Marché de Brutes (Raw Deal) – Anthony Mann

Marché de Brutes (Raw Deal) – Anthony Mann

Synopsis :

Joe Sullivan s’évade de prison avec l’aide de sa compagne, Pat Cameron, et prend en otage une assistante sociale, Ann Martin, pour couvrir sa fuite. Le truand cherche à prendre contact avec son ancien complice, Rick Coyle, qui lui doit 50000 dollars avant de quitter le pays. Mais ce dernier n’est pas disposé à l’aider. Bien au contraire.

Critique :

Edward Small, via sa société Edward Small Productions, met les deux pieds dans le film noir à compter de 1946 avec Tentation d’Irving Pichel. Suivront La Brigade du Suicide (1947) et Marché de Brutes (1948) d’Anthony Mann, La Grande Menace (1948) de Gordon Douglas, L’Inexorable Enquête (1952), Le Quatrième Homme (1952) et L’Affaire de la 99ème Rue (1953) de Phil Karlson, Wicked Woman (1953) et New York Confidentiel (1955) de Russell Rouse, L’Assassin parmi Eux d’Arnold Laven, Le Roi du Racket (1955) de Maxwell Shane, Chicago Confidential (1957) de Sidney Salkow, Le Miroir au Secret (1957) de Henry S. Kesler et enfin Témoin à Charge (1958) de Billy Wilder. Soit une sacré contribution au genre avec des titres devenus des classiques réalisés par des pointures et interprétées par des stars de l’époque et qui pour certaines ont traversé les décennies.

Le scénario de Marché de Brutes est signé John C. Higgins, un habitué du film noir (Le Bouclier du Crime) et du réalisateur Anthony Mann, une fois de plus à la baguette. En effet, ce dernier portera à l’écran quatre autres scripts d’Higgins (L’Engrenage Fatal, La Brigade du Suicide, Il Marchait dans la Nuit et Incident de Frontière) qui ont tous pour particularité d’incorporer des éléments plus ou moins prononcées du semi-documentaire. Auteur d’une carrière prolifique riche de plus de 100 films, John Alton (Pénitencier du Colorado, Le Passé se Venge) est chargé d’occuper le poste de directeur de la photographie alors que le monteur Alfred DeGaetano (In this Corner) rejoint l’équipe technique.

Avec Marché de Brutes, Anthony Mann délaisse un temps le semi-documentaire noir pour revenir aux fondements même du genre et signer un film où l’étude de caractères prend le pas sur toute autre considération scénaristique.

Linéarité mouvementée

Pour arriver à ses fins et nous livrer un film noir quelque peu atypique, Anthony Mann décide de se séparer de certains codes qui ont participé à l’identification du genre au cours des décennies. Exit donc certaines figures, parfois imposées. La femme fatale, par exemple, brille par son absence. Oh, il y a bien des femmes dans Marché de Brutes ! Mais ces dernières ne sont habitées que par de vrais et purs sentiments amoureux. Par contre, le flashback disparaît bel et bien laissant ainsi le spectateur dans l’ignorance des circonstances dans lesquelles Joe Sullivan se retrouve incarcéré alors que son complice, lui, demeure libre de continuer ses sombres activités.

Par souci d’efficacité, le réalisateur choisit de ne pas emprunter de chemins de traverses pour arriver au bout de son intrigue. Ses personnages partent d’un point A pour aller à un point B. Anthony Mann filme une course contre le temps. Mais tout ne sera pas aussi simple. Le chemin de notre trio sera parsemé d’embûches qu’ils parviendront à surmonter comme autant de pied de nez au Destin. Mais ce dernier aura, comme souvent, le dernier mot.

Évasion, vols, fusillade, bagarres, autant de moments haletants ou de suspense qui viendront agrémenter le vrai propos de Marché de Brutes.

Sentiments et ressentiments

Si Marché de Brutes brille par la simplicité de son déroulé, il s’avère bien plus passionnant dans l’image qu’il renvoie de ses différents personnages. Ce qui intéresse profondément Anthony Mann, c’est l’évolution des sentiments des protagonistes au gré des épreuves qu’ils auront à traverser.

Joe Sullivan est un truand comme on en croise souvent dans les romans et films noirs. Il est facilement reconnaissable avec son chapeau vissé sur la tête, son imperméable noué à la taille et sa cigarette vissée au coin des lèvres. C’est un dur au mal qui n’hésite pas à se montrer violent et menaçant à la moindre occasion. Il obéit à un prétendu code d’honneur du Milieu. Toutes ses actions ne tendent que vers un seul but, s’enrichir. Et lorsqu’il s’aperçoit qu’il a été doublé, la vengeance devient son maître mot. Il a cependant une faiblesse, les femmes. Deux pour être précis. Pat Cameron et Ann Miller, les deux faces d’une même pièce.

