Le Baron de l’Ecluse (1960) – Le Bateau d’Emile (1962)

Le Baron de l’Ecluse (1960) – Le Bateau d’Emile (1962)

Jérôme Napoléon Antoine mène la grande vie. Emile Bouet se tue à la tâche. Le premier est un dilettante profitant des grands de ce monde. Le second, marin pêcheur rêvant d’ascension sociale. Bateau de plaisance contre chalutier. Simenon jette à l’eau ses personnages à l’occasion du Baron de l’Ecluse et du Bateau d’Emile. Et à Jean Delannoy et Denys de la Patellière de nous livrer leur propre vision de ces deux nouvelles.

Parlez de la bibliographie de Georges Simenon c’est d’abord une question de chiffres. 392 romans, 25 autobiographies, 155 nouvelles, plusieurs milliers d’articles et reportages à travers le monde. Cherchez à acquérir l’intégralité de son œuvre, c’est donner des sueurs froides au suédois Ikea et ses bibliothèques en kit.

Le Bateau d’Emile est un recueil de sept nouvelles écrites entre 1940 et 1945. Paru en 1954 chez Gallimard, il sera redistribué en 1959 avec l’adjonction d’une jaquette à l’occasion de la sortie de l’adaptation de l’un d’elle, Le Baron de l’Ecluse, par Jean Delannoy.

Le Baron de l’Ecluse (1960) de Jean Delannoy avec Jean Gabin

Synopsis :

Parce qu’il a hérité d’un yacht en guise de remboursement d’une dette de jeu, le Baron Jérôme Napoléon Antoine décide de rallier Rotterdam à Monte-Carlo par voies fluviales à bord de son nouveau jouet, l’Antarès. Mais faute d’argent, il est obligé de faire escale aux abords de l’écluse de Vernisy.

Critique :

Deux ans avant que les protagonistes de Denys de la Patellière ne foulent les ruelles sombres de La Rochelle ou n’intriguent dans ses salons cossus, Jean Delannoy oblige ses personnages à goûter aux joies d’une vie simple. Fini les palaces où l’on dort – quand on dort – dans des draps de soie, fini les casinos où l’on joue de l’argent que l’on a pas, fini les ventes aux enchères où l’on règle ses comptes. La « victime » du réalisateur, le Baron Antoine, à la vie de pacha, connaît tous les rouages de cette vie. Joueur invétéré sans le sou, il vit de bluffs et de petites escroqueries au préjudice de ses pairs. Par principe. L’argent ne représente rien pour lui. Joue-t-il de l’argent au casino ? Fichtre non ! Il joue des jetons. On lui présente ses longues notes ? Il loue le professionnalisme de celui qui les a rédigée mais se garde bien de les régler. Une autre de ses caractéristiques, sa chance au jeu. En l’espace d’une soirée, il renfloue ses caisses et règles ses dettes. En l’espace d’une nuit, il gagne un yacht et 2 millions de francs. Cette première partie, synonyme d’insouciance, est l’occasion pour Jean Delannoy de laisser libre cours à la verve et à la prestance d’un Jean Gabin en pleine forme mais aussi de décrire un monde coupé de l’extérieur n’obéissant qu’à ses propres codes.

Et c’est justement à ce monde extérieur que le Baron va être confronté lors de son périple entre Rotterdam et Monte-Carlo. Parce que, figurez-vous, en dehors des murs des palaces et autres casinos, il faut de l’argent pour manger, boire ou plus simplement se déplacer. Une panne sèche, un mandat de 2 bâtons qui traîne à venir et un navigateur qui se fait la malle plus tard, et voilà notre Baron bloqué à une écluse en compagnie de son invitée, Perle, une ancienne conquête. Sans le sou, et donc sans moyen de subsistance, ils se prennent en pleine figure les dures réalités quotidiennes du commun des mortels. Les esprits s’échauffent. Chacun occupe son temps comme il l’entend. Le Baron est un optimiste. Tout le contraire de Perle. Il installe ses quartiers dans un bar proche du canal, fait ami-ami avec les habitués avec qui il joue au carte – on ne se refait pas – et tape dans l’œil de la tenancière tandis que Perle tape dans la gourde. Mais si, malgré tout, le tableau semble idyllique, le ton léger, Delannoy n’en oublie pas le fossé qui sépare ces deux classes sociales. Perle rencontre un riche viticulteur, de son rang donc, qui, sous le charme, la demande immédiatement en mariage. Le mandat enfin touché, le Baron, seul, s’en va rejoindre Monte-Carlo et ses pairs laissant en pleurs celle qui l’aimait. Riches et pauvres ne se mélangent pas. C’est ainsi. Tout cela est finalement bien triste et cynique.

