Nightfall (Poursuites dans la Nuit)

Nightfall (Poursuites dans la Nuit)

Synopsis :

Un homme, poursuivi par deux truands et un enquêteur des assurances, entraîne dans sa fuite une jeune femme qu’il vient de rencontrer.

Critique :

Né en 1917 au sein d’une modeste famille d’émigrés russes, David Loeb Goodis clôture de brillantes études avec un diplôme de journalisme en poche, matière qui l’a toujours fortement attirée au cours de sa scolarité. A l’issue, il trouve un emploi dans une agence de publicité. C’est durant cette période qu’il écrit son premier roman, Retreat from Oblivion. Encouragé par la publication de ce dernier, il déménage sur New York et se consacre exclusivement à l’écriture. Sa production, phénoménale, est dans un premier temps cantonné à de nombreux magazines, comme Daredevil Aces ou Dime Mystery, histoires qu’il signe sous divers pseudonymes. Goodis passe un cap en ’46 lorsque paraît son roman, Dark Passage, d’abord sous forme de série dans le Saturday Evening Post, puis en publication classique, avant d’être adapté au cinéma par Delmer Daves avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall sous le titre français, Les Passagers de la Nuit. L’année suivante paraît son troisième roman, Nightfall, qui sera adapté dix ans après sa sortie par Jacques Tourneur avec Aldo Ray et Anne Bancroft. Nombre de ses romans qu’il publiera jusqu’en 1967, année de son décès, se verront portés à l’écran (Tirez sur le Pianiste, Rue Barbare…).

Après un premier téléfilm diffusé en 1950, As Sure As Fate, Copa Productions, société alors aux mains de Tyrone Power (Le Charlatan) et Ted Richmond (So Dark the Night), acquiert les droits de Nightfall et en confie la diffusion à Columbia Pictures. Chargé d’écrire le script, Stirling Silliphant signe là son second scénario après 5 Against the House. Il remportera quelques années plus tard le prix Edgar-Allan Poe du meilleur scénariste pour Dans la Chaleur de la Nuit. D’autres énormes succès suivront au premier rang desquels on retrouve La Tour Infernale. Débutant sa carrière de réalisateur en France où il est né, Jacques Tourneur arrive à Hollywood en 1934. Signant quelques références dans le domaine du fantastique avec La Féline (Cat People) ou encore Vaudou (I Walked With a Zombie), il frappe un grand coup dans le genre qui nous intéresse en réalisant en ’47 La Griffe du Passé (Out of the Past) mettant en scène Robert Mitchum, Kirk Douglas et Jane Greer. Devenu réalisateur indépendant, Tourneur est engagé par la Columbia pour mettre en image ce Nightfall qui fera figure, sous sa direction, d’oeuvre à part dans le monde hyper codifié du film noir.

Devant la réussite formelle que représente Nightfall, il est totalement incompréhensible que ce dernier soit resté inédit en France et n’ait connu une sortie physique en dvd et en bluray qu’aussi tardivement. Une réussite due non pas au respect stricto sensu des codes mais bien à leur détournement par un Jacques Tourneur pour le coup sacrément roublard.

Bien que le réalisateur aborde le thème éculé de l’innocent traqué, il se permet de semer le trouble dans l’esprit du spectateur en refusant d’être véritablement clair sur le passé et les intentions de son héros. Gangster en fuite? Individu injustement accusé? Il faudra attendre la fin du premier tiers du film pour que Tourneur daigne apporter les premières réponses à ces questions par l’ajout de flashbacks explicatifs au sein d’un montage alterné. Cette rupture montage / flashbacks est d’autant plus marquée que les lieux choisis sont aux antipodes les uns des autres. Quand le présent se déroule en ville de nuit, le passé est baigné de lumière dans un paysage désert et enneigé.

Mais Tourneur ne s’arrête pas là. Continuant de jouer avec le spectateur, il s’attaque également à la figure imposée de la femme fatale. Mettant en relation Aldo Ray et Anne Bancroft dans des circonstances semblant trop simples pour être honnêtes puis suggérant à demi-mots qu’elle est de mèche avec les truands, le réalisateur emprunte une fois de plus la voie attendue par l’habitué du genre. Mais, filou, il fait rapidement machine arrière créant ainsi une perte totale des repères. Le personnage de Bancroft se révèle alors sous ses meilleures auspices, semblant nourrir des sentiments véritables, et surtout désintéressés, pour un homme qu’elle ne connaît finalement que très peu.

