. L’équipe technique se détourne de lui. La production finit par lui adjoindre un assistant, Philippe Monnier (L’Emmerdeur), pour l’aider, arrondir les angles. Mais rien n’y fait. Chapot est définitivement bloqué. Il finit par s’enfermer dans sa chambre d’hôtel sous tranquillisants. Et Delon de reprendre les rênes et de réaliser le film.

A qui doit-on finalement Les Granges Brûlées ? Chapot ? Delon ? Je ne me risquerai pas à répondre à cette question. Ce que je peux cependant affirmer, c’est qu’à aucun moment le film ne souffre d’une quelconque rupture de ton ou d’un changement d’orientation dans son intrigue. Preuve que Delon respectait le travail fourni en amont par Jean Chapot.

On sait ce dernier amoureux de la région montagneuse du Haut-Doubs et de ses habitants qu’il avait rencontré à l’occasion d’un précédent tournage. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il pose ses caméras dans ces paysages ensevelis sous une neige immaculée. Les villageois vivent en harmonie et se serrent les coudes à la moindre difficulté. La rudesse de la vie paysanne associée à un climat rugueux forcent à ce rapprochement. Point névralgique du village, le bar est le lieu de rencontre de fermiers qui ne se croisent jamais. On y discute bétail, terrains, argent mais aussi souvenirs. On y fête les conscrits. C’est aussi l’endroit où les réputations se font, s’embellissent, tradition orale oblige. Et s’il y a bien une personne qui jouit d’une certaine aura aux yeux des villageois, c’est bien Rose Cateux, elle qui s’est illustrée lors du conflit mondial et dont le mari est considéré par tous comme un héros de la résistance.

C’est dans ce petit coin de paradis qu’un meurtre va être commis. Et qu’un étranger à la communauté, en voulant faire la lumière sur cette sordide affaire, mettra à jour les fêlures de toute une famille.

La virginité de la neige s’est teintée de rouge. Les indices relevés sur place mènent à la ferme des Cateux. Le juge Larcher, tel un oiseau de proie, perçoit des dissonances au sein de la famille. De petits riens pour le commun des mortels. Mais pas pour le professionnel qu’il est. Il s’installe donc sur place, comme le ferait le commissaire Maigret sous la plume de Simenon. Pour s’imprégner des lieux, des gens. Avare de parole, il préfère écouter. Et saisit la moindre fausse note pour placer ses « attaques ». Mais face à lui se dresse une Rose intraitable, sure de son fait. L’assassin ne peut être un membre de SA famille. Le juge Larcher, lui, est persuadé du bien-fondé de sa théorie. On pourrait crier à l’acharnement. Pourtant, tout concourt à ce que l’un des occupants de la ferme soit le meurtrier. Et malgré tout le respect, l’estime qu’il éprouve pour Rose, il se doit de faire son travail.

Le juge Larcher est pragmatique. Terre à terre. Il ne se base que sur des faits. Et les coïncidences sont ici nombreuses, trop nombreuses. Les fils veulent de l’argent pour quitter une vie qui ne leur convient pas et une très forte somme a été dérobée à la victime. La victime a été tuée à proximité de la ferme des Cateux, alors que les fils étaient de sortie chacun de leur côté, et retrouvée sur le chemin emprunté par ces derniers. Tout concourt à ce que la machine judiciaire se mette en marche. Perquisition, interpellations, omniprésence des forces de l’ordre. Tout est fait pour que Rose Cateux craque et révèle son lourd secret. Mais son lourd secret n’a rien de judiciaire.