Au générique, nous retrouvons donc un Jean Gabin très à son aise pour ce qui est de déclamer les dialogues d’Audiard avec ferveur. La comédie lui sied bien. Face à lui, Micheline Presle (Le Diable et les Dix Commandements) la Perle de bien des hommes, Jean Desailly (Maigret Tend un Piège) en amoureux transi, Jacques Castelot (La Fayette) viennent compléter un casting sans fausse note.

Sous ses dehors de comédie ensoleillée, servi par un Jean Gabin charmant et charmeur, Le Baron de l’Ecluse dresse un portrait amer d’une France hiérarchisée où le statut social empêche tout rapprochement entre les êtres. C’est finalement avec un léger sentiment de tristesse, de gâchis, que l’on quitte ces personnages si attachants.

Edition blu-ray :

Restauré 4K en partenariat avec TF1 Vidéo, Le Baron de l’Ecluse nous est présenté par Coin de Mire Cinéma dans une copie exempte du moindre défaut. Les intérieurs des palaces et autres casinos jouissent d’un niveau de détail ahurissant. Les gros plans sur les visages ne sont pas en reste. Grain parfaitement géré. Très belle bande-son aux dialogues parfaitement découpés et à la musique de Jean Prodromidès bien mise en avant.

Bonus connus de tous avec ses réclames et journal d’époque, son livret de 24 pages, ses 10 photos d’exploitation, son affichette et sa bande annonce.

Le Baron de l’Ecluse est disponible dans la collection La Séance Prestige ici et dans la collection La Séance Sélection ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Jean Delannoy
  • Scénario : Maurice Druon 
  • Dialogues : Michel Audiard
  • Musique : Jean Prodomidès
  • Photographie : Louis Page
  • Montage : Henri Taverna
  • Pays : France
  • Genre : Comédie
  • Durée : 95 minutes

****

Le Bateau d’Emile (1962) de Denys de la Patellière avec Lino Ventura

Synopsis :

Rien ne va plus entre les deux frères Larmentiel, François et Charles-Edmond, richissimes armateurs de La Rochelle. En jeu, l’avenir de leur société. Au centre de cette lutte fratricide, Emile Bouet, marin pêcheur, qui pourrait bien basculer dans le crime dans le seul but de s’élever socialement.

Critique :

Pour cette adaptation, Denys de la Patellière (Le Tueur), Albert Valentin (L’Affaire des Poisons) et Michel Audiard (Maigret et l’Affaire Saint Fiacre) signent un scénario bien plus léger que la nouvelle d’origine, d’une belle noirceur. Le cœur de l’intrigue reste cependant le même. L’ascension sociale à portée de main d’un homme « simple » après que son existence d’enfant abandonné n’ait été révélée au grand jour. Ascension conditionnée au seul fait que l’intéressé ne tire un trait sur son passé. En d’autre terme, sa femme, de basse extraction. Mais l’amour est un obstacle insurmontable. Emile Bouet ne pourra se résoudre à supprimer celle qu’il aime et qui lui ressemble tant. Il se retournera contre cette richissime famille déchirée en détruisant le portrait du père tout puissant (l’armateur est assassiné dans la nouvelle après qu’Emile ait échoué à assassiner sa compagne), s’exonérant ainsi de tout lien de parenté avec une caste sociale à laquelle il n’appartiendra jamais.

