L’Inspecteur Harry (Dirty Harry)

L’Inspecteur Harry (Dirty Harry)

Synopsis : Un tueur se faisant appeler Scorpio sème la terreur dans San Francisco. Harry Callahan, inspecteur aux méthodes controversées, se lance à sa poursuite.

Critique : Entre 1966 et 1978, une vague de meurtres ensanglante le nord de la Californie. Il sera attribué à celui qui se fait appeler le Zodiac pas moins de 37 victimes. Jamais arrêté, ni même identifié de manière formelle malgré une réouverture du dossier, le Zodiac restera une énigme supplémentaire dans l’histoire criminelle des Etats-Unis.

Partant de ce matériau de base on ne peut plus large, les époux Harry J. Fink et Rita M. Fink signe un premier script, Dead Right, mettant en scène un inspecteur de police de New York traquant un tueur en série et ce au mépris des lois qu’il est normalement sensée faire respecter, nous interrogeant sur la limite à ne pas franchir pour une démocratie souhaitant se protéger.

Avant que le rôle-titre n’échoit définitivement à Clint Eastwood, John Wayne, Robert Mitchum et même George C. Scott sont approchés pour incarner Harry Callahan. Cependant, la nature violente du scénario et du personnage principal les amène tous à refuser la proposition, craignant sans aucun doute de ternir leur image. Ces échecs successifs amèneront Jennings Lang, producteur propriétaire des droits, à vendre l’histoire à ABC Television. Mais là aussi, la brutalité inhérente à ce récit de traque fera échouer leur projet de téléfilm. Dead Right est à nouveau vendu, cette fois-ci à la Warner Bros.

Initialement, l’inspecteur Harry est un cinquantenaire et la Warner pense immédiatement à Frank Sinatra pour l’incarner. Le Studio engage Irvin Kershner, après avoir écarté Sydney Pollack, pour réaliser le film et demande à John Milius d’adapter le script pour le grand écran. Mais Kershner finit par quitter le navire et avec lui Sinatra. Les producteurs se tournent alors vers des acteurs plus jeunes mais avec toujours aussi peu de succès. Steve McQueen refuse car il ne souhaite pas, après Bullitt, tourner à nouveau dans un polar, Burt Lancaster opposé à toute forme de violence dans l’exécution de la justice mais aussi Paul Newman qui trouve l’approche beaucoup trop de « droite ». Ce dernier soumet alors au Studio le nom d’Eastwood considérant que le film pourrait être un bon tremplin pour son ami. Alors en pleine post-production d’Un Frisson dans la Nuit (Play Misty for Me), l’acteur accepte néanmoins le rôle et engage Malpaso dans la production. Malgré de nombreuses adaptations du scénario original, Eastwood les rejette tous préférant l’épure de ce dernier.

Pour le rôle de Scorpio, le tueur directement inspiré du Zodiac, le choix fut également cornélien. Audie Murphy puis James Caan furent un temps pressentis mais le décès du premier dans un accident d’avion et le refus du second feront qu’Eastwood se tournera vers un quasi inconnu, Andy Robinson. Son visage d’ange et sa conception d’une vie pacifiste jurant avec le rôle, Don Siegel approuvera ce choix audacieux mais se heurtera à un problème imprévu. Impressionné par les armes à feu, même fictives, Robinson perdait en effet tous ses moyens lorsqu’il en avait une en main. Il dut prendre des cours pour se familiariser et prendre confiance. Il incarnera au final à la perfection ce tueur totalement imprévisible et sans moral.

L’Inspecteur Harry est la quatrième et avant dernière collaboration entre Don Siegel et Clint Eastwood après Un shérif à New York (Coogan’s Bluff), Sierra torride (Two Mules for Sister Sara), Les Proies (The Beguiled) et avant L’Évadé d’Alcatraz (Escape from Alcatraz). Une réelle complicité et un profond respect naîtront de leur relation professionnelle ce qui donnera naissance à plusieurs clins d’oeil : un rôle de barman dans Un Frisson dans la Nuit pour Don Siegel, un plan fugitif d’un cinéma avec à l’affiche ce même film ou le prénom du premier enfant d’Eastwood, Kyle dans Dirty Harry, inscrit sur les murs d’une station de métro. Eastwood lui dédiera d’ailleurs Impitoyable, probablement son meilleur film, en tout cas à mon sens.

Une intrigue ancrée dans son époque sociale et criminelle, un duo de réalisateur/acteur en parfaite symbiose. Restait à localiser les lieux de l’action. Le script des époux Fink la situait à New-York comme nombre de films noirs et policiers. Mais l’on sait que San Francisco a toujours tenu une place particulière dans la filmographie de Don Siegel, lui qui l’avait déjà magnifiquement filmée dans La Ronde du Crime (The Line-up). L’action de L’Inspecteur Harry sera donc délocalisée dans cette ville pour un résultat tout simplement parfait.

