Les Yeux de Satan (Child’s Play)

Les Yeux de Satan (Child’s Play)

Synopsis :

Paul Reis, jeune professeur de sport, prend ses fonctions au sein d’un établissement scolaire religieux où les élèves se comportent de plus en plus violemment entre eux.

Critique :

Robert Marasco nait en 1936 dans le Bronx. Après des études au Régis High School, lycée privé de Manhattan tenu par les jésuites puis à l’université catholique de Fordham, il revient enseigner le latin dans son lycée d’origine. C’est là qu’il écrit une pièce intitulée Child’s Play et inspirée par sa propre scolarité mais également par un fait divers survenu quelques années auparavant voyant un professeur se suicider en sautant par la fenêtre de sa classe après avoir donné des devoirs à ses élèves. Cette histoire d’actes démoniaques au sein d’une école catholique se voit adapter sur scène en ’70 avec dans les rôles principaux Pat Hingle (L’Épreuve de Force, Le Retour de l’Inspecteur Harry) et Ken Howard (Dis-moi que tu m’aimes, Junie Moon). La pièce est un succès et sera jouée à 342 reprises avant d’être présentée au public londonien l’année suivante. Robert Marasco publiera ensuite deux romans, Burnt Offerings (Notre Vénérée Chérie) devenu Trauma devant la caméra de Dan Curtis et Parlor Games.

Le succès de la pièce est tel que les droits de Child’s Play sont acquis dès 1971 par la Paramount Pictures. Le projet Les Yeux de Satan est lancé. Bien que jusque là cantonné aux courts-métrages, le scénariste Leon Prochnik est débauché pour écrire le scénario du film dont la réalisation est confiée à Sidney Lumet. Ayant déjà eu l’occasion de croiser la route de ce dernier, vous pourrez retrouver une très courte bio le concernant dans l’article consacré à M15 Demande Protection. Lumet retrouve pour l’occasion son directeur de la photographie de Point Limite en la personne de Gerald Hirschfeld (Un Tueur dans la Foule, Enfer Mécanique). Joanne Burke, qui vient de signer le montage de Le Gang Anderson, et Edward Warschilka (Harold et Maud) s’associent pour l’occasion. Anecdote amusante concernant ce dernier. Monteur sur le Child’s Play de Sidney Lumet, il le sera également sur le Child’s Play (Jeu d’Enfants) de Tom Holland en 1988.

1968, Rosemary’s Baby de Roman Polanski. 1972, Les Yeux de Satan de Sidney Lumet. 1973, L’Exorciste de William Friedkin. 1976, La Malédiction de Richard Donner. Fin des années 60 / années 70, le Diable semble s’être invité, via les productions hollywoodiennes, au sein des diverses strates de la société. Est-ce pour autant un hasard ? Pas vraiment. La guerre du Vietnam, sous la présidence de Lyndon Johnson, prend une toute autre dimension avec l’envoi massif de soldats américains et devient très vite un bourbier sans nom que la population va très vite rejeter. La contestation, qui se fera de plus en plus violente, naît dans les universités à travers tout le pays. Et je ne parle même pas des émeutes raciales qui vont enflammer les États-Unis et les meurtres politiques de Malcom X, Martin Luther King et Robert Kennedy. C’est en toute logique que les Studios s’empare de ce marasme social pour l’illustrer de manière détournée dans certains films, et notamment d’horreur. Les titres cités plus haut en sont les exemples les plus marquants.

Si Rosemary’s Baby, L’Exorciste et La Malédiction prennent place au sein d’une cellule familiale plus ou moins normale, Les Yeux de Satan se situe lui dans le vivier même de la contestation anti-guerre du Vietnam. Et Paul Reis, tout comme le spectateur, est le témoin privilégié de la lutte de pouvoir que se livre deux professeurs qu’oppose leur vision personnelle de l’éducation.

Si Joseph Dobbs est un personnage affable, souriant et proche de ses élèves, Jerome Mallay est son strict opposé. Sévère, il n’a que peu de considération pour ces derniers qu’il juge avec une extrême sévérité. Tout cela ne pourrait être qu’anecdotique si Mallay n’avait à subir des attaques sur l’état de santé de sa vieille mère mourante. Appels téléphoniques et courriers anonymes, rien ne lui est épargné. Bien évidemment, ses soupçons se portent sur des étudiants nourrissants quelques rancœurs à son égard. Mais Mallay ne s’arrête pas là. Il accuse ouvertement Dobbs d’être à l’origine de ces actes qui visent à le déstabiliser. Celui-ci, comme à son habitude, se montre bienveillant, tentant de prouver à son antagoniste qu’il se trompe lourdement à son sujet. Ce qui ne manque pas de mettre hors de lui Mallay qui sombre de plus en plus dans la paranoïa. Dobbs emporte dès lors haut la main l’adhésion du public à l’image de la très grande majorité des élèves.

