Les Yeux dans les Ténèbres (Eyes in the Night)

Les Yeux dans les Ténèbres (Eyes in the Night)

Synopsis :

Duncan Maclain, détective privé aveugle, refuse d’aider son amie Norma Lawry à mettre fin à la liaison qu’entretient sa belle-fille, Barbara, avec qui elle est en froid, et Paul Gerente, un acteur de théâtre bien plus âgé. Mais ce dernier est très vite retrouvé mort par les deux femmes.

Critique :

Engagé volontaire dans l’armée canadienne au début du premier conflit mondial, l’américain Baynard Kendrick s’illustre en France et en Grèce. Après sa démobilisation et quelques petits boulots, il entame sa carrière littéraire en 1934 avec la parution de son roman, Blood on Lake Louisa. S’occupant en parallèle de la réinsertion des soldats blessés au combat, il fait la connaissance d’un soldat anglais, lequel compense sa cécité par un très fort pouvoir de déduction. Le personnage de Duncan Maclain, privé aveugle, est né. Douze romans et cinq nouvelles, publiés entre 1937 et 1961, lui seront ainsi consacrés. Hollywood ne pouvait se désintéresser d’un tel personnage et très vite certains titres sont adaptés sur grand écran puis à la télévision. Seulement un an après sa parution, la Metro-Goldwyn-Mayer achète les droits de The Odor of Violets qui devient pour l’occasion Les Yeux dans les Ténèbres.

L’écriture du scénario est confiée à Guy Trosper (La Vengeance aux Deux Visages de Marlon Brando), qui vient de signer Carrefours, film noir réalisé par Jack Conway, et Howard Emmett Rogers (Le Retour de Bulldog Drummond) dont c’est ici la première incursion dans le genre et accessoirement fervent anti-communiste membre de la Screen Writers Guild. Fred Zinnemann hérite de la réalisation de Les Yeux dans les Ténèbres pour ce qui sera son second film de ’42 après L’Assassin au Gant de Velours. Ce fils d’immigrés autrichiens, formé en France, connaîtra le succès à Hollywood avec Le Train Sifflera Trois Fois, Tant qu’il y aura des Hommes et Chacal. Les directeurs de la photographie Charles Lawton Jr. (Le Destin est au Tournant) et Robert H. Planck (Les Contrebandiers de Moonfleet) ainsi que le monteur (Hantise, Ben-Hur) sont également engagés.

Les Yeux dans les Ténèbres fait partie de ces films de propagande en vogue aux États-Unis et tournés durant la seconde guerre mondiale. Œuvres censés galvaniser l’esprit patriotique des spectateurs, elles voient leurs intrigues se dérouler soit directement sur les théâtres d’opérations, soit sur les territoires de pays résistants toujours à l’envahisseur, qu’il soit allemand ou japonais.

Le film de guerre, comme il était alors présenté aux États-Unis, prenait différents aspects. D’une part celui du documentaire tourné par de grands réalisateurs et auquel participaient parfois des stars du grand écran. On pense notamment à La Bataille de Midway réalisé par John Ford avec comme narrateur Henry Fonda, à Prélude à la Guerre de Frank Capra et Anatole Litvak ou encore à Victoire dans les Airs signé des Studios Disney. D’autre part à des fictions mettant en avant le courage et le sens du sacrifice des soldats alliés, et plus généralement américains, durant les combats. Sahara de Zoltan Korda avec Humphrey Bogart, Trente Secondes sur Tokyo de Mervyn LeRoy avec Van Johnson et La Sentinelle du Pacifique de John Farrow en sont les parfaits exemples.

Mais il existait une crainte ancrée dans l’inconscient collectif, crainte entretenue par les gouvernements du moment. Celle de la fameuse 5ème Colonne censée renverser les états sur ordre de l’ennemi. Hollywood s’est très vite engouffré dans la brèche avec pour objectif avoué de faire prendre conscience aux spectateurs des risques encourus s’ils ne participaient pas à l’effort de guerre. C’est à cette catégorie qu’appartient Les Yeux dans les Ténèbres auquel on peut adjoindre Les Aveux d’un Espion Nazi d’Anatole Litvak avec Edward G. Robinson, 5ème Colonne d’Alfred Hitchcock avec Robert Cummings et Espions sur la Tamise de Fritz Lang avec Ray Milland. Cet ennemi intérieur mutera après guerre pour prendre le visage de la criminalité organisée.

