Les Tueurs (The Killers) – Robert Siodmak – 1946

Les Tueurs (The Killers) – Robert Siodmak – 1946

Synopsis :

Deux tueurs débarquent en ville pour abattre un homme qui, aussi surprenant que cela puisse paraître, ne cherche pas à se soustraire à son funeste destin.

Ernest Hemingway

Né à Oak Park, près de Chicago, Ernest Hemingway aura eu plusieurs vies, toutes aussi riches les unes que les autres. Durant ses études, il écrit ses premiers poèmes et histoires publiés dans diverses revues littéraires scolaires. Désireux de s’engager dans l’armée pour combattre auprès des alliés au cours de la première guerre mondiale, il est tout d’abord déclaré inapte avant de rejoindre la Croix-Rouge et le front italien. A la fin de la guerre, il devient reporter, couvre la guerre gréco-turque, rencontre à Paris de nombreux artistes et intellectuels, passe le plus clair de son temps à écrire, voit publier ses nouvelles et ses deux premiers romans Le Soleil se Lève aussi et L’Adieu aux Armes. Il participe ensuite comme journaliste à la guerre d’Espagne et en retire Pour qui Sonne le Glas. Sa proximité avec les républicains le fera placé sur écoute par le FBI sur ordre de J. Edgar Hoover. A compter de 1944, il revient en France et « participe » au débarquement et à la libération de Paris avant de couvrir les combats de la forêt de Hürtgen. Il est ensuite hospitalisé au Luxembourg pour une pneumonie dès le début de la bataille des Ardennes. Il reprend sa carrière littéraire avec entre autres la publication de Le Vieil Homme et le Mer. Il se suicide en 1961. La nouvelle Les Tueurs (The Killers) paraît en 1927 et sert de base aux versions de Robert Siodmak, de Don Siegel mais aussi de Tom Donovan pour la télévision sans omettre le court-métrage signé Tarkovski.

Critique :

Robert Siodmak, dont j’ai déjà loué le travail au travers d’articles consacrés à Le Suspect avec Charles Laughton, La Proie avec Victor Mature et Pour toi j’ai Tué avec Burt Lancaster, s’appuie pour Les Tueurs sur un scénario signé Anthony Veiller (Moulin Rouge, Moby Dick) qui remportera pour l’occasion le prix Edgar-Alan-Poe en 1947. Pour rappel, John Huston (Le Faucon Maltais, Key Largo,…) et Richard Brooks (Bas les Masques), ont participé à l’écriture de Les Tueurs sans pour autant être crédités au générique. Elwood Bredell (Vendredi 13), acteur de la fin des années ’10 reconverti en directeur de la photographie, et Arthur Hilton, déjà monteur sur Le Suspect du même Siodmak, complètent l’équipe technique. Nous les retrouverons d’ailleurs très bientôt avec la sortie de Les Mains qui Tuent chez Elephant Films.

Brentwood. La nuit. Deux inconnus descendent la rue principale déserte. Après un rapide passage à la station service, elle aussi vide de toute âme, ils se déploient pour pénétrer par les deux entrées d’un restaurant. Accoudés au comptoir, ils mettent très vite la pression sur le patron, le cuistot et un client. Les phrases sont assassines, tranchantes. Ce sont des durs, venus pour tuer. Ils ne s’en cachent pas. Ils attendent le « suédois ». Mais une fois n’est pas coutume, ce dernier ne viendra pas. Qu’à cela ne tienne. Ils retrouvent très vite sa trace. Probablement en suivant le client parti prévenir son ami. Le « suédois » est assis sur son lit. Les deux tueurs forcent la porte. Le mettent en joue. Tirent. Le « suédois » est mort. Sans avoir tenté de fuir. Ou de se défendre. Comme résigné. En 10 minutes, formidables, Robert Siodmak dramatise la nouvelle d’Hemingway avant de s’en affranchir définitivement et de verser dans le pur film noir.

Place donc à la figure imposée de l’enquêteur en assurance, probablement ancien flic. Chargé de retrouver la bénéficiaire du petit pactole amassé par la victime, il va s’intéresser très vite au mobile de cet assassinat mais surtout aux raisons pour lesquelles le « suédois » n’a pas tenté de se soustraire à son funeste destin. Son enquête lui fera croiser nombre de code propre au film noir. Car Les Tueurs est peuplé de durs à l’argot fleuri, portant des fédoras (chapeau de feutre à large bord) savamment inclinés et fumant négligemment des clopes pendantes au bord des lèvres. Il y a aussi les femmes. La blonde amoureuse, vierge de tout péché. La brune, tentatrice ultime. Autant de personnages issus du Pulp.