Revenir sur l’interprétation fournie par le duo Simone Signoret / Alain Delon (La Veuve Couderc) n’est pas ce qu’il y a de plus utile. On sait que ces deux acteurs sont capables de donner le meilleur d’eux-mêmes et c’est encore une fois le cas ici. Delon, tout en félinité et en sourire qui ne laisse présager rien de bon, parvient à apporter détermination et compassion à un personnage qui aurait pu devenir antipathique aux yeux du public. Mais l’acteur, par une économie de geste et de parole, évite cet écueil. Et que dire de Simone Signoret. Dans un rôle qui n’est rien d’autre que le pendant féminin du Jean Gabin de La Horse, elle incarne une femme forte mais aimante capable de répondre à toutes situations qui mettraient en péril sa famille. Chaque regard, chaque parole échangés entre les deux acteurs témoignent d’un profond respect mutuel. Et rien que pour ces instants, Les Granges Brûlées est un grand film. Difficile d’exister pour le reste du casting quand on partage l’affiche de tels monstres. Bernard Le Coq (Le Gang des Otages) est parfait en fils écorché vif et la toute jeune Miou-Miou (Quelques Messieurs trop Tranquilles) apporte une fraîcheur bienvenue à l’ensemble.

On l’aura compris, ce qui intéresse véritablement Jean Chapot c’est plus l’opposition de deux caractères, de deux existences dans un environnement qu’il affectionne que l’intrigue policière qui n’est ici qu’un prétexte. Qualité d’écriture, interprétation portée à son paroxysme, Les Granges Brûlées est un incontournable d’autant plus que l’édition proposée par Coin de Mire Cinéma est parfaite.

Edition bluray :

Ayant bénéficié d’une restauration 4K, Les Granges Brûlées nous est présenté ici dans une copie aussi immaculée que les paysages enneigés du Haut-Doubs. Jamais mis en défaut par les intempéries, le master se tient parfaitement. Le niveau de détail est tout bonnement ahurissant que ce soit sur les intérieurs de la ferme que sur les extérieurs où l’on pourrait compter sans difficulté les flocons de neige qui ne cessent de tomber. Et je ne parle pas des gros plans sur les visages où là nous tutoyons les sommets. La bande-son n’est pas en reste. Les dialogues sont parfaitement audibles même lorsqu’ils sont chuchotés. La musique de Jean-Michel Jarre est elle parfaitement mise en valeur. Une fois de plus Coin de Mire Cinéma nous propose une très belle édition.

En plus des sempiternelles bandes annonces, réclames publicitaires, actualités d’époque, reproductions de photos d’exploitations et affichette du film, Coin de Mire Cinéma se fend d’un premier documentaire datant de 1973 et d’un second revenant sur les conditions de tournage.

Les Granges Brûlées est disponible en édition « Prestige » directement auprès Coin de Mire Cinéma ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Jean Chapot
  • Assistant réalisateur : Philippe Monnier
  • Scénario : Frantz-André Burguet, Jean Chapot et Sébastien Roulet
  • Musique : Jean-Michel Jarre
  • Photographie : Sacha Vierny
  • Montage : Hélène Plemiannikov
  • Pays : France / Italie
  • Genre : Drame
  • Durée : 95 minutes

4 thoughts on “Les Granges Brûlées – Signoret vs à Delon

  1. Très envie de tâter ces Granges Brûlées que j’avais visiblement tort de bouder. Je ne savais rien du réalisateur et des conditions de tournage compliquées.
    Et quel casting ! Tu évoques Le Coq, Miou-miou, Delon, Signoret mais rien sur la propre fille de Simone, Catherine Allégret, qui joue aussi dans le film apparemment.
    J’ai beaucoup apprécié ton article qui nous met dans l’ambiance du film.

    1. Effectivement j’aurais pu / dû faire allusion à Catherine Allégret mais son rôle n’a que peu de poids sinon celui d’augmenter le sentiment d’abandon en fin de métrage. Ne fais pas l’impasse sur ce film, malgré tous les écueils, c’est à mon sens une réussite. Et merci pour ton retour.

  2. C’est en effet un excellent film assez méconnu.
    Il s’est murmuré que c’était pratiquement Delon qui avait tout fait, qu’il avait viré Chapot très rapidement. S’il n’y a pas de rupture de ton, c’est sans doute que le reste de l’équipe technique n’avait pas été changé

    1. Oui, apparemment le tournage a été sacrément tendu avec même présence d’un huissier sur le plateau. Pour ce qui est de l’équipe, elle n’a effectivement pas changé et se serait même rangé du côté de Delon.

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