Michèle Morgan, L’Évadée (The Chase) d’Arthur Ripley

Michèle Morgan, L’Évadée (The Chase) d’Arthur Ripley

Synopsis :

Sans le sou, Chuck Scott se fait employer par un caïd. Tombant amoureux de la femme de ce dernier, ses heures semblent compter, d’autant plus qu’il se retrouve soupçonné de meurtre. Mais tout cela est-il vraiment réel ?

Critique :

Si je vous dis Les Mains qui Tuent (Lady Fantôme), L’Ange Noir (Ange), Fall Guy (Cocaïne), Le Condamné de la Cellule Cinq (Je ne Voudrais pas Etre dans tes Souliers), Les Yeux de la Nuit, Une Histoire Incroyable, Chaînes du Destin, Fenêtre sur Cour, La Mariée Était en Noir ou Union City (Un cadavre sur le Palier), vous me répondez William Irish et plus exactement Cornell Woolrich. Romancier américain né en 1903, il connaît le succès en 1940 après signé pas moins de 350 nouvelles sous divers noms. Un style efficace, percutant fera qu’Hollywood s’intéressera très vite à ses écrits et en adaptera bon nombre parmi lesquels L’Évadée. Si vous avez pris le temps de lire mon précédent article consacré au Livre Noir d’Anthony Mann, alors Philip Yordan (Les 55 Jours de Pékin), scénariste de son état, n’est pas un inconnu pour vous. Et si vous avez eu la curiosité de vous plonger dans ce film noir sous la Révolution Française, alors vous avez pu constater à quel point ce dernier ne s’embarrassait pas de fioritures. Son adaptation du roman Une Peur Noire en est une nouvelle preuve.

Produit par Seymour Nebenzal (M le Maudit, Mayerling, M version Joseph Losey), L’Évadée sera réalisé par le vétéran et éclectique Arthur Ripley. Voyez plutôt. Directeur de la photographie de 1914 à 1916, réalisateur de courts et de longs-métrages (Thunder Road avec Robert Mitchum) mais aussi d’épisodes de séries télé de 1926 à 1959, monteur au cinéma de 1922 à 1926 (Folies de Femmes d’Erich Von Stroheim), producteur au ciné et à la télé entre 1943 et 1953 et enfin scénariste pour des courts, des longs et des séries entre 1916 et 1956. Si certains de ces films ont connu le succès critique, aucun n’est jamais rentré au box-office condamnant Ripley à un certain anonymat. Le directeur de la photographie d’origine autrichienne, et exilé volontaire après que les nazis aient pris le pouvoir, Franz Planer (Pour toi j’ai Tué, Le Champion) et le monteur Edward Mann (La Femme au Gardénia) se joignent au projet.

L’Évadée, s’il n’est pas le film noir le plus connu, a pour lui de condenser en 80 minutes tout ce qui fait l’essence même du genre. Et si Arthur Ripley n’est pas le plus connu des réalisateurs, il a pour lui d’avoir su s’approprier cette histoire joliment alambiquée et de l’extrader des sempiternelles villes sombres et dangereuses où (anti)-héros et malfrats règlent habituellement leurs comptes sous les yeux d’une belle jeune femme.

Nous voici donc en présence de Chuck Scott, vétéran de la seconde guerre mondiale en manque de fonds et crevant littéralement la dalle. Il faut le voir se serrant la ceinture pour maintenir à la taille un pantalon bien trop grand pour lui, devant la vitrine d’un restaurant. Mais le Destin va mettre en travers de sa route un portefeuille généreusement fourni lui ouvrant ainsi les portes dudit resto avant de lui ouvrir celles d’une luxueuse demeure aux murs immaculées. Murs blancs qui tranchent avec la noirceur des âmes des occupants. Le maître de maison, et accessoirement propriétaire du larfeuille, Eddie Roman, est un sadique au sourire effrayant. Gino, son bras droit, son âme damnée, est aussi petit qu’il est dangereux. Le majordome, Job comme dans la Bible, tient plus de la brute épaisse que du sympathique Nestor. Finalement, le chien paraîtrait presque plus civilisé que tout ce beau monde s’il n’était enclin à dévorer les malheureux invités qui ont le malheur de s’opposer à Eddie. Scott, qui semble, consciemment ou inconsciemment, tout ignorer des activités de son nouveau patron va vite tomber sous le charme de la femme de ce dernier, Lorna, belle blonde malheureuse en amour rêvant d’évasion, les yeux noyés dans l’océan. Direction La Havane pour la belle évadée, bien aidée par un Scott amoureux. Mais cela ne sera pas sans conséquence. On n’échappe pas aussi facilement à l’emprise d’Eddie. Une main inconnue va poignarder à mort Lorna avant que la police n’arrête Scott. Ce dernier parviendra bien à s’échapper, mais ce sera pour mieux tomber entre les griffes de Gino qui l’abattra de deux balles. L’image se trouble, l’histoire sans concession se termine de la façon la plus pessimiste qui soit. Mais est-ce vraiment la fin ?