Et c’est à une véritable visite guidée de la cité californienne que nous convie Don Siegel. Du Kezar Stadium au tunnel du Fort Mason en passant par les églises Saint Peter et Saint Paul, du palais de justice à la mairie en passant par les clubs de strip Big Al et Roaring 20, nous suivons Harry Callahan dans sa traque du tueur à travers des endroits aussi insolites que représentatifs de la ville comme ont pu le faire nombre de films noirs avant lui tels que La Brigade du Suicide de Anthony Mann, Le Faucon Maltais de John Huston, Le Masque Arraché de David Miller sans oublier l’inévitable Sueurs Froides d’Alfred Hitchcock. La réalisation de Siegel est une succession de scènes fortes, marquantes, désormais présentes dans la mémoire collective des cinéphiles entrecoupées de plans larges ou panoramiques de la ville de San Francisco et de sa baie. Jamais Frisco n’a été aussi bien filmé que par Siegel. L’Inspecteur Harry bénéficie également du travail de Don Siegel, effectué bien en amont. La Ronde du Crime, comme nous l’avons déjà vu, était une sorte de repérage des lieux de tournage du présent film, Police sur la Ville un premier essai sur les changements internes de la Police et enfin Un Shérif à New-York une sorte de brouillon de ce que deviendra le personnage de Harry Callahan.

Mais loin de n’être qu’une simple carte postale, L’Inspecteur Harry est aussi un formidable instantané de l’époque et le moins que l’on puisse dire est que Don Siegel porte un regard tout sauf attendri sur la société qui l’entoure et cela vaut pour toutes ses strates. Bien que la ville nous soit présentée comme relativement propre, le réalisateur ne prend le temps de filmer que les personnages utiles à son film, la figuration n’étant jamais réellement identifiable, un peu comme le seraient des fantômes. Reste les autres, les âmes en peine hantant les boîtes de strip-teases ou celles qui cherchent à mettre fin à leurs jours, les petits délinquants braqueurs de banques ou ceux acceptant de passer à tabac qui veut bien les payer. Au-dessus de cette fange, semble flotter le Mal en la personne de Scorpio, individu sans attache semant la peur et le chaos à travers la ville. Dénué de toute morale, il s’en prend aussi bien aux forces de l’ordre, qu’aux prêtres et, suprême infamie, qu’aux enfants, les seuls qui ont grâce aux yeux de Siegel. Provocation ultime, ce dernier décrit Scorpio comme un hippie arborant un visage d’ange, une longue chevelure et surtout le symbole de la paix porté ostensiblement en guise de boucle de ceinture.

L’Administration ne trouve pas plus grâce aux yeux de Don Siegel. Le Maire de San Francisco n’est qu’un comptable quant le chef de la police refuse de prendre la moindre décision pouvant porter atteinte à sa carrière. Dans ces circonstances, la police ne possède plus les moyens de faire respecter les lois, lois qui devant l’évolution de la criminalité n’y répondent plus de façon adéquate. De fait, certains membres des forces de l’ordre se retrouvent dans l’obligation de violer ces lois qu’ils doivent faire respecter afin les faire respecter. Ubuesque! C’est le cas de Harry Callahan qui, en contact permanent avec une délinquance de plus en plus violente et devant l’inertie de la Justice, se voit critiquer pour ses méthodes de travail. Une Justice qui prend de plus en plus en compte les droits des auteurs au grand dam des victimes et des forces de l’ordre. Ce ressenti n’est pas une invention d’Hollywood mais bien un constat. Si Harry Callahan est un personnage de fiction, Sonny Grosso et Eddie Egan ne le sont pas eux qui inspireront les flics de French Connection sorti la même année.

Pour tous cinéphiles qui se respectent, Clint Eastwood est définitivement associé à l’homme sans nom de la trilogie du dollar et à l’inspecteur Harry. Soit deux hommes taciturnes, solitaires et que rien ne semble pouvoir arrêter. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ce personnage de flic borderline aura déclenché les passions dès sa sortie. Taxé de fasciste par une certaine presse, aidé en cela par les opinions républicaines de son interprète, Callahan va traîner une sale réputation durant de nombreuses années aux Etats-Unis. Tout comme le film, apparemment ode à une justice expéditif ne prenant pas en compte les droits de la défense. La vérité est cependant ailleurs. Grâce à une interprétation ambiguë, Eastwood parvient à créer un flou autour de son personnage et ne fait que fabriquer une légende, celle de Callahan mais aussi la sienne. Ces tirades racistes ou sexistes ne sont qu’un jeu servant à choquer ses interlocuteurs voire les spectateurs et à frapper les esprits. Et le but est définitivement atteint. Qui ne se souvient pas de ses tirades assassines dans le bureaux du maire? Ou celles faites à ses collègues ou aux malfrats croisés au hasard de son enquête? Eastwood reprendra à quatre reprises ce rôle qu’il n’apprécie finalement pas plus que ça et qu’il n’aura de cesse de déstructurer dans les opus suivants mais aussi dans des films comme L’Épreuve de Force ou La Corde Raide. Mais ça,c’est une autre histoire.

Un récit mené tambour battant filmé à hauteur d’hommes, des plans à couper le souffle de la ville de San Francisco, un personnage entré dans la mémoire collective font de L’Inspecteur Harry un classique du genre.

Fiche Technique :

  • Réalisation : Don Siegel
  • Scénario : Harry Julian Fink, Rita M. Fink et Dean Riesner
  • Photographie : Bruce Surtees
  • Musique : Lalo Schifrin
  • Montage : Carl Pingitore
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Néo-noir
  • Durée : 104 mn

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