Pat Cameron est l’officielle de Joe. C’est une femme que l’on devine comme ayant toujours gravité autour des membres de la pègre. Elle connait la poloche. Elle est surtout profondément amoureuse de Joe au point de lui être entièrement dévouée. Et pour qui Joe n’a finalement que très peu de considération. A contrario, Ann Martin est l’incarnation même de la rectitude. Elle est au service de son prochain tout en étant très respectueuse de la Loi. Une jalousie farouche va opposer les deux femmes. La première souhaite conserver « son » Joe en l’état alors que la seconde espère que Sullivan redevienne celui qu’il était avant de sombrer dans la délinquance. A savoir un individu capable de risquer sa vie pour sauver celle de son prochain au cours d’un incendie.

Cette remise en question du « moi profond » aura des conséquences terribles pour notre trio. Pourtant otage, Ann ne fera finalement rien pour que Joe et Pat ne tombent entre les mains des autorités, tournant ainsi le dos à ses principes. Elle ira même jusqu’à tenter de tuer un sbire qui s’en prend à Joe. Pat laissera partir ce dernier, par amour pour lui, en l’informant que Ann est en danger de mort. Joe, après avoir ouvert les yeux sur les sentiments de Pat, l’abandonnera malgré tout pour voler au secours de Ann. Ces décisions les feront se retrouver à l’issue d’un face-à-face mortel entre Joe et Coyle au milieu des flammes qui embrasent l’appartement de ce dernier. Joe mourra dans les bras de Ann sous les yeux de Pat. Les deux femmes, même si elles demeurent inconsolables, auront au moins la satisfaction d’avoir vu Joe retrouver son âme d’enfant héroïque tourné vers les autres.

Pour mettre en images ces revirements de sentiments, Anthony Mann s’attarde longuement sur les visages et fait la part belle à des dialogues parfaitement écrits. Il s’appuie également sur une voix off (Pat Cameron) empreinte de tristesse, rehaussée par la musique spectrale de Paul Sawtel. La photographie de John Alton n’est pas en reste. Avare en lumière, découpant le cadre par des ombres semblant enfermer les personnages dans leur propre condition, il parvient à créer une atmosphère à la limite de la claustrophobie et, parfois, du fantastique.

Dennis O’Keefe (L’Indésirable Monsieur Donovan) interprète avec justesse ce truand qui, par amour, fera le choix de se sacrifier pour sauver celle qu’il aime véritablement. Le dur visage de Claire Trevor (Adieu, ma Belle) sied particulièrement à son personnage qui en a vu d’autre quand celui, angélique, de Marsha Hunt (Le Châtiment) sert un personnage dont les sentiments et les convictions évoluent au fur et à mesure du film. Si finalement leurs rôles ne sont que secondaires dans cette histoire, il ne faut malgré tout pas oublier la figure du Mal. Ici, c’est Raymond Burr (M, La Femme au Gardénia), colosse filmé uniquement en contre-plongée afin asseoir définitivement sa puissance et John Ireland (The Fast and the Furious) en tueur n’hésitant pas à s’opposer régulièrement à son patron qui s’y collent. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont sacrément convaincants.

Marché de Brutes est un excellent film qui en surprendra plus d’un de par son traitement intimiste. La photographie de John Alton est sublime, l’interprétation hypnotique. A ne pas louper d’autant plus que Rimini Editions met les petits plats dans les grands.

Edition Bluray :

Avec Marché de Brutes, Rimini Editions frappe un grand coup ! La copie, issue d’un master 2K, est sublime et rend parfaitement hommage au magnifique travail de John Alton. Le grain est parfaitement maîtrisé, le niveau de détail élevé. La bande-son, proposée en version originale avec ou sans sous-titre, est claire et puissante. Un superbe travail qui laisse présager du meilleur pour le prochain film noir à sortir chez l’éditeur, La Brigade du Suicide.

Rimini Editions complète Marché de Brutes par un livret de Christophe Chavdia intitulé La Fureur des Hommes et l’interview Féminin Singulier signée Jacques Demange, critique à la revue Positif (14’49 »).

Marché de Brutes est disponible auprès de Metaluna Store ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Anthony Mann
  • Scénario : Leopold Atlas, John C. Higgins
  • Photographie : John Alton
  • Montage : Alfred DeGaetano
  • Musique : Paul Sawtell
  • Pays : États-Unis
  • Genre : film noir
  • Durée : 79 minutes

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