Cette haine que voue Mallay à Dobbs semble plomber un peu plus l’atmosphère déjà particulièrement austère de cette école. L’expression de cette haine se matérialise sous forme d’actes de plus en plus violents au sein de la communauté dont les premières victimes sont les étudiants. Les enfants sont par définition considérés comme victimes de leurs propres actes et ce même s’ils sont à l’origine des troubles ou des violences. C’est en tout cas ce qui est inscrit dans la morale collective de notre société. Ce qui est troublant dans les faits que décrit Lumet, c’est le consentement des victimes. Un peu comme si elles se devaient d’expier une faute passée. Le trouble ressenti par le spectateur naît de cette incohérence. Et si notre propre vision de la morale est biaisée alors notre ressenti sur le rôle tenu par les deux professeurs dans le drame qui nous intéresse ne le serait-il pas également ?

A ce moment précis du récit, les dés sont jetés. Des dés pipés il va sans dire. L’intrigue verse dans le fantastique suite à un énième évènement dramatique. Si Satan n’est pas à proprement parler cité, malgré ce que peut sous-entendre le titre du film, le mot démon revient souvent. Mais Sidney Lumet refuse toute théâtralité. Il reste sobre. La confrontation se fait dans une classe au milieu d’élèves sagement assis pour se dédoubler tranquillement dans la chapelle de l’école désormais désertée. Car si l’opposition entre les deux hommes peut prêter à interprétation eu égard au contexte historique de l’époque – pro versus anti guerre du Vietnam – on peut également considérer que Les Yeux de Satan est une dénonciation sans fard de la manipulation de la masse.

Les Yeux de Satan, version septième art, a tout de l’adaptation théâtrale inversée. En ce sens que Lumet, lui-même enfant des planches, respecte son matériau d’origine à la lettre. Les différentes séquences du film sont filmées comme autant d’actes d’une pièce de théâtre. Les caméras, judicieusement placées, restent fixes. Ce sont aux acteurs de faire vivre les scènes par des dialogues déclamés avec justesse et force. Leurs déplacements tiennent du minimum syndical. La musique, très destructurée et habitée par des chœurs religieux et des sons difficilement identifiables, participent à créer une atmosphère particulièrement lourde réhaussée par l’immobilisme de l’ensemble. Tout cela peut laisser sur le bord de la route nombre de spectateurs. Ce fut le cas. Les Yeux de Satan a été un échec avant de tomber dans l’oubli.

Pour qu’un film tel que Les Yeux de Satan tienne le spectateur en haleine sur la longueur, il faut des acteurs capables de se transcender. On sait James Mason capable du meilleur. Il le prouve ici encore. Il transpire l’amertume et la rancœur à tel point que son visage en est défiguré. Un vrai acteur de théâtre, un juste retour des choses pour celui qui a commencé sa carrière au sein de la Old Vic Company. Robert Preston (Tueur à Gages), second choix de Lumet après la défection de Marlon Brandon, est parfait dans un registre différent, agréable mais tellement mielleux. Beau Bridges (Un Tueur dans la Foule) assure dans le rôle du jeune professeur témoin de drames qui le dépassent.

Les Yeux de Satan est un film difficile d’accès, je le conçois. Mais pour qui fait l’effort de passer outre son aspect faussement statique, il devient une vraie charge contre la manipulation des masses toujours autant d’actualité près de cinquante ans après sa sortir. Soutenu par une interprétation de haut niveau, Les Yeux de Satan se doit d’être vu.

Edition bluray :

Les Yeux de Satan nous est présenté par Rimini Editions dans des conditions de visionnage optimales. Le master est exempt de tout défaut, le grain parfaitement maîtrisé. L’image respire les années ’70. La bande-son, en version originale et française, est claire et puissante. La musique de Michael Small est parfaitement mise en valeur.

Rimini Editions complète Les Yeux de Satan avec une interview du critique cinéma Michel Cieutat d’une durée de 32 mn.

Les Yeux de Satan est disponible auprès de Metaluna Store ici et de la boutique Potemkine ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Sidney Lumet
  • Scénario : Leon Prochnik
  • Musique : Michael Small
  • Photographie : Gerald Hirschfeld
  • Montage : Joanne Burke & Edward Warschilka
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film dramatique, Thriller
  • Durée : 100 minutes
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2 thoughts on “Les Yeux de Satan (Child’s Play)

  1. Du fantastique et démonique prêché par Lumet, je suis preneur ! Je ne l’ai jamais vu, passé même sous mes radars dans cette décennie pourtant bien maléfique.

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