Pénitencier du Colorado (Canon City)

Pénitencier du Colorado (Canon City)

Synopsis :

Carl Schwartzmiller, et douze de ses co-détenus, parvient à s’échapper du pénitencier de Canon City après avoir agressé quatre gardiens. Une immense chasse à l’homme débute.

Critique :

Crane Wilbur, né en 1886 à Athens, aura eu une carrière bien remplie mais parsemée d’embûches comme il aimait à le répéter aux médias qui l’interviewaient. Sa première apparition au cinéma date de 1910 dans The Girl from Arizona. Bien que continuant de jouer la comédie jusqu’en 1937, Wilbur s’oriente dès 1930 dans l’écriture de scénarios et la réalisation. Il tiendra à plusieurs reprises cette double casquette notamment sur Pénitencier du Colorado. Dans le genre qui nous intéresse, nous pouvons citer son travail sur le pré-code Hell’s Kitchen et les films noirs Il Marchait dans la Nuit de Alfred L. Werker et Anthony Mann avec Richard Basehart et Scott Brady, The Story of Molly X avec June Havoc, Outside the Wall avec Richard Basehart, I Was a Communist for the FBI de Gordon Douglas avec Frank Lovejoy, Inside the Walls of Folsom Prison avec Steve Cochran, Chasse au Gang d’Andre DeToth avec Sterling Hayden et The Phenix City Story de Phil Karlson avec John McIntire.

Vue aérienne du pénitencier de Cañon City

Après avoir œuvré pour les studios Warner, 20th Century Fox et Universal Pictures, le producteur Bryan Foy signe avec Eagle-Lion Films de 1947 à 1950 avant de s’engager avec Columbia Pictures. Il produira pour la Lion Pénitencier du Colorado mais aussi le très bon Le Traquenard réalisé par Richard Fleischer avec Lloyd Bridges et Barbara Payton. Foy débauche John Alton, directeur de la photographie habitué du semi-documentaire avec La Brigade du Suicide sorti l’année précédente, et le monteur Louis Sackin dont le travail sur L’Engrenage Fatal d’Anthony Mann a été remarqué.

Werner Scharzmiller au moment de son retour au pénitencier de Cañon City entouré de ses gardiens

Pour bien comprendre Pénitencier du Colorado, arrêtons-nous quelques instants sur le sous-genre qu’est le semi-documentaire. En l’état, il s’agit d’une œuvre, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou télévisuelle, qui mélange fiction et réalité. Il se démarque du reste de la production par l’emploi d’acteurs non professionnels et de nombreuses prises de vues extérieures, généralement « volées » au milieu de la foule, les passants devenant d’involontaires figurants.

Dès le milieu des années ’40, il était commun de voir le semi-documentaire associé au film noir. Deux entités, bien distinctes l’une de l’autre, trouvèrent leur compte dans cette improbable association. D’une part, Hollywood gagna en réalisme avec des scripts ouvertement inspirés de vrais faits divers tout en ayant la possibilité de tourner au sein des diverses administrations (police, douane…). D’autre part, ces mêmes administrations purent ainsi faire la promotion des nouvelles techniques d’enquêtes développées pour résoudre des enquêtes mais aussi de prévenir le public de l’ennemi intérieur que représentait le crime organisé.

Richard Fleischer (Armored Car Robbery), Henry Hattaway (Appelez Nord 777), Anthony Mann (Il Marchait la Nuit), Ida Lupino (Le Voyage de la Peur), Elia Kazan (Panique dans la Rue), pour ne citer qu’eux, contribuèrent avec talent au genre. Crane Wilbur apporte avec Pénitencier du Colorado sa pierre à l’édifice mais va quelque peu se démarquer de ses illustres collègues.

En effet, Crane Wilbur, scénariste, va choisir de mettre de côté l’aspect policier du semi-documentaire, alors très en vogue, pour se consacrer exclusivement à l’administration pénitentiaire et plus spécialement à l’évasion de douze détenus du pénitencier de Cañon City, survenue quelques mois plus tôt.

Pour bien appuyer mon propos, j’ai choisi d’illustrer le début de cet article avec deux photos d’époque. La première est une vue aérienne de la prison où s’est déroulé le drame. La seconde est un cliché de celui que l’on pourrait considérer comme tête pensante du groupe, Werner Shwartzmiller, devenu Carl Schwartzmiller pour le film, lors de son retour entre les murs de la prison.

Le réalisateur, fort de son sujet, va s’employer à utiliser au mieux les codes propres au genre. Ainsi, Pénitencier du Colorado va débuter par un long préambule où une voix off va nous situer de manière précise l’intrigue qu’il va nous être donné de suivre. A la présentation de l’histoire par carton déroulant interposé, des plans de l’État du Colorado, de Cañon City, et finalement du pénitencier vont se succéder, toujours appuyés par la voix du narrateur. Cette séquence va trouver son point culminant dans la présentation de la vie à l’intérieur de l’établissement pénitentiaire par l’entremise de son directeur, Roy Best, ici dans son propre rôle, et de quelques mots échangés avec de vrais détenus. Un souci évident de crédibilité qui ne quittera jamais le film.