Face à ce couple au descriptif fluctuant, le spectateur pense pouvoir reprendre pieds grâce à d’autres incontournables du film noir, les forces de l’ordre et les truands. C’est en partie raté. Les premiers sont totalement absents de l’histoire, mis à part une vague mention dans un journal, et remplacés par un enquêteur des assurances chargé de retrouvé une forte somme d’argent dérobée au cours du braquage d’une banque. Ce dernier ressemble plus à un fonctionnaire qu’aux habituels durs à cuire ou anciens policiers enclins à la violence. Jamais dans l’action, il se contente de rester en retrait, suivant le personnage de Ray tout en émettant des doutes sur sa culpabilité. Inoffensif, il se présentera même non armé lors de l’ultime confrontation, laissant cela aux policiers qui, d’après ses dires, ne sauraient tarder. Mais comme dit plus haut, ici point de policier…! Ne reste plus que les truands qui eux obéissent à des règles immuables. A savoir deux hommes aux caractères opposés poursuivant un seul et même but, celui de retrouver leur argent, et qui finiront par se trahir l’un l’autre par appât du gain.

Nightfall, de par son côté non conventionnel et sa qualité intrinsèque, a fini par marquer les esprits des amoureux du genre. Au point que des réalisateurs contemporains y font encore allusion. Ainsi, Quentin Tarantino a demandé à Bruce Willis de regarder Nightfall afin de préparer au mieux son rôle de Butch Coolidge pour Pulp Fiction. Et force est de constater que par certains aspects la star fait preuve d’un certain mimétisme avec Aldo Ray notamment dans sa façon de se tenir ou de bouger. Sans parler de cette scène où le héros cherche à cacher le butin dans la neige derrière un grillage le long d’une route. Vous pensez aussi à Fargo des frères Coen…?

Edmond O’Brien et Barry Sullivan ont dans un premier temps été pressentis pour incarner James Vanning, mais seul Aldo Ray pouvait apporter autant de crédibilité à son personnage. Vanning n’est en effet que le pendant fictif de Ray, les deux hommes ayant pour passé commun la guerre du Pacifique et plus précisément la bataille d’Okinawa où l’acteur à combattu comme nageur de combat. Aldo Ray (Les Bérets Verts) incarne avec beaucoup de justesse cet homme traqué, apeuré, qui fait malgré tout face à l’adversité pour finalement se confronter aux tueurs. Il trouvera dans le personnage interprété par Anne Bancroft (New York Confidentiel, Elephant Man) une raison de plus de se battre. Cette dernière joue de sa beauté avec naturel et illumine de sa présence ce monde exclusivement masculin. Face à ce couple pourchassé, Brian Keith (Yakuza) et Rudy Bond (Les Frères Rico) incarnent un duo de tueurs bien mal assorti. Quand le premier est froid et calculateur, le second est sadique et difficilement contrôlable. Mais complémentaires, ils incarnent un danger on ne peut plus crédible. En enquêteur des assurances, James Gregory (Un Crime dans la Tête) vient compléter un casting peu fourni mais de qualité.

Complexe dans sa construction, Nightfall est un excellent exercice de style sous forme de réinterprétation des codes du film noir et de fausses pistes. Jacques Tourneur fait montre une fois de plus de sa parfaite maîtrise de l’espace et du temps pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Edition blu-ray :

Inédit dans nos contrées en dvd et bluray, Rimini Editions nous permet de (re)découvrir Nightfall dans des conditions optimales. Un master exempt de tout défaut, des noirs profonds, des scènes enneigées lumineuses mais parfaitement détaillées, un grain parfaitement maîtrisé. C’est tout bonnement magnifique. Quand à la bande-son, uniquement en version originale sous-titrée ou non, elle se révèle puissante avec des basses profondes et sans souffle. Du très bon travail.

En guise de bonus, un entretien avec Mathieu Macheret, journaliste.

Le combo dvd / bluray de Nightfall est disponible ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Jacques Tourneur
  • Scénario : Stirling Silliphant
  • Photographie : Burnett Guffey
  • Montage : William A. Lyon
  • Musique : George Duning
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film noir
  • Durée : 78 minutes

2 thoughts on “Nightfall (Poursuites dans la Nuit)

  1. Très beau film ! De belles images dans la neige qui me font aussi penser de loin à « On dangerous ground » (La maison dans l’ombre) de Nicholas Ray.

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