Mais que l’on ne s’y trompe pas. Bien que plus léger que la nouvelle éponyme, Le Bateau d’Emile est loin d’être une comédie. Le métier de marin pêcheur n’a rien d’une sinécure et les quelques francs glanés au terme d’une campagne de pêche sont vite dépensés au troquet du coin. L’alcool est omniprésent et brouille les sentiments qu’ils soient amicaux ou sentimentaux. Emile et sa « douce », Fernande, oscillent entre coups de cœur et coups de gueule. Pourtant, ces sentiments sont bien plus purs que ceux habitant la famille Larmentiel. Cette dernière n’a qu’un seul but, la recherche du profit, qu’elle dissimule derrière des sourires de façade et de belles paroles vides de sens. Ici, famille n’est qu’un mot creux. Chaque membre semble avoir un rôle à jouer, choisi ou subi, pour que la dynastie ne s’enrichisse encore plus.

Moralité, on est plus en sécurité dans une ruelle sombre avec un coup dan le nez que dans un salon richement décoré inondé de lumière.

Le Bateau d’Emile est aussi l’occasion de retrouver l’abattage d’un Michel Simon (Non Coupable) en vieil excentrique qui n’a pas sa langue dans sa poche (un grand merci à Audiard pour ses dialogues savoureux), mais également des « confrontations » houleuses entre Annie Girardot (Tendre Poulet) et Lino Ventura (Dernier Domicile Connu). Pierre Brasseur (Les Bonnes Causes) n’est pas en reste et impose une présence tout en distance. Edith Scob (Les Yeux sans Visage), Jacques Monod (125, Rue Montmartre) et Roger Dutoit (Le Vampire de Düsseldorf) viennent compléter le casting.

Joli numéro chanté de Girardot sur la chanson Notre amour nous ressemble de Charles Aznavour et Jacques Plante.

Variation intéressante sur la lutte des classes parfaitement mise en images par Denys de la Patellière, Le Bateau d’Emile nous gratifie en plus de numéros d’acteurs savoureux et de dialogues aux petits oignons d’un moment tendu au suspense implacable en fin de métrage. Un vrai plaisir de cinéma à ne louper sous aucun prétexte, d’autant que l’édition Coin de Mire Cinéma est une fois de plus parfaite.

Edition blu-ray :

Restauré 4K à partir du négatif original, Le Bateau d’Emile nous est présenté par Coin de Mire Cinéma dans ses plus beaux atours. Master exempt de tout défaut, noir et blanc magnifique, grain parfaitement géré, niveau de détail très élevé, c’est parfait pour profiter pleinement de la photographie de Robert Juillard (Jeux Interdits). La bande-son est claire et sans souffle, la musique signée Jean Prodromidès (Maigret et l’Affaire Saint Fiacre) est parfaitement mise en avant.

Au rayon bonus, nous sommes toujours sur la même ligne avec Journal et réclames d’époque, un film annonce, une affichette, un jeu de 10 photos d’exploitation et un livret de 24 pages avec documents.

Le Bateau d’Emile est disponible directement auprès de Coin de Mire Cinéma dans la collection La Séance Prestige ici ou dans la collection La Séance Sélection .

Fiche technique :

  • Réalisation : Denys de La Patellière
  • Scénario : Denys de La Patellière, Albert Valentin et Michel Audiard 
  • Dialogues : Michel Audiard
  • Photographie : Robert Juillard
  • Montage : Jacqueline Thiedot
  • Pays : France, Italie
  • Genre : Drame
  • Durée : 98 minutes
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3 réflexions sur « Le Baron de l’Ecluse (1960) – Le Bateau d’Emile (1962) »

  1. Je ne connaissais pas « le bateau d’Émile ».
    Par contre, « le Baron de l’écluse », ça oui !
    En grande partie tourné à l’écluse de Chavignon, le village où j’ai grandi, il y avait encore quelques personnes qui d’ailleurs jouaient les figurants dans l’ombre de Gabin. La maison de lecluisoer avait été transformée en café. Toujours une pensée pour le film à chaque fois que j’y passe.

  2. Je savais que l’écluse avait été « déplacée » pour les besoins du film. Ca a dû être quelque chose pour ces gens de pouvoir côtoyer, même de loin, quelqu’un comme Jean Gabin.

  3. Et Micheline Presles, et Jean Dessailly. Effectivement, cet épisode a marqué tous ceux qu’il l’ont vécu.

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