L’Invasion des Profanateurs (Invasion of the Body Snatchers)

L’Invasion des Profanateurs (Invasion of the Body Snatchers)

Synopsis : L’apparition d’un nouveau genre de plantes dans San Francisco semble changer les habitants en êtres déshumanisés. Un groupe d’amis tente d’échapper à l’inéluctable.

Critique : Jack Finney naît en 1911 dans le Winconsin et fait ses premières armes dans l’écriture en publiant un article dans le Cosmopolitan en 43 puis des nouvelles policières pour le Ellery Queen’s Mystery Magazine et Collier’s entre 47 et 52 avant de se lancer dans le roman policier et la science-fiction. En 1955, paraît aux éditions Dell Books, The Body Snatchers (Graines d’Épouvante en France), l’histoire d’une invasion de la Terre par une forme particulière d’extraterrestre.

Hollywood comprend très vite le potentiel de l’histoire. Allied Artists achète les droits et porte le projet à bout de bras. La réalisation est confiée à Don Siegel, jusque là spécialisé dans le film noir (Les Révoltés de la Cellule 11, Ici, Brigade Criminelle…). Le premier rôle échoit à Kevin McCarthy qui occupe là pour la première fois le haut de l’affiche. Devant la caméra de Siegel, l’histoire développée par Finney devient au choix une critique du Maccarthysme ou une peur de la menace communiste. Le film, renommé pour l’occasion L’Invasion des Profanateurs de Sépultures, est un succès et est considéré encore aujourd’hui comme un véritable classique jouissant d’éléments empruntés aux films noirs et à la science fiction.

United Artists acquiert à son tour les droits du roman dans le but de réaliser non pas un remake du film de Siegel mais plutôt une nouvelle vision de l’histoire. L’adaptation pour le grand écran est confié à W.D. Richter, scénariste de Nickelodeon, Dracula (79) ou encore Brubaker. Philip Kaufman, admirateur du film de Don Siegel et précédemment réalisateur de La Légende de Jesse James avant de réaliser son chef d’oeuvre L’Étoffe des Héros, est chargé de la mise en scène. Il s’adjoint les services du directeur de la photographie Michael Chapman (Taxi Driver, Mélodie pour un Tueur…) avec la consigne de capter l’essence même du film noir et la retranscrire dans un environnement moderne grâce à des jeux d’ombres (« When they’re running along the embarcadero and the huge shadows appear first, those are sort of classic film noir images » Philip Kaufman). Kaufman engage également Ben Burtt, ingénieur du son ayant œuvré sur Star Wars, pour créer les cris des « copies ».

D’emblée, Kaufman balaye tout suspense quant à l’origine de l’invasion. Elle est d’origine extraterrestre, se déplace jusqu’à notre planète et se sert de la pluie qui tombe sur San Francisco pour faire germer dans les parcs et jardins de la ville des cosses géantes émanant de belles plantes rouges. A compter de cet instant, il n’existera aucun doute dans l’esprit du spectateur sur l’issue de la situation. Elle sera nécessairement dramatique, les cosses entrant en effet en action, avec l’aide de « copies » toujours plus nombreuses, lorsque les hommes sont le plus vulnérable, durant leur sommeil, phase obligatoire dans la vie de tout un chacun. Dès lors, nous assistons à une fuite en avant dont le seul but n’est que de retarder l’échéance de la déshumanisation totale de la population de la Terre.

Se gardant bien d’asséner tout message politique comme pouvait le faire Siegel dans son Invasion des Profanateurs de Sépulture, Kaufman choisit, sous le couvert d’un film de science-fiction, la critique sociétale dénonçant la déshumanisation et le consumérisme des Etats-Unis post-vietnam. Le manque de passion, la routine dans la vie quotidienne qui s’installe chaque jour au travail et au sein de la famille participent à anéantir toute espèce de pensée. L’individu en tant que tel n’existe plus. Métro, boulot, dodo pourrait être le credo de la société dénoncée par Kaufman. L’invasion extra-terrestre ne fait, pour le réalisateur, qu’accélérer cette abêtissement qui prend naissance comme par hasard dans un foyer bourgeois où le dialogue n’existe déjà plus. Il n’est pas étonnant que les seuls résistants soient des libres penseurs, des écrivains, des doux rêveurs échappés des sixties mais qui finiront malgré tout par être broyer par le système.