Les yeux dans les Ténèbres obéit scrupuleusement aux codes propre au genre. Les espions sont parfaitement intégrés à la société et ont même, pour certains, pignon sur rue. Rien dans leur attitude ne laisse soupçonner une quelconque appartenance à une puissance étrangère. Leur organisation est parfaitement structurée, puissante et dangereuse. Sacrifier l’un des leurs pour le bien de la mission (ici voler une invention qui pourrait donner l’avantage aux alliés et ainsi mettre un terme à la guerre) n’a rien d’exceptionnel.

A ces espions bien sous tout rapport, Fred Zinneman leur oppose un détective privé aveugle capable des déductions les plus poussées, judoka émérite et capable de jouer les ivrognes gouailleurs lorsque le besoin s’en fait sentir. Handicap oblige, il est flanqué d’un adjoint pas très finaud mais courageux et d’un chien guide malin qui en fait voir de toutes les couleurs à l’entourage de son maître et défend ce dernier au péril de sa propre vie.

Le sujet pourrait paraître grave, l’atmosphère pesante d’autant plus que la famille visée est quelque peu dysfonctionnelle pour l’époque. Un homme, inventeur de son état, veuf ou divorcé, on ne sait, remarié à une femme rejetée par sa belle-fille. Cette dernière très vite antipathique est le maillon faible, celui par lequel les espions vont œuvrer. Et pourtant une sorte de légèreté, de bonne humeur générale, flotte sur Les yeux dans les Ténèbres. Le personnage débonnaire de Maclain y est pour beaucoup mais aussi son fidèle chien, Friday, qui par ses facéties et ses exploits physiques nous renvoient, plein de nostalgie, aux grands heures de Rintintin, Lassie et autres animaux de compagnie héros de longs métrages.

Quid alors du film noir au milieu d’un tel sujet estampillé espionnage ? Fred Zinnemann effleure le genre à plusieurs reprises. L’amie du détective est très vite soupçonnée d’un meurtre qu’elle n’a pas commis. L’individu est en butte à une organisation bien plus puissante que lui. La figure centrale de la femme fatale est bel et bien présente. Barbara, la belle-fille, ne se transforme-t-elle pas en manipulatrice accusant sans preuve sa belle-mère du meurtre pour mieux l’évincer ? Le chef du réseau d’espion n’est-elle pas une femme froide que seule la réussite de son entreprise intéresse au détriment de toute autre considération ? Autant de thèmes chers au film noir ici idéalement intégrés.

Les Yeux dans les Ténèbres s’appuie sur l’interprétation de qualité d’un casting parfaitement dirigé. Edward Arnold (Johnny, Roi des Gangsters) est crédible en aveugle ardent défenseur de la vérité et de son pays. Il parvient sans mal à nous faire admettre sa cécité par de petits détails comme son positionnement face à ses interlocuteurs qu’il n’aborde jamais véritablement de face ou plus simplement le fait de se servir de ses mains pour se situer dans l’espace. Il retrouvera son rôle trois ans plus tard dans The Hidden Eye dirigé par Richard Whorf. Ann Harding (Le Droit de Tuer), formée au théâtre, la très belle Donna Reed (Enquête à Chicago), antipathique belle-fille et Katherine Emery (Strange Bargain) en chef des espions sont toutes trois parfaites. Présence notable de Stephen McNally (Même les Assassins Tremblent) dont c’est l’un des premiers films et de Stanley Ridges (La Possédée).

En l’état, Les yeux dans les Ténèbres est un divertissement sacrément bien troussé que l’on suit avec intérêt et plaisir. D’autant plus que la réalisation et l’interprétation sont de qualité. Et que dire de ce beau Friday…

Edition dvd :

Artus Films nous propose de (re)découvrir Les Yeux dans les Ténèbres dans une copie certes pas exempte de défauts, quelques petits dégâts de pellicule s’invitent parfois, et à la bande-son, uniquement en version originale sous-titrée français, au souffle intermittent. Mais tout cela me semble bien minime par rapport à la qualité du programme proposé. L’amateur de film noir y trouvera nécessairement son compte et passera outre sans difficulté, comme je l’ai fait, ces légers désagréments.

Les Yeux dans les Ténèbres est disponible en dvd directement auprès de Artus Films ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Fred Zinnemann
  • Scénario : Guy Trosper et Howard Emmett Rogers
  • Montage : Ralph Winters
  • Photographie : Charles Lawton Jr et Robert H. Planck
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Film policier
  • Durée : 80 minutes

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