Les Mains qui Tuent (Phantom Lady) – Robert Siodmak

Les Mains qui Tuent (Phantom Lady) – Robert Siodmak

Synopsis :

Après avoir passé la soirée avec une parfaite inconnue, Scott Henderson rentre à son domicile pour découvrir son épouse assassinée. Bien que toutes les personnes croisées ce soir-là confirment l’avoir vu, tous affirment qu’Henderson était seul. Sa secrétaire et un ami du condamné se lancent alors à la recherche de cette mystérieuse femme.

Critique :

Cornell Woolrich nait en 1903 à New-York. Après en avoir terminé avec les études, il se met à l’écriture et publie ses premières nouvelles dans des magazines dès 1926. Sa traversée du désert va durer jusqu’en 1940 où enfin il verra ses romans policiers publiés. Le succès est immédiat. La Mariée était en Noir rencontre son public. Mais c’est son quatrième titre, signé William Irish et publié en 1942, Phantom Lady, qui lui apportera la consécration. Au point qu’Universal Pictures décide de l’adapter pour le grand écran sous le titre Les Mains qui Tuent. Les droits du roman ont été acquis par une certaine Joan Harrison qui tient ici le rôle de productrice. Une première dans la profession. Mais quand on a été la secrétaire particulière d’Alfred Hitchcock, que l’on est devenue son assistante et sa rédactrice, qu’on a écrit pour le Maître les scénarios de La Taverne de la Jamaïque, Rebecca, Correspondant 17, Soupçons et Cinquième Colonne, les portes s’ouvrent tout de suite avec beaucoup plus de facilité.

L’adaptation du roman est confiée à Bernard C. Schoenfeld, dramaturge des années 30 reconverti dans le 7ème art au milieu des années 40. Si Les Mains qui Tuent est son premier scénario, d’autres tout aussi prestigieux suivront. Sa contribution au film noir en temps que genre comprendra L’Impasse Tragique d’Henry Hathaway (1946), Femmes en Cage de John Cromwell (1950), Le Paradis des Mauvais Garçons de Josef Von Sternberg et Nicholas Ray (1952), L’Assassin est Parmi Eux d’Arnold Laven (1954) et Lutte sans Merci de Philip Leacock (1962). La réalisation est confiée à Robert Siodmak, alors sous contrat avec le Studio et dont vous pouvez retrouver une courte bio dans les articles consacrés à Le Suspect et à La Proie. Le directeur de la photographie Elwood Bredell, avec qui Siodmak vient de travailler sur Vacances de Noël et qu’il retrouvera pour Les Tueurs, ainsi que le monteur Arthur Hilton (Les Tueurs encore, The Strange Affair of Uncle Harry), lui aussi un habitué du travail du réalisateur, rejoignent l’équipe technique.

Avec Les Mains qui Tuent, Robert Siodmak se joue de certains des codes définissant le film noir. Il en fait une œuvre hybride où une femme déterminée, loin de toute vénalité, est confrontée à un tueur que l’on peut rapprocher sans difficulté d’un Léo Kroll, d’un Albert DeSalvo ou d’un John Christie. Le tout dans une atmosphère flirtant à plusieurs reprises avec le fantastique.

Les Mains qui Tuent et la mort

Le film noir a pour lui de vouloir choquer très rapidement le public de l’époque par une mort brutale, dès le début de l’intrigue, sans perdre particulièrement de temps avec des scènes d’exposition au final inutiles. Le programme doit être court, dégraissé. Ici, Robert Siodmak fait fi de cela. Son meurtre aura lieu hors champ, hors temps. A la place, le spectateur est convié à une agréable soirée entre deux inconnus qui n’ont d’autre but que de tuer le temps. Même la vue du cadavre de l’épouse délaissée nous sera épargnée. La caméra de Siodmak préfère capter les réactions du désormais veuf et principal suspect. Il y aura bien sûr d’autres morts violentes. Mais à chaque fois, le réalisateur choisira de détourner le regard comme si rien de tout cela n’était réel. Une façon d’éviter les foudres du Code Hays ? Surement. Mais nous verrons plus tard, que ce choix induit peut-être quelque chose de plus subtil.

Les Mains qui Tuent et la police

Lorsqu’un meurtre est commis, il y a enquête. Si enquête il y a, la police n’est jamais très loin. En règle général, et lorsque l’affaire n’est pas confiée par le scénariste à un détective privé, le film noir nous présente des inspecteurs à la carrure imposante et au faciès peu engageant. De ce point de vue, la frontière entre gangsters et flics est sacrément ténue. Issus directement du hard-boiled, ces derniers sont loin d’être des enfants de chœur. Le dialogue n’est pas leur fort. Par contre, l’intimidation et le passage à tabac sont assez répandus. Mais si Siodmak ne montre pas un meurtre, ce n’est pas pour donner l’image de forces de l’ordre enfreignant allègrement la loi pour mieux la faire respecter. Nous voici donc en présence d’un trio débonnaire, pas le moins du monde agressif, prenant presque la chose à la rigolade. A l’opposé donc des trois flics du roman de William Irish que l’on aimerait en aucun cas croiser dans la rue de nuit. Ce qui rend d’autant plus étonnant la décision du chef de nos trois loustics d’enquêter après coup sur cette fameuse « Phantom Lady« .

