L’Étrange Mr Slade (Man in the Attic)

L’Étrange Mr Slade (Man in the Attic)

Synopsis :

Alors que Jack l’Eventreur sème la terreur dans les rues de Whitechapel, un certain monsieur Slade, se prétendant médecin, loue une chambre chez les époux Harley.

Critique :

1888. Londres est frappé par une vague de meurtres attribuée à une seule et même personne, Jack l’Éventreur. Si depuis certains ont avancé diverses théories quant à l’identité du tueur, d’autres allant même plus loin en désignant plusieurs assassins agissant de concert (cf. l’article Randy Williams – Sherlock Holmes and the Autumn of Terror), il en est une qui a été durablement marquée par les évènements au point de leur consacrer un roman, The Lodger, en 1913, l’écrivaine Marie Belloc Lowndes. Cette dernière, âgée de 20 ans au moment des faits, entamera sa carrière littéraire en 1899 et publiera pas moins de 49 romans et 43 nouvelles. Sans parler de ses mémoires et de ses pièces de théâtre… Le succès de The Lodger est tel qu’il sera adapté par Alfred Hitchcock en ’27 (Les Cheveux d’Or), par Maurice Elvey en ’32 (Meurtres), par John Brahm en ’44 (Jack l’Éventreur) et enfin par Hugo Fregonese en ’53 sous le titre L’Étrange Mr Slade.

Une prostituée est sur le point de se faire tuer par jack l'éventreur

Leonard Goldstein acquiert les droits de The Lodger pour le compte de sa société Panoramic Productions. Il engage les scénaristes Robert Presnell Jr et Barré Lyndon pour en signer une nouvelle adaptation. Si le premier n’a alors que peu de d’expérience dans le domaine (son scénario le plus connu étant celui de Lutte sans Merci avec Alan Ladd), le second a pour lui de parfaitement connaître le sujet puisqu’il a signé le script de la précédente version signée Brahm. Réalisateur argentin fraîchement débarqué aux États-Unis, Hugo Fregonese hérite de la réalisation de L’Étrange Mr Slade qui s’inscrit dans une filmographie orientée western (Quand les Tambours s’Arrêteront avec Stephen MacNally) et drame (Le Souffle Sauvage avec Gary Cooper, Barbara Stanwyck et Anthony Quinn) mais aussi film noir avec les titres L’Impasse Maudite avec James Mason et Mardi, ça Saignera avec Edward G. Robinson. Le réalisateur s’entoure du directeur de la photographie Leo Tover qui a travaillé auparavant avec Lubitsch, Wise ou encore Wyler, et la monteuse Marjorie Fowler ayant débuté sa carrière sur La Femme au Portrait de Fritz Lang.

Jack Palance rencontre Constance Smith

Quelque soit le genre qu’Hugo Fregonese ait eu à aborder au cours de sa carrière, il a irrémédiablement insufflé, à quelques très rares exceptions, un souffle mélodramatique à ses intrigues. Et L’Étrange Mr Slade n’échappe pas à ce que l’on pourrait considérer comme une marque de fabrique sans parler qu’ici elle aseptise grandement son sujet.

Pour s’en rendre compte, il suffit de suivre la caméra de Fregonese. Whitechapel n’est plus le point névralgique de son action, il la délocalise dans un quartier adjacent, bien plus bourgeois, sans toutefois le nommer. Même si l’on y parle des exactions du tueur, on le fait avec le détachement de ceux qui ne se sentent pas concernés. Une certaine frivolité habite les lieux où le fameux monsieur Slade vient s’installer. Entre les bons mots du maître de maison à l’encontre de sa femme et de son chien et la bonne hypersensible, l’atmosphère y est légère. On se permet même d’aller au cabaret admirer la nièce du couple en meneuse de revue, l’occasion pour le réalisateur de nous proposer deux morceaux musicaux certes agréables mais qui contribuent à nous faire oublier que dehors un homme égorge, éventre et prélève des organes sur ses victimes.

La presse fait des gros titres des meurtre de Jack L'Eventreur

Dans ces conditions que reste-t-il du quartier du Whitechapel labellisé 1888 ? Bien que les décors soient de qualité et collent parfaitement à l’époque, ce district nous est montré sous son meilleur jour. Les rues et ruelles sont propres, parfaitement entretenues et désertes de toute population. Par souci d’économie ou pour figurer la peur du tueur, cette dernière est cantonnée à l’intérieur des habitations ou des bars que le réalisateur se garde bien de filmer. Seuls les policiers battent le pavé pour prévenir tout nouveau meurtre. Là aussi, le bât blesse. Les relations police / population étaient loin d’être au beau fixe. Pour s’en convaincre, un grand nombre de rassemblements et de manifestations d’habitants de Whitechapel a été réprimé dans le sang. Ici, les bobbies raccompagnent les prostituées en leur donnant le bras avec force marques de politesse. Une sorte d’ère victorienne totalement idéalisée.

Jack Palance, Constance Smith et Byron Palmer

De fait, quelle place occupe notre bon vieux Jack the Ripper dans ce Whitechapel lavé de toute sa lie ? Pas grand chose, il faut bien se l’avouer. Car, même si ce quartier misérable semble écrasé sous une nuit éternelle et que de nombreux recoins sombres s’avèrent propices à cacher aux yeux des vivants le terrible Tablier de Cuir, à aucun moment le spectateur n’aura le droit de le voir à l’œuvre. Même son ombre n’est pas convoquée. Pour pallier aux attentes, légitimes, du public, Fergonese se fend d’une efficace mais unique séquence en caméra subjective simulant la démarche chaotique de L’Éventreur. C’est bien peu. Il est pourtant bel et bien présent.