Avant de me décider à faire cette chronique, je me suis interrogé longuement sur la légitimité ou non de ce film à se retrouver sur un site spécialisé dans le film noir, le néo-noir et leurs sous-genres (tech-noir, horror-noir…). L’Invasion des Profanateurs est évidemment une œuvre de science-fiction avec sa part d’extraterrestres et sa notion d’invasion. Mais le réduire à un simple genre serait à mon sens beaucoup trop réducteur. Voici quelques pistes de réflexion :

  • The Body Snatchers (Graines d’Epouvante) de Jack Finney est son premier roman de science-fiction. Ses premières œuvres sont policières. Ne peut-on penser que l’ADN de ce livre est puisé dans celles-ci?
  • Les membres de l’équipe du film dont s’est entouré Kaufman ont pour la grande majorité travaillé dans le néo-noir. Cette expérience n’a-t-elle pas pu influencer leur travail sur la conceptualisation d’un film de science-fiction.

La réalisation de Kaufman, inventive et inspirée, fait naître progressivement l’angoisse par des détails anormaux, des plans ou des éléments de décors qui font ressentir aux spectateurs l’imminence du danger. Sa filiation avec le genre « noir » vient à mon sens du fait que la ville est ici filmée comme un personnage à part entière, grise, humide, semblant ne laisser aucune échappatoire à ses habitants. Mais aussi de ces images déstructurées symbolisant le malaise ou la peur. Sans parler de ce plan tant connu des amateurs des films noirs de la période dite « classique » où les ombres sur les murs précèdent les hommes, technique principalement utilisée lors d’une poursuite. Ces références ne sont pas ici de simples hommages mais bien la preuve que L’Invasion des Profanateurs est une sorte de rencontre totalement improbable, mais parfaitement maîtrisée, entre deux genres diamétralement opposés.

Le casting , de qualité, est aussi en grande partie responsable de l’empathie que peuvent ressentir les spectateurs pour ces femmes et ces hommes qui cherchent par tout les moyens d’échapper à l’inéluctable. Donald Sutherland (Klute) et Brooke Adams (La Grande Attaque du Train D’Or) forment un couple attachant, Leonard Nimoy, échappé de Star Trek, campe un célèbre psychologue incrédule (ou copié très tôt), Jeff Goldblum (Série Noire pour une Nuit Blanche) apporte un soupçon d’humour bienvenu dans toute cette grisaille alors que Veronica Cartwright (Alien, L’Etoffe des Héros…) est sensible à souhait.

Au rayon des caméos, nous retrouvons Don Siegel en chauffeur de taxi « copié » et Kevin MacCarthy en victime poursuivie tentant de prévenir nos héros de ce qui les attend. On note aussi la présence de Robert Duvall qui fait une apparition rapide et non créditée, mais quelque peu inquiétante, en début de film en prêtre sur une balançoire.

Pour terminer, une petite question à laquelle vous pouvez répondre dans les commentaires. Le personnage de Donald Sutherland est-il une copie ou dénonce-t-il son ancienne amie pour se sauver lui-même?

Anxiogène à souhait, doté d’une réalisation sans faille et d’une interprétation parfaite, L’Invasion des Profanateurs réussit l’exploit d’être un excellent remake qui se permet de renouveler les codes du genre.

Edition Blu-ray :

Rimini Editions nous propose une édition soignée mais non exempte de quelques défauts mineurs. Si le master ne présente aucun dégât, les noirs s’avèrent peu profonds voire virent parfois au bleuâtre et le grain est maîtrisé avec difficultés sur certaines scènes. Il n’empêche que nous sommes en présence de la meilleure façon actuelle de nous régaler devant ce classique des années 70.

En bonus, un interview de la comédienne Brooke Adams (19′), « Récréer l’invasion » : interview du scénariste W.D. Richter (16′), Les diverses adaptations du roman de Jack Finney, par Pascal Montéville, enseignant en Sciences Politiques (25′).

L’Invasion des Profanateurs est à retrouver en dvd ici et en bluray ici

Fiche technique :

  • Réalisation :Philip Kaufman
  • Scénario : W.D. Richter
  • Musique : Denny Zeitlin
  • Photographie : Michael Chapman
  • Montage : Douglas Stewart
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Horror-noir
  • Durée : 115 minutes

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