Éclairage faisant la part belle aux zones d’ombres, prises de vues soigneusement conçues où la géométrie s’avère primordiale, montage percutant à la structure en flashbacks dévoilant peu à peu les ressorts d’une intrigue tortueuse à souhait, Les Tueurs respire le film noir influencé par l’expressionnisme allemand. L’esthétisme des images est contrebalancé par une violence sporadique, sèche. Le combat de boxe que livre le « suédois » en est l’exemple parfait avec son montage haché, sa caméra collant au plus près des pugilistes, le braquage que l’on vit cette fois-ci de loin, comme des témoins privilégiés de la scène ou les fusillades, courtes, dégraissées jusqu’à l’os. Avec Les Tueurs, Robert Siodmak s’impose comme l’un de ceux qui a donné ses lettres de noblesse au film noir avant même que celui-ci ne soit officiellement désigné comme tel.

Pour son premier film, Burt Lancaster (Les Démons de la Liberté, Pour Toi, j’ai Tué…) incarne à la perfection un doux rêveur doublé d’un dur qui semble incapable de s’affranchir d’une destinée fatale. Ava Gardner (Mogambo), pour son premier vrai grand rôle, se contente d’irradier de sa présence chaque scène où elle apparaît. Son entrée dans le jeu est à ce titre formidable. Se matérialisant au bout de 40 minutes de métrage dans une robe de soirée de satin noir, dos nu, elle se détourne des invités d’une soirée donnée par un malfrat pour se planter face caméra et captiver le spectateur. Tout comme Lancaster qui vient ainsi de sceller son destin. Face à eux, Edmond O’Brien (Mort à l’Arrivée, Bigamie) assure dans le rôle de l’enquêteur tenace que l’on aurait aimé quand même voir tenu par un Fred MacMurray ou un Humphrey Bogart. Charles McGraw (L’Énigme du Chicago Express), William Conrad (L’Impasse Maudite, Cannon) et Jeff Corey (Sirocco) viennent compléter le casting.

Les Tueurs marquent une date dans l’histoire du Film Noir. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup s’en inspirent encore aujourd’hui. David Cronenberg n’y fait-il pas allusion au début de A History of Violence même si le dénouement de la scène du restaurant est bien différente de celle tournée par Siodmak ?

Edition bluray :

Carlotta Films nous permet de (re)découvrir Les Tueurs dans des conditions quasi optimales. En effet, si l’on fait abstraction de quelques pétouilles apparaissant ici ou là, c’est parfait. Très beau noir et blanc, grain parfaitement maîtrisé, niveau détail élevé rendent parfaitement justice au travail effectué sur la photo. Proposée en version originale sous-titrée français et en version française, la bande-son est claire, puissante et sans souffle.

Carlotta Films se fend une fois de plus d’une édition on ne peut plus complète. L’éditeur nous propose pas moins de six suppléments et non des moindres : « Hemingway / Siodmak » (23 mn) par Marguerite Chabrol, un entretien avec Hervé Dumont, « Expressionnisme en noires et blanches » (16 mn) qui revient sur le score de Miklós Rózsa, « Le boxeur sans confession » (15 mn) où Pierre Berthomieu revient sur la place de Burt Lancaster au sein du film noir, Les Tueurs en version radiophonique avec Burt Lancaster et Shelley Winters et Les Tueurs, premier court-métrage d’étude d’Andreï Tarkovski. On ajoute à cette liste déjà bien fournie une bande-annonce histoire de faire bonne mesure.

Les Tueurs est disponible en bluray ici et en dvd ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Robert Siodmak
  • Scénario : Anthony Veiller, Richard Brooks (non crédité) et John Huston (non crédité)
  • Musique : Miklós Rózsa
  • Photo : Elwood Bredell
  • Montage : Arthur Hilton
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film noir
  • Durée : 98 minutes

7 thoughts on “Les Tueurs (The Killers) – Robert Siodmak – 1946

  1. Je l’ai vu il y a fort longtemps, lors d’un passage sans doute au Cinéma de Minuit. Grand film en effet qui s’impose dans cette réédition complète ! J’ai le remake de Siegel à voir également.
    Je n’avais jamais fait le rapprochement avec « History of Violence » mais cela fait sens en effet.

    1. Tiens-toi sur tes gardes ! Comme je l’ai annoncé sur FB, cette semaine est consacrée aux Tueurs. Épisode 1/3, Les Tueurs de Siodmak. Épisode 2/3 (mercredi), Les Tueurs version Tarkovski. Épisode 3/3 (vendredi), A Bout Portant de Siegel. Histoire de se faire une petite comparaison sur ces trois visions différentes d’une même œuvre.

  2. Revu hier soir, je me suis fait trouer la peau sans broncher !
    Je n’avais gardé que le souvenir du diner aux réverbères mais assez peu de la suite, formidable enchaînement de flashbacks maîtrisés par réalisateur en état de grâce. Et le coup de grâce de la morale finale, d’un cynisme absolu (la Huston touch peut-être ?) Une splendeur de Film Noir que ton article met parfaitement à l’honneur.

    1. J’ai eu la chance de pouvoir regarder la version de Tarkovski et le remake de Siegel dans les jours qui ont suivi Les Tueurs. Un vrai bonheur de pouvoir mettre en parallèle ces versions si différentes l’une de l’autre pourtant tirées du même matériau de base. Je ne me risquerai pas à citer ma préférée. Merci pour ton retour.

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