Témoin à Charge (Witness for the Prosecution)

Témoin à Charge (Witness for the Prosecution)

Synopsis :

Alors qu’il se remet doucement d’un malaise cardiaque, le ténor du barreau Sir Wilfrid accepte de défendre un homme accusé de meurtre et sans réel alibi.

Critique :

Agatha Christie, c’est Hercule Poirot, Jane (miss) Marple ou encore Tommy et Tuppence Beresford. Agatha Christie, c’est aussi 66 romans, 154 nouvelles et 20 pièces de théâtre. Parmi ceux-ci, Témoin à Charge, une nouvelle publiée aux Etats-Unis en 1925 au sein de la revue Sunday Chronicle Annual puis en 1933 au Royaume-Uni dans le recueil The Hound of Death and Other Stories et enfin, en 1969 en France. Mais Agatha Christie va être amenée à se pencher à nouveau sur ce Témoin à Charge. Le producteur Peter Saunders, qui rencontre un succès phénoménale depuis un an avec La Souricière, va demander à Agatha Christie d’adapter sa nouvelle en pièce de théâtre. D’abord réticente, elle finit par se mettre au travail et le 28 octobre 1953 a lieu la première sur les planches du Winter Garden Theater de Londres.

1957. United Artists acquiert les droits d’adaptation de Témoin à Charge, version pièce de théâtre, et en confie la réalisation à Billy Wilder. Ce dernier va s’atteler à l’écriture du script en compagnie de Harry Kurnitz et Larry Marcus, deux fines plumes à qui l’on doit Le Traquenard (The Web) pour le premier et La Main qui Venge (Dark City) ou Bigamie (The Bigamist) pour le second. Wilder va également s’attacher les services du directeur de la photographie Russell Harlan (Les Révoltés de la Cellule 11, Graine de Violence…). Soit cinq grands noms du 7ème Art et de la littérature au service d’un projet appelé à se mesurer dans le temps à Douze Hommes en Colère de Sidney Lumet ou bien encore à Autopsie d’un Meurtre d’Otto Preminger, deux mètre-étalon du film de procès.

Un film appartenant à un genre ou à un sous-genre parfaitement identifié se doit de respecter le cahier des charges inhérent à ce dernier. Et le film dit de procès n’échappe pas à la règle ! Président du tribunal, avocat général et de la défense, greffier, jury mais aussi acte d’accusation, plaidoiries enflammées, retournements de situations, message politique ou social, sont autant d’éléments humains et juridiques incontournables au film judiciaire. Encore faut-il que le réalisateur et le scénariste soient en capacité de créer une certaine empathie pour le personnage broyé par la machine judiciaire. Sans empathie, le procès, point d’orgue du drame, n’aura jamais l’impact escompté et ce même s’il est agrémenté de nombreux artifices.

Ici, deux écoles s’affrontent. Celle de la facilité, la plus répandue, et celle, plus rare donc, d’une certaine forme de prise de risque.

La première fait généralement appel à l’éclatement de la cellule familiale enrobé d’un pathos emprunt de bons sentiments qui finit toujours, sur la longueur, par devenir gênant. Et le tout agrémenté de twists plus ou moins crédibles. Les américains en sont friands, les européens un peu moins. Le Droit de Tuer ? de Joel Schumacher ou Présumé Innocent d’Alan J. Pakula en sont, pour moi, les parfaits exemples.

La seconde opte pour une approche bien plus radicale de son sujet et se démarque par l’intelligence de son propos. Au risque de me répéter, mais tant pis, Sideny Lumet ne choisit-il pas d’enfermer ses 12 hommes dans une seule salle et de les y maintenir durant environ 1h30 ? Otto Preminger ne choisit-il pas d’agresser le spectateur de l’époque en faisant de la femme une victime non consentante et par là même indépendante? Le tout en entrant dans les détails d’un viol, en faisant allusion à une culotte arrachée ou au sperme de l’agresseur (je rappelle que l’on est en 59) ?