Après une première partie rondement menée où chacun des protagonistes du drame sont parfaitement croqués, Arthur Ripley rembobine le fil de l’intrigue bien aidé en cela par un Philip Yordan qui a la bonne idée de contextualiser son sujet. Nous sommes en 1946. La seconde guerre mondiale est officiellement terminée depuis un an. Les vétérans rentrent progressivement. Avec leurs démons. Mis au ban de la société, certains souffrent de troubles du stress post-traumatique. C’est évidemment le cas de Chuck Scott.

L’image redevient progressivement nette. On découvre un Scott allongé sur son lit, tétanisé, comme drogué. Il faudra plusieurs minutes aux spectateurs pour comprendre que tout ce qui vient de se dérouler sous nos yeux n’était qu’un cauchemar. La scène flirte avec le fantastique sans avoir l’air d’y toucher. Ce n’est bien sur qu’une impression fugace. Direction l’hôpital militaire et le psychiatre qui l’a suivi à son retour du front. Scott a besoin d’aide. Il souffre d’amnésie lacunaire. Et le temps lui manque. Les horloges qu’ils croisent lui rappellent qu’il a rendez-vous. Mais avec qui ? Où ? Quand ? Toute cette partie transitoire ne sert à Arthur Ripley qu’à relancer son récit tout en y intégrant pour de bon le danger que l’on ne faisait que pressentir jusque là. Eddie et Gino se matérialisent, comprennent avoir été joués, se lancent aux trousses de l’amnésique qui ne l’est plus et de la belle à nouveau évadée. Tout va alors très vite. Normal. Le cauchemar de Scott prend pied dans la réalité. Le spectateur a déjà tout vu, sait ce qu’il va advenir du couple en fuite. Mais cette fois-ci, le temps joue contre Eddie Roman. Le plaisir évident qu’il prend à se confronter au danger et à la Mort dans son bolide de luxe lui sera finalement fatal. Tout comme à Gino. L’évadée vient de réussir son évasion.

Robert Cummings (Les Mirages de la Peur) incarne avec sobriété ce vétéran cachant derrière un sourire de façade une maladie qui lui ronge l’esprit. Michèle Morgan (Marie-Antoinette, Reine de France) en pleine détresse, nous propose un visage d’une froideur magnifique. Peter Lorre (Le Masque de Dimitrios) est comme à son habitude parfait de nonchalance. Steve Cochran (L’Esclave du Gang), chef de gang sadique et beau à la fois, est tout simplement parfait.

L’Évadée est un divertissement de haute volée qui se permet à mi-parcours un twist dément qui relance totalement une intrigue portant les atours d’un rêve agité. A voir de toute urgence d’autant plus que l’édition Artus Films ne démérite pas.

Edition dvd :

Artus Films nous permet de (re)découvrir L’Évadée dans des conditions quasi optimales. Aucun dégât de pellicule ne vient entacher un très beau master au noir profond et au niveau de détail élevé. La bande-son, uniquement en version originale sous-titrée français, fait la part belle aux ambiances et à la musique de Michel Michelet (Forfaiture, Impact, Le Tigre du Bengale / Le Tombeau Hindou).

Malheureusement, les bonus se sont, à l’image de Michèle Morgan et Robert Cummings, eux aussi évadés.

L’Évadée est disponible directement auprès d’Artus Films ici à petit prix.

Fiche technique :

  • Réalisation : Arthur Ripley
  • Scénario : Philip Yordan
  • Musique : Michel Michelet
  • Photographie : Frank F. Planer
  • Montage : Edward Mann
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Film noir
  • Durée : 86 minutes
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2 réflexions sur « Michèle Morgan, L’Évadée (The Chase) d’Arthur Ripley »

  1. Je découvre ce film, avec son beau casting et les qualités d’un scenario rondement mené. Une Evadée à rattraper de toute urgence si je comprends bien.

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