Les Mains qui Tuent et la femme

Tout film noir qui se respecte se doit de nous mettre en présence de deux styles de femmes. La première, généralement blonde, aimante, femme au foyer ou rêvant d’en fonder un, est un soutien sans faille de celui qu’elle aime, allant même, à l’occasion, jusqu’à le conseiller. La seconde, brune, plus connue sous le dénominatif de femme fatale, est son opposée. Indépendante farouche, manipulatrice vénale, elle se sert des hommes, de son corps et de ses charmes, pour s’élever socialement tout en se débarrassant des gêneurs. Robert Siodmak choisit cette fois de balayer ces deux représentations féminines pour créer une figure féministe avant-gardiste financièrement autonome. Loin de s’écrouler en larmes à l’énoncé du jugement, elle se met en devoir de retrouver cette mystérieuse femme qui à elle seule ferait sortir de prison l’homme dont elle est secrètement amoureuse. Planque, intimidation, séduction, filature, notre enquêtrice amatrice récite des gammes habituellement dévolues à la gent masculine. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle en remontre au flic sensé l’aider et qui finalement ne fait que valider ses réussites et à son ami qui lui sert de chauffeur… Son altruisme et son abnégation ne peut que la mener vers la réussite de son entreprise et gagnera le cœur de l’innocent enfin lavé de tout soupçon. Si tant est qu’elle réussisse à passer l’écueil du meurtrier…

Les Mains qui Tuent et son tueur

Si la strangulation ne vous gêne pas ou si découvrir l’identité du tueur avant de voir le film ne vous pose aucun problème, alors bienvenue dans le paragraphe qui suit. Sinon, restez éloignés des ruelles sombres. Votre vie en dépend.

Les Mains qui Tuent est, pour Ella Raines, le troisième film d’une carrière tournée principalement vers le film noir. Le Suspect, The Strange Affair of Uncle Harry, Le Traquenard, Les Démons de la liberté ou encore Impact viendront confirmer tout le bien que l’on peut penser de la prestation qu’elle livre ici. A la fois forte et fragile, déterminée et emplie de doutes, elle explore avec naturel toutes les facettes de son personnage. Et que dire de cette scène dans le bar fréquenté par l’inconnue où elle parvient à durcir les traits de son visage de manière tellement saisissante. Face à une telle prestation, le reste du casting, au premier rang desquels Franchot Tone et Alan Curtis (High Sierra), ne peut que faire le job, professionnellement.

Efficace, sans temps mort, porté par une Ella Raines bluffante, Les Mains qui Tuent est un excellent film noir mâtiné de fantastique où les ombres, les ruelles sombres et humides sont finalement moins dangereuses que les mains d’un ami.

Edition bluray :

Elephant Films nous permet de (re)découvrir Les Mains qui Tuent dans des conditions que l’on aurait aimé meilleures. Si le noir et blanc est magnifique, le grain parfaitement géré et le niveau de détail élevé, les très (trop) nombreuses griffures, points blancs et autres traits gâchent un peu le spectacle de qualité qui nous est proposé. Malgré tout, le fan pur et dur y trouvera sans problème son compte. La bande-son, uniquement proposé en version originale sous-titrée français, est quant à elle parfaite.

Elephant Films complète Les Mains qui Tuent par une présentation du film signée Eddy Moine, une analyse de séquences par Stéphane Du Mesnildot et une bande-annonce. Cerise sur le gâteau, une jaquette réversible proposant l’affiche d’époque.

Les Mains qui Tuent est disponible en dvd et en bluray.

Fiche technique :

  • Réalisation : Robert Siodmak
  • Scénario : Bernard C. Schoenfeld
  • Photographie : Elwood Bredell
  • Montage : Arthur Hilton
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film noir
  • Durée : 87 minutes
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3 thoughts on “Les Mains qui Tuent (Phantom Lady) – Robert Siodmak

  1. Voilà une nouvelle preuve du talent trop peu souvent mis en avant du grand Siodmak. Ton article invite furieusement à plonger sans tarder dans cette œuvre.

    1. C’est véritablement un très bon film qui sort quelque peu des sentiers battus du noir. Mais j’ai été encore plus bluffé (sur les 4 sorties signées Elephant Films) par les deux John Farrow.

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