Jack Palance, Constance Smith et Byron Palmer visitent le musée de Scotland Yard

Et son identité, si elle ne nous est pas révélée implicitement, n’est pas très compliquée à découvrir, Fregonese ne cherchant jamais à instiller le moindre doute dans l’esprit du spectateur.

Vous l’aurez compris Jack Palance est Jack l’Éventreur. Le réalisateur ne va d’ailleurs pas s’encombrer du moindre suspense en disséminant tout au long du film nombre d’indices qui désignent Slade comme étant le tueur de prostitués. Ce dernier détruit sa sacoche et son manteau lorsque Scotland Yard établit que le tueur se déplace vêtu de la sorte, se lave les mains dans la Tamise immédiatement après qu’un nouveau meurtre ait été découvert, sort toutes les nuits arguant des recherches à l’université, ne supporte pas la vue des tableaux de danseuses ornant les murs de sa chambre et la liste ne s’arrête pas… D’autres auraient joué de ces indices pour mener le public sur de fausses pistes pour finalement mieux le surprendre. Fregonese joue lui la carte de la simplicité, de la limpidité. Mais aussi parce que sa petite lubie ne l’a pas quitté.

Jack Palance est réconforté par Constance Smith

Ayant balayé d’un revers de main toute trace de suspense et d’horreur inhérente aux meurtres, Fregonese peut désormais se consacrer au mélodrame né des relations tumultueuses entretenues par Slade et Lily Bonner. Parce que ce qui l’intéresse avant tout, c’est d’opposer son tueur à une femme qui comprend son « mal-être » et ne conçoit pas que cela doive en faire obligatoirement un meurtrier. Bien sûr, elle se trompe mais aura pour elle d’avoir gardé une même ligne de conduite tout au long du récit. Celle de respecter la personne de Mr Slade. Et celui-ci n’est pas insensible aux charmes de celle qui lui témoigne autant d’attention. Mais point d’amour ici, seulement du respect. Ce qui fera basculer de nouveau Slade dans la folie. Celui qui tue, nuit après nuit, sa mère tentera d’éliminer, en vain, celle qui finalement le repousse.

Constance Smith en pleine revue de cabaret

L’Étrange Mr Slade n’est donc en rien une reconstitution fidèle des faits et encore moins un film à suspense. Et pourtant, s’il fonctionne plutôt bien, c’est d’une part en grande partie grâce à la photo de Leo Tover flirtant à plusieurs reprises avec le gothique mais aussi par la qualité de l’interprétation.

Dans le rôle titre, nous retrouvons Jack Palance (Panique dans la Rue) parfait en parricide clairement incapable de gérer ses pulsions meurtrières. Son physique et son visage émacié participe grandement à le rendre inquiétant mais, et ce n’est que mon avis, Palance recèle également en lui un énorme pouvoir de séduction dont il fait preuve ici à de nombreuses reprises. Face à lui, Constance Smith (Le Gang des Tueurs) irradie de beauté le cadre, donne la réplique à la star avec assurance et se fend de deux morceaux chantés savoureux. Entre eux deux, se dresse un Byron Palmer crédible en inspecteur du Yard adepte du relevé d’empreintes. Mention spéciale au couple incarné par Frances Bavier (Le Jour où la Terre s’Arrêta) / Rhys Williams (Le Passé se Venge) assez irrésistible.

Jack Palance prend la fuite dans un cab

Surprenant pour quiconque s’attend à voir un film de plus sur Jack l’Eventreur, L’Etrange Mr Slade reste une vision, certes édulcorée, cohérente et peut-être plus personnelle de l’énigme policière la plus connue au monde.

Édition dvd :

L’Étrange Mr Slade nous est présenté ici par Artus Films dans une copie tout bonnement magnifique, au noir et blanc parfaitement géré, au niveau de détail élevé et vierge de tous dégâts de pellicule. La bande-son, uniquement proposée en version originale sous-titrée français, est elle aussi parfaite, sans souffle et faisant la part belle à la musique de Lionel Newman. Une très belle façon de (re)découvrir ce film.

L’Étrange Mr Slade est disponible en dvd directement auprès d’Artus Films ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Hugo Fregonese
  • Scénario : Robert Presnell Jr. et Barre Lyndon d’après le roman de Mary Belloc Lowndes
  • Photographie : Leo Tover
  • Montage : Marjorie Fowler
  • Musique : Lionel Newman
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Genre : Thriller
  • Durée : 81 minutes
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4 thoughts on “L’Étrange Mr Slade (Man in the Attic)

  1. Jamais vu cette version. J’ai en mémoire le magnifique film de John Brahm avec la merveilleuse Merle Oberon et l’immense George Sanders, le tout dans les ombres tamisées par Lucien Ballard.
    Visiblement un peu plus fade le Fregonese.

  2. Le film n’est pas désagréable en soi mais le côté angoissant du sujet est complétement éludé. Il ne suffit pas d’une pauvre actrice qui hurle dans la nuit ou un gros plan sur le visage transpirant de Jack Palance pour réellement effrayer. Fregonese s’est clairement désintéressé de cet aspect pour se concentrer sur les relations entre Palance et Smith. S’il avait su concilier effroi et mélodrame, on aurait pu avoir un classique instantané mais là…

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