Car tout sonne vrai dans Pénitencier du Colorado. On en vient même à douter à plusieurs reprises de l’aspect fictionnel de l’entreprise. Du moins lorsque l’intrigue a pour décor la prison. Parce que la production, avec l’accord de l’administration pénitentiaire, a choisi de tourner la majeure partie du film au sein même du pénitencier de Cañon City et d’utiliser comme figurants les détenus et leurs surveillants. Ainsi noyés dans la masse, entre ces murs sans âme, les acteurs deviennent des visages anonymes hantant à leur tour les lieux.

La fiction prend le dessus à compter du moment où nos douze évadés se retrouvent disséminés au quatre coin de la région. Crane Wilbur s’en sert pour dessiner le caractère de chacun des criminels, les faire exister comme individus. Mais surtout, il donne raison au discours asséné en début de métrage, lorsque le narrateur et le directeur de la prison dépeignaient un tableau presque idyllique de la vie en prison et les bienfaits de cette dernière sur le devenir des hommes condamnés à y passer de nombreuses années voire leur vie entière. Ces douze individus ont tourné le dos à la chance qui leur était donné et méritent finalement ce qu’il adviendra d’eux.

Le tableau dépeint par le réalisateur paraît sombre, à l’image de cette nuit sans fin dans laquelle des hommes luttent pour une liberté à laquelle ils n’ont pas le droit. Ils sont de quasiment tout les plans. Il faut pourtant à Wilbur un évadé auquel le spectateur peut se raccrocher. Ainsi naît le personnage de Jim Sherbondy.

Détenu modèle, il est embarqué malgré lui dans cette évasion par les manigances de certains. Courageux et doté d’un vrai sens moral, il s’opposera à plusieurs de ces complices lorsqu’il défendra la vertu d’une jeune fille. Il sacrifiera même sa liberté pour sauver la vie d’un enfant malade et se livrera sans violence aux autorités. Ses actions lui laisseront entrevoir une lueur d’espoir dans une dernière scène où la religion est convoquée. Il est bien évidemment mis en opposition tout au long du film à Carl Schwartzmiller et Willie Bennett. Le premier prêt à tuer pour couvrir sa fuite et le second défendant chèrement sa peau arme à la main. Le Destin de chacun sera bien évidemment différent…

Le désir de crédibiliser un tel projet engendre nécessairement une sorte de distanciation entre les spectateurs et les personnages née du manque d’épaisseur donné à ces derniers. Après tout, même si l’on connait les motivations de chacun des protagonistes, leur caractère profond, leur psychologie n’appartient qu’à eux. Et la production de l’époque ne va pas aller jusqu’à s’entretenir avec les acteurs du drame pour étoffer leurs doubles de fiction. Il est hors de questions que l’on donne la parole à des criminels endurcis…

De fait, Scott Brady (habitué du genre avec La Brigade des Stupéfiants, déjà un film noir semi-documentaire), Jeff Corey (Sirocco), Ray Bennett (Le Quatrième Homme), même s’ils sont très bons et font le métier, ne peuvent qu’effleurer leurs personnages. A noter la présence dans le groupe d’évadés de DeForest Kelley, le docteur Leonard McCoy de la série Star Trek.

Roy Best est évidemment parfait dans son propre rôle et les membres du « posse » démontrent à l’envi qu’il ne faisait pas bon s’attirer leurs foudres.

Semi-documentaire atypique par son côté film de prison finalement peu usité, Pénitencier du Colorado est une véritable ode au système carcéral américain qui tient en haleine le spectateur pour peu qu’il soit réceptif au genre. S’il ne fallait retenir qu’une chose de ce film à la morale sauve, c’est que le crime ne paie pas !

Edition dvd :

N’y allons pas par quatre chemins. La copie de Pénitencier du Colorado proposée par Artus Films est tout bonnement catastrophique. L’image, d’un noir et blanc plus qu’aléatoire, est constellé de dégâts de pellicule en tout genre. La bande-son, disponible en version originale sous-titrée française et en version française, est claire et puissante avec un très léger souffle intermittent. Le spectacle se laisse regarder et s’avère assez passionnant pour passer outre ces inconvénients, mais une copie plus nette n’aurait pas été du luxe.

(Les images illustrant l’article ont été extraites d’une copie que l’on retrouve en ligne et ne représentent pas l’image délivrée par le dvd).

Pénitencier du Colorado est disponible à petit prix en dvd directement chez Artus Films ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Crane Wilbur
  • Scénario : Crane Wilbur
  • Directeur de la photographie : John Alton
  • Montage : Louis Sackin
  • Musique : Irving Friedman
  • Pays : États-Unis
  • Genre : drame, thriller
  • Durée : 82 minutes

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