Alors, où situer ce Témoin à Charge qui nous intéresse aujourd’hui ?

Billy Wilder, au travers de Témoin à Charge, réussit haut la main le pari de proposer aux spectateurs un spectacle hautement divertissant mais également profondément intelligent.

Il est compliqué de faire une chronique de ce film tant l’intrigue travaille à amener de manière la plus naturelle possible un double twist imparable. La production a d’ailleurs orienté sa campagne promotionnelle autour du mystère entourant le final du métrage avec mention sur les affiches (« You’ll talk about it! – but please don’t tell the ending !« ) et encart du même acabit en fin de film pour inciter les spectateurs à ne rien dévoiler. Vous pensiez que Seven avait tout inventé en terme de distribution en omettant le nom de Kevin Spacey sur les affiches et dans les documents de presse ? Erreur ! Témoin à Charge avait 38 ans d’avance sur le sujet. Mais arrêtons-nous là au risque de trop en dire.

Que puis-je donc vous dire sur Témoin à Charge et la réalisation de Billy Wilder ? Que ce dernier réussit à parfaitement équilibrer son film entre comédie proche du vaudeville et film de procès à l’atmosphère pesante ? Que le matériau de base de son film, une pièce de théâtre, ne semble jamais contraindre sa réalisation ? Qu’il s’en affranchit même par des plans où les diagonales du cadre sont utilisées et dominées avec brio ? Que sa direction d’acteurs est parfaite ? Qu’il se permet même d’instiller à son film des éléments du Film Noir comme la figure imparable de la femme fatale ou l’utilisation de flashbacks ? Mais que loin de toute facilité, il se permet de les façonner comme il l’entend ? Je pourrais effectivement vous dire tout ça. Mais l’habitué de l’œuvre de Wilder sait tout cela. Il sait même à quel point il était un grand cinéaste !

Charles Laughton (Le Suspect) est un Monstre, un acteur hors norme. Et Témoin à Charge lui permet une fois de plus d’en amener la preuve. Aussi à l’aise dans les scènes d’avant-procès, empreintes d’un humour so british, que dans les scènes de procès elles-mêmes où il laisse exploser sa verve tout en jouant de son physique. C’est autant un régal de le voir jouer au jeu du chat et de la souris avec sa nurse, Elsa Lanchester (Les Bas-fonds d’Hawaï) madame Laughton à la ville, que de le voir jouer avec un témoin ou un avocat de l’accusation. Face à lui, une Marlene Dietrich (La Soif du Mal) au port altier, aux pommettes saillantes, aux lèvres pincées, aussi froide que l’iceberg à l’origine du naufrage du Titanic. Il faut la voir littéralement figer le public lors de son entrée dans la salle du procès pour se persuader du pouvoir de la belle allemande. En innocent, jusqu’à preuve du contraire, Tyrone Power (Le Charlatan) souffle le chaud et le froid dû à un comportement à plusieurs reprises ambigüe.

Témoin à Charge est un des meilleurs films de procès jamais réalisé. Grâce à une science poussée de la réalisation, une intrigue parfaitement maîtrisée, un twist final intelligemment mené et une interprétation de grande qualité dominée par un Laughton colossal, Témoin à Charge n’a pas usurpé son entrée au sein de l’American Film Institute.

Fiche technique :

  • Réalisation : Billy Wilder
  • Scénario : Billy Wilder, Harry Kurnitz et Larry Marcus
  • Photographie : Russell Harlan
  • Montage : Daniel Mandell
  • Musique : Many Malneck
  • Pays : États-Unis
  • Genre : Film à énigme
  • Durée : 116 minutes

2 thoughts on “Témoin à Charge (Witness for the Prosecution)

  1. Vu il y a fort longtemps, cet article me remet en mémoire les nombreux points forts du film, à commencer par la présence de Charles Laughton, acteur gargantuesque. En matière de film de prétoire, on tient là en effet la crème de la crème, du très haut niveau. Peut-être aussi une des meilleures adaptation de Miss Christie